Cinq mois s'étaient écoulés lorsque je me suis surprise à me réveiller en pleine nuit sans raison apparente. Je trouvais ça bizarre, d'autant que ça arrivait de plus en plus souvent, et mon irritation grandissait à mesure que l'aube devenait mon heure de réveil habituelle.
Ah, je me suis réveillée encore.
Normalement, quand on se réveille au milieu de la nuit, le sommeil devrait vous reprendre illico, mais pour une raison quelconque, il ne venait pas.
Ah, merde.
Mes yeux grands ouverts ne fixaient que le plafond de la chambre. À mesure que mes yeux s'habituaient à l'obscurité, j'ai pu distinguer des mots gravés dans le plafond. Ça semblait dire « Palais Royal 12e ». Si je me trompe, tant pis.
Ah, j'ai de la fièvre. Est-ce que je chope la grippe ?
Même moi, je pouvais sentir ma température monter. J'avais envie de pleurer, mais je n'avais même plus l'énergie pour ça. Tout en suçotant mon doigt et en essayant de me retourner, quelque chose de dur m'en a empêchée.
Qu'est-ce que c'est ?
Quand j'ai relevé la tête, c'était Keitel en personne qui se trouvait juste devant mon nez.
« Hguh ! »
Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi il est là…
Puis j'ai réalisé.
Ah oui, c'est la chambre de Keitel.
J'ai maudit ma propre bêtise et me suis lentement écartée de lui.
J'veux pas me faire assassiner (écraser) par lui.
Bref, quel que soit le père qu'il est, il est diablement beau.
Pour un instant, j'ai oublié ma fièvre et j'ai levé ma main libre (celle que je ne suçotais pas) pour écarter les mèches éparse sur son front. J'ai ricanné en effleurant ses longs cils. Même avec la fièvre, j'avais encore de l'énergie pour profiter de la vue de son visage.
Le visage endormi de Keitel était différent. J'avais ouï dire que le visage de tout le monde avait l'air doux pendant le sommeil.
Son visage endormi était vraiment doux. Un Keitel qui dort, c'est un petit choc en soi. C'était la première fois que je le voyais comme ça, pourtant ça ne donnait pas l'impression d'une première fois. Il avait encore l'air d'un gamin. Regarder son visage juvénile me serrait le cœur.
Ouais. Il a vingt-six ans selon les standards coréens. C'est l'âge où on a fini l'armée, obtenu son diplôme et où on est prêt à chercher du boulot. S'il est du genre précoce, il pourrait déjà être père, mais c'est plus probable qu'il soit encore un gamin qui vient juste de devenir indépendant.
En y pensant comme ça, j'ai réussi à lâcher prise. Je n'arrivais toujours pas à m'adapter parfaitement à ce monde, mais j'ai réalisé que Keitel était un homme de cet âge.
« Pardonne-moi. »
C'est ça, je te pardonne.
Toutes ces fois où tu as parlé sans tact et tous tes gestes maladroits, je te pardonne tout d'un coup, grand cœur. J'ai vingt-cinq ans mais je ne m'y connais pas plus que ça en bébés, et si on m'avait forcé à m'en occuper, j'aurais sûrement été aussi maladroite que Keitel. C'est ça. En y pensant comme ça, je peux comprendre tes attitudes maladroites jusqu'ici.
J'étais une débutante en tant que bébé, mais lui était aussi un débutant en tant que papa. Il venait juste de rencontrer un être vivant appelé « bébé », comment aurait-il pu savoir comment le traiter ? Rien qu'en voyant son attitude jusqu'ici, je sais qu'il n'a jamais eu le moindre intérêt pour les bébés, pas même grand comme un ongle.
Qu'un tel humain ait un bébé…
« Stupide. »
Je me suis rappelé ce que Cerera m'avait dit avant — que je n'avais que cet homme. Au début, je n'avais pas compris ce qu'elle voulait dire. « Je crois que je pige maintenant. Je n'ai vraiment que cet homme.
« Papa. »
J'ai trouvé la main endormie de Keitel et je l'ai serrée fort. Ma main était si petite et blanche comparée à sa peau rêche couverte de callosités. Ça faisait pitié, alors je n'ai pas détesté la texture rugueuse de sa main.
C'était vraiment mon papa.
J'ai poussé un petit soupir. Même sans y ajouter quoi que ce soit de spécial, ce seul fait me suffisait.
Le fait qu'il était mon papa.
J'ai réalisé une fois de plus que c'était ça, le lien parent-enfant. Même si tu n'aimes pas leur personnalité, leur façon de parler, leur apparence et que tu détestes leur façon de penser… Un père reste un père. Ce n'est pas quelque chose qui peut changer juste parce que je ne l'aime pas. C'est ce genre de chose. C'était pareil pour lui. L'enfant est l'enfant. On ne peut pas le vendre ou le changer parce qu'on ne le veut pas.
C'est moi qui dois m'adapter. Qu'est-ce que je peux faire d'autre ? Je dois composer avec.
Cependant, maintenant que c'est décidé… Keitel, tu ferais bien de te préparer. Je ne suis pas ta fille innocente et banale. Si tu me sous-estimes, celle qui finira blessée, c'est toi !
D'accord, papa ?
« Il dort comme un mort, comme d'habitude. »
Hein ?
