J'ai ressenti une nervosité sans m'en rendre compte. Je me suis reculée et j'ai levé les yeux vers Keitel, mais je n'arrivais pas à rire comme d'habitude. J'avais l'impression que l'air avait changé. Ouais, c'était exactement ça. L'air que je respirais maintenant me semblait différent. Il avait l'air différent de tous les autres jours. Les yeux de Keitel posés sur moi étaient bien plus froids que d'habitude.
Était-ce juste mon impression ? Non, je ne le pensais pas. Il m'était plus étranger que jamais.
J'avais une sensation bizarre. On aurait dit qu'on ne s'était jamais rencontrés. Après tout, on n'était pas très proches, mais c'était bizarre. C'était bien plus bizarre que jamais. On était un peu proches, non ? Je pensais que la distance entre nous s'était réduite, mais…
Maintenant, je n'en suis plus sûre.
« Où vas-tu ? »
Je ne supportais pas le silence. Il a relevé soigneusement les yeux vers le regard qui se penchait sur moi, avalant sa salive sèche. Je l'ai attrapé par l'ourlet de sa robe. D'habitude, il me tenait déjà dans ses bras. Mais là, Keitel avait l'air si froid.
D'habitude, il ne me traitait pas comme ça, comme s'il faisait face à un inconnu. Qu'est-ce que c'était que ce sentiment ? Je me sentais bizarre. Ma poitrine me faisait mal.
« Qui l'a amenée ici ? »
J'aurais dû m'enfuir. J'aurais dû juste courir quand j'en avais l'occasion.
J'ai regretté immédiatement en entendant sa voix grave. Il n'y avait pas de place pour moi ici. J'ai mordu mes lèvres avec précaution. Je n'ai pas pu empêcher mon visage de se figer, comme si j'étais devenue SDF du jour au lendemain. Est-ce que j'avais vraiment fait quelque chose de mal ? Je ne pensais pas avoir fait quoi que ce soit de mal, mais j'imagine que je me trompais.
« On m'a dit que Votre Majesté avait demandé… »
La petite voix de la servante a à peine répondu. Keitel s'est tourné vers elle sans répondre. Il ne la regardait pas avec agressivité, mais la servante qui m'avait menée a tremblé de tout son corps dès qu'elle s'est trouvée prise dans le regard de Keitel. Ben oui, il faisait peur. Oh non, elle allait s'évanouir c'était sûr.
Qu'est-ce que je devais faire ? Je devais juste dire que j'étais là parce que je le voulais ? Je pense que j'en faisais trop, mais je devais l'aider. Si je faisais la plus mignonne possible…
« C'est moi ! »
Au moment où j'allais ouvrir la bouche, Ferdel est arrivé par là. Avait-il déjà nettoyé la salle de conférence ? J'ai fermé la bouche, surprise, Ferdel m'a fait un clin d'œil. Mais qu'est-ce qui lui prenait ?
« C'est moi qui l'ai fait venir. »
Sa simple phrase m'a laissée sans voix.
Quoi ? Donc c'était lui !
Même si Ferdel l'a dit comme si ce n'était pas grand-chose, pour moi c'était énorme. Son comportement ne me plaisait pas parce qu'une femme avait failli y laisser la vie à cause de lui. Il aurait dû me dire qu'il m'avait fait appeler. Pourquoi a-t-il dit qu'il m'avait fait venir ?
« Sur l'ordre de qui ? »
Une voix grave s'échappait des dents de Keitel. Ouais, sur l'ordre de qui !? L'intention de Keitel était menaçante, mais Ferdel a souri en m'attrapant. Pourquoi, pourquoi il m'attrapait ! Il voulait qu'on crève ensemble !? Ferdel m'a regardée dans les yeux. Il a souri radieusement. Même si son sourire était mignon.
« Ma chère princesse Ria, tu avais terriblement envie de voir ton papa, hein ? »
Non.
Pourquoi est-ce qu'il ne cessait de me poser des questions évidentes ? Bien sûr, je ne pouvais pas le dire à voix haute, je me suis contentée d'enlever la main de Ferdel qui m'agrippait sans permission. Personne ne l'avait autorisé à me toucher. Quand j'ai repoussé sa main, Ferdel a baissé la tête, l'air triste.
« Ma princesse m'ignore ! »
C'est pas la première fois que je l'ignore. C'est plutôt surprenant qu'il continue à me coller aux basques même quand je l'ignore. J'ai retiré ma main et j'ai tourné la tête, et quelle poisse. J'ai croisé ses yeux cramoisis direct, mais juste un instant. Quand la couleur de ses yeux a semblé s'effacer, Keitel a tourné la tête le premier.
… J'ai eu l'impression d'être ignorée. J'ai froncé les sourcils.
« Ramennez-la. »
Voix qui s'enfonce dans le grave. Après cet ordre, il est parti sans dire au revoir. Ses suivants m'ont dépassée derrière lui. Mes yeux se sont plissés.
Putain. Je savais pas si mon visage renfrogné pourrait se dérider un jour.
Hmm, mais qu'est-ce que c'était que cette sale impression ? Je savais pas ce que c'était, mais je me sentais vraiment sale.
« Ah. »
Le visage de Ferdel s'est aussi légèrement crispé. Comme il souriait tout le temps, je pensais que je me sentirais mieux s'il se renfrognait, mais je me sentais pas mieux en voyant son air embarrassé. C'est quoi ce sentiment ? Soudain, je me sens irritée.
« Je pensais qu'il aimerait… »
Qui voudrait aimer ça ? Quand j'ai regardé Ferdel nerveusement, il a essayé de me faire sourire.
« Je m'excuse, ma Princesse. Peut-être que Sa Majesté n'est pas d'humeur à vous voir. »
« Pas d'humeur ? »
Quelle humeur ? Qui allait compenser mon humeur gâchée ? Peu importe mon humeur, Ferdel semblait déjà avoir du mal rien qu'à gérer Keitel. Il s'est touché la tête et a soupiré.
« Ben, il fait ce bordel toute la nuit. »
Il avait l'air malade et fatigué, mais je me sentais pas assez bienveillante pour m'en soucier. Va jouer tout seul. Je me suis retournée irritée, et Ferdel est resté coi devant ma réaction.
« Princesse, tu es fâchée ? »
« … »
« Ah oui, Princesse ! On va voir Silvia ? »
Non, j'ai pas envie. Je sais qu'il essaie de me remonter le moral, mais mon corps n'écoutait pas ma tête. C'était quoi ce putain de sentiment ? Soudain, il me manquait trop Cerera.
Cerera, ma nourrice, ma mère.
Maman, je voulais être dans ses bras tout de suite !
Mon envie a vite débordé au-delà de mon contrôle. J'ai soudain commencé à courir. Une servante m'a crié dessus. J'ai entendu une voix m'appeler. J'ai aussi entendu Elène, qui m'accompagnait, encourager Ferdel, dévasté par mon indifférence.
« Courage, Chancelier ! »