Je n'étais pas assez confiante. Je ne savais pas si je pourrais rester calme s'il m'ignorait encore. Je devrais juste faire semblant d'être malade ? Peut-être pourrais-je me blesser… J'ai relevé la tête pour regarder leurs yeux alors qu'elles se fixaient l'une l'autre, bouche bée. Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ?
« Princesse ! »
« Hein ? »
Surprise par l'appel soudain, j'ai reculé d'un pas. Ce n'était pas bon. Un pressentiment funeste me monta aux orteils. Elene sourit doucement.
« Princesse, remettez ceci à Sa Majesté. »
Ce qu'Elene me tendit était un mouchoir blanc. La lettre « A » était brodée sur le bord.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« C'est ton mouchoir. »
Mon mouchoir ? Depuis quand en avais-je un ? Toutes deux rirent, sans se soucier de mon air perplexe. Qu'est-ce qui leur prend en ce moment ? J'ai l'impression qu'elles fomentent une sale conspiration.
« Pourquoi un mouchoir ? »
Je lui ai reposé la question, perplexe. Cerera sourit radieusement en prenant un mouchoir des mains d'Elene pour me le donner.
« Tu dois le donner à Sa Majesté. »
« Pourquoi ? »
J'ai été si surprise que ma voix a monté. Non, mais tout d'un coup, de quoi parlait-elle ? Pourquoi devrais-je donner mon mouchoir à *lui* ? C'est vrai que j'étais surprise par cette nouvelle inattendue, mais je l'ai été encore plus par le volume de ma propre voix, si bien que j'ai fermé la bouche net. Ma tête s'est soudain embrouillée. Cerera répondit posément, caressant mes cheveux avec une infinie douceur, d'une voix tendre et douce. C'est sans doute pour cela que mon cœur, qui battait la chamade, retrouva peu à peu son rythme.
« C'est pour lui dire adieu et prier pour son bien-être. »
« Son bien-être ? »
« Tu dis adieu à Sa Majesté en lui souhaitant de « revenir sain et sauf ». »
Non, je savais ça, mais pourquoi *moi* dois-je le faire ?
« C'est une tradition pour une dame d'offrir un présent à son chevalier. »
Cerera sourit en disant ça, mais je lâchai le mouchoir sur-le-champ.
« Non. Je ne le ferai pas ! »
Peu m'importait qu'il revienne ou pas ! Je ne voulais pas voir sa gueule aujourd'hui. Non, c'est plutôt l'horreur de devoir l'affronter qui me tétanise. Je voulais juste m'en tirer. C'est déjà assez gênant d'aller le voir, mais en plus il veut que *je* lui tende ça ? Il croit qu'il va l'avoir si je le lui donne ? Peut-être ferais-je mieux d'abandonner ma place de princesse pour vivre comme le bâtard de l'empereur et un enfant illégitime. J'étais restée ici toutes ces années grâce à la faveur qu'il m'accordait. Non, à part ça…
Et s'il me rejetait devant tout le monde ? C'était une peur d'une tout autre nature.
« Vas-y. C'est quelque chose que toi seule peux faire, princesse. »
« Non ! »
« Princesse— »
Elles ne comprenaient même pas ce que je ressentais ! C'était un problème grave. Si j'étais déshonorée là-bas, c'en était fini pour elles aussi ! Pourtant, Elene et Cerera me poussaient à bout.
« Normalement, c'est l'impératrice qui devrait le faire, mais puisqu'il n'y a pas d'impératrice pour l'instant, c'est à toi de le faire. Tu ne trouves pas ? »
« Princesse, tu vas laisser partir ton père sans un gage de bienveillance ? Il part sur un champ de bataille impitoyable. »
« S'il part, tu ne le reverras pas pendant au moins six mois ! »
Deux femmes me serraient de près. Même si je me débattais pour ne pas y aller, c'est moi qui finis épuisée après des heures de force. Pourquoi mon avis était-il systématiquement ignoré !? Je voulais qu'on me respecte, bordel.
C'est au palais Estela, dont le nom ne m'était pas familier, que je me rendis avec une impatience grandissante.
Un rugissement assourdissant fit vibrer mes tympans. Des nobles que je voyais pour la première fois à ceux que je croisais souvent, tous les membres de la cour étaient présents. Elles voulaient que je lui fasse un cadeau devant tout ce monde ? Elles étaient dingues !?
En y repensant, Cerera me tenait en souriant.
'Lâchez-moi ! Laissez-moi partir !'
Au moment où j'arrivai au milieu de la bousculade, la cérémonie touchait déjà à sa fin. Mais où diable ma mère m'emmenait-elle ? Cette cérémonie entière était dingue ! Autant qu'un mariage !
« Votre Majesté. »
Merde. Des dizaines de milliers de soldats, qui avaient rompu les rangs en contrebas de l'estrade, étaient à la croisée des chemins. Les nobles rassemblés, en plus. Keitel portait son uniforme. C'était la première fois que je le voyais. Le soleil de plein été brillait intensément. J'avalai ma salive.
« Vite, maintenant, princesse. »
Les injonctions de Cerera n'atteignaient déjà plus mes oreilles.
Que devais-je faire ? Fuir ? Heureusement, Keitel se tenait face au soleil. Je ne pouvais pas voir son visage. C'était plutôt une chance, en fait.
Peut-être que je lui tendrais le truc et que je fuirais avant qu'il ne puisse me rejeter. Oui, ça semblait la meilleure option. Pour une raison quelconque, mes mains transpiraient, mais je n'ai même pas pu songer à les essuyer. Je me suis avancée pour me placer devant Keitel. Quelqu'un, sauvez-moi s'il vous plaît.
« C'est un cadeau… »
J'ai essayé de m'enfuir, mais je me suis figée ; je ne pouvais pas bouger. Pourquoi ne me tournaient-elles pas simplement la tête ? Les yeux de toutes les personnes présentes me semblaient me percer comme des alènes. J'avais l'impression d'être debout, nue. Que devais-je faire ?
Pendant ce temps, ce putain de père ne réagissait pas. Allais-je être ignorée à nouveau, comme hier ?