« C'est pas qu'il dort, il est mort plutôt. »
La voix que je venais d'entendre m'a coupé le souffle un instant.
Cette voix…
J'ai calmement apaisé mon cœur qui battait la chamade et j'ai regardé vers le plafond. La seule chose que je pouvais voir, c'était l'obscurité de la pièce. Dans cette chambre sombre, une forme particulièrement sombre était là. Non, c'était une personne.
Pour-peut-être ? Un autre invité de nuit ?!
« Hein ? »
L'autre a dû me repérer aussi. J'ai essayé de tuer ma respiration.
Les yeux d'une personne peuvent-ils briller dans le noir ? Non, c'étaient pas des yeux humains, mais ça ne semblait pas non plus être la fente verticale d'un œil de chat.
C'était assez mystérieux. Non, c'était effrayant au point de surpasser toute curiosité.
« Oh ? »
Comme j'essayais de faire taire ma respiration, la forme noire s'est approchée de moi. J'ai serré plus fort la main de papa.
Papa réveille-toi, papa ! C'est une urgence ! Ta fille a l'air de vou s'mourir bientôt ! Papa ! Papa !
« Tu peux me voir ? »
« Namu Myōhō Renge Kyō » (C'est un mantra bouddhiste)…
J'avais l'impression d'être comme quand ma mère m'avait surprise à jouer sur l'ordi en pleine nuit, ou quand j'avais fui dans la cuisine pour voler à manger en pleine nuit et qu'on m'avait prise la main dans le sac.
Comment décrire ce frisson excitant ? Je n'ai fait que pleurer intérieurement.
Est-ce que je suis morte maintenant ? Qu'un autre invité de nuit vienne me rendre visite. Papa est là, mais je vais quand même mourir encore. C'est ça, ma vie est maudite. C'est ça, elle est maudite ! Même si tu ne me forces pas à l'affronter, je savais déjà dès le départ que ma vie était maudite !
« Non ? »
Mais qu'est-ce que c'est, un fantôme ?
« Hein ? »
Hein, putain, quoi « hein ». Mais qu'est-ce qui lui prend à ce type ?
L'invité de nuit, dont je ne pouvais même pas voir le visage, a simplement croisé les bras. Puis il a laissé échapper une voix surprise en s'interrogeant.
« … Elle peut même parler. »
À qui diable parlait-il ? Était-il simplement fou ?
L'ombre ne semblait pas être un invité de nuit, donc logiquement, il ne restait que l'option : soit un fantôme, soit un dingue. Quelles étaient les chances qu'un dingue s'introduise dans la chambre de l'Empereur ? Donc je suppose qu'il ne peut être qu'un fantôme. C'est ça ?
Sérieusement, est-ce que je ne suis pas en train de regarder non pas un invité de nuit venu me tuer, mais un fantôme ?!
Ce ne fut qu'un instant, mais ses yeux se sont assombris.
« Tu peux vraiment me voir. »
Les yeux se sont soudain rapprochés, zoomant presque jusqu'à m'arrêter le cœur.
Agh ! Papa sauve-moi ! Ta fille va mourir de choc !
« … Ce sont des mots ? »
À qui diable tu parles ?
« Hein ? Je te parle à toi. »
Donc t'es qui… Hein ? Moi ?
J'ai été tellement choquée que j'ai perdu mon souffle une seconde. Je l'ai regardé avec une expression bête de choc. Ce type, dont je ne pouvais pas distinguer le visage, a souri sans un mot et s'est approché.
Qui, qui, qui… Qui es-tu ?!
« Hein ? Moi ? »
On se comprenait vraiment. Je ne savais pas si je devais être plus surprise qu'il puisse comprendre mes mots ou qu'il ne soit pas un fantôme.
« Qu'est-ce que tu vas faire après l'avoir su ? Tu vas le cuire à la vapeur et le manger ? »
Qu'est-ce qu'il raconte ? Son n'importe quoi, c'est de l'art.
Alors que mon visage se figeait, la silhouette qui approchait a saisi son ventre et s'est mise à rire. J'ai été choquée que ce rire de dingue ne réveille pas Keitel.
Papa, tes oreilles sont inutiles.
« Ah, putain. C'est la fille de Keitel. Qu'est-ce que tu fous là ? »
J'ai été saisie qu'il me connaisse. « Qui était-il ? »
Pour une raison quelconque, ça me rendait encore plus nerveuse qu'il me connaisse. J'ai fait une grimace.
Qu'est-ce que tu vas faire après l'avoir su ?
« Oh ma chère, tu es déjà fâchée. »
Le type s'est approché, s'est assis près du lit et a tendu la main pour me caresser la joue. Contrairement à sa grande main maladroite, sa main était douce et gentille, mais j'ai eu la chair de poule. « Dépêche-toi d'enlever ta main. »
« Plutôt mignonne. »
Qui ? Moi ? Bah. Ouais, je suis plutôt mignonne. Ma mignonnerie est au point de pouvoir conquérir cette planète. Mon ambition, c'est de conquérir le monde avec ma mignonnerie… Pas du tout !
J'ai cliqué de la langue devant ma bêtise quand le rire doux s'est arrêté. Puis les yeux qui brillaient en bleu dans l'obscurité ont laissé filtrer un éclat froid.
« Cependant, enfant humaine. Comment peux-tu me voir ? »