« Non ! »
Le miroir à main fut projeté contre le mur et se brisa.
Au cri, les servantes accoururent dans ma chambre. Elles se jetèrent sur moi, m’immobilisèrent sur le lit, puis m’enfoncèrent une seringue dans le bras. Ma conscience s’estompa. Je crois que des larmes se mirent à couler, goutte à goutte. Ce n’était pas moi…
Tout le monde m’appelle Eris Misérian. Alors que je ne suis pas Eris Misérian…
Je ne voulais pas me lever. Les rideaux étaient grand ouverts, mais il faisait noir. Il devait être nuit.
Je me frottais les yeux dans l’impuissance, puis j’écrasais ma joue contre la couverture aux armes de Misérian, celle dont je commençais à avoir l’habitude. La literie de la maison portait toujours cette odeur florale subtile. Chez nous, tout sentait toujours les draps séchés au soleil.
L’oreiller était humide. J’avais pleuré ? J’avais encore pleuré ? Rien ne semblait réel.
Si je devais continuer comme ça, autant fondre sous les larmes.
Si j’avais été faite de sel, je me serais dissoute depuis longtemps, alors pourquoi les dieux m’ont-ils donnée des os et de la chair ?
Un rire nerveux m’échappa. On ne pense à Dieu qu’en cas de gros problèmes, même quand on n’y croit pas.
C’est pour ça ? Je redressai brusquement la tête.
Et si je croyais en lui maintenant, me sauverait-il ? Heureux ceux qui y croient.
« Ahah, ahaha… hahaha ! »
Je tournai la tête et éclatai de rire. Il n’y avait aucun Dieu. S’il existe, il ne peut pas me faire ça. Il ne peut pas me trahir ainsi, moi qui ai tant souffert dans une famille pauvre.
S’il avait voulu me sauver, il aurait dû le faire plus tôt. Je suis la seule à pouvoir me sortir de là… Personne ne le sait mieux que moi.
Je bondis hors du lit comme une flèche. Mes jambes cédaient, j’empiétais plusieurs fois, mais j’en avais rien à faire. Je saisis le miroir posé dans le coin et inspectai attentivement mon reflet.
Je tâtonnai et caressai mon visage. La femme dans la glace fit de même.
« C’est impossible ? Moi, ce n’est pas moi ? »
La femme rit. Je pusssai un cri strident, comme devant un spectre. Le miroir échappa à mes doigts et se brisa, pulvérisant des éclats dans tous les sens. J’hurlai et me grattai la tête.
« Rends-moi ma figure ! Redonnez-moi mon visage ! »
Une voix rauque s’échappa de ma gorge. Ce son, lui aussi, n’était pas le mien. Cette maison n’était pas à moi non plus. Ni même les gens qui couraient autour.
Les servantes essayaient de me retenir. Je me débattais en agitant bras et jambes. Un mélange de rancœur et de tristesse m’envahit. J’étais bouleversée, dépitée.
« Rends-moi mon visage ! Non ! Non ! »
À cet instant, Anakin pénétra dans la pièce. Je le voyais lentement, clairement. Exact. Vous, que j’aime, n’étiez pas vraiment à moi non plus. Vous étiez, vous aussi, le chevalier d’Eris Misérian.
Quelle injustice : je m’apprêtais à mourir. Impossibilité de devoir vous laisser dans ce monde, vous que j’aime.
Vous êtes la seule chose belle en ce monde, et je ne peux même pas la garder.
« Pardon. »
Si je meurs ici, je ne pourrai jamais plus vous voir, ni même conserver vos traces entre mes mains. C’était notre dernier rendez-vous.
C’était à la fois absurde et cruel. Je reniai donc encore une fois Dieu. J’avais l’impression que mon âme exploserait si je faisais autrement.
« Mademoiselle Misérian est folle. »
Toute la capitale en parlait. Certains disaient m’avoir vue errer dans les rues la nuit.
Dès que j’entendais cela, je vérifiais mes pieds à chaque réveil. Ils restaient immaculés, comme si quelqu’un s’était occupé d’effacer la moindre marque.
Soit pour compenser les nuits blanches, soit par pure habitude, j’essayais de dormir. Car à peine les yeux ouverts, tant de choses épuisantes surgissaient. Je ne savais même plus que je voulais fuir.
Les servantes et Anakin veillaient à ce que je me lève. On me força à sortir dans le jardin. Accoudée à Anakin, l’esprit ailleurs, j’errais tel un fantôme. Le marquis n’était pas encore rentré.
La famille impériale m’envoya chercher au palais, mais je continuai à décliner, prétextant la maladie. Ça me faisait mal, vraiment. C’était moins une question de corps que d’esprit.
D’ordinaire, ils auraient envoyé la force sous couvert d’un ordre impérial, mais le majordome me jeta un coup d’œil avant de rentrer paisiblement, le visage triste.
Le médecin passa également, incapable de me « réparer ». Il prescrivit simplement un sédatif plus puissant.
Même avec des somnifères, mon cœur continuait à battre. Si le sommeil ne venait pas, je fixais le plafond. Je respirais doucement en observant les motifs invisibles des plâtres.
On dit qu’Helena est venue une fois. Les servantes ont affirmé que je dormais, alors elle ne m’a pas réveillée et s’est contentée de rester à mes côtés.
Je savais qu’elle était curieuse, mais c’était une enfant étrange. Elle ferait mieux d’utiliser le temps qu’elle passe auprès de moi pour étudier. Ou pour sortir jouer.
Si elle devient princesse héritière sous peu, elle ne pourra même plus le faire.
Le marquis me contacta lui aussi. Il me somma de comparaître au palais impérial pour témoigner. Bien sûr, j’ai ignoré la convocation.
Ce n’était pas juste à cause du prince héritier…
Juste… Je ne voulais faire aucune démarche. Le burn-out, c’est fait comme ça ? Je me réveillais, mangeais, et retombais dans le sommeil.
Une autre semaine passa. L’impératrice m’envoya une lettre. On m’informait que le marquis serait libéré sous peu et que je devais préparer le terrain.
Je la lançai dans la cheminée et la regardai brûler, le regard vide. Bref… J’étais complètement en vrac. Pas la moindre envie de me remettre en état. C’était tellement confortable, de ne rien faire.
À y réfléchir, je n’avais jamais autant chômé en Corée.
J’ai toujours été débordée. Je courais pendant les vacances pour ajouter une ligne de plus à mon CV. Après avoir décroché un boulot, j’ai vécu dans une course effrénée, gaspillant mes congés mensuels sans jamais en profiter. Je me suis vraiment crachée dessus avant.
Par ailleurs, une fois le marquis dehors, je ne pourrai plus chômer. Oh, merde, qu’est-ce que je vais faire ?
Je me servais si peu de mon cerveau que, dès que j’essayais de réfléchir un tantinet, un bruit assourdissant retentit.
Maintenant… une fois le marquis libéré, je devrai lui murmurer de préparer un gobelet empoisonné. Ensuite, je le donnerai à l’impératrice… Moi, je… je dois tuer Helena… faire exécuter…
Attends. Avant cela, il faut d’abord qu’elle devienne princesse héritière. Mais comment m’y prendre ? Combien de temps me reste-t-il encore ?
J’eus la nausée. Combien de sang devais-je encore faire suer de mes veines ? J’appuyai fort sur mes cernes. Tenons bon encore un peu. Il n’en manque que très peu.
Comme prévu, je devais désormais aller chez les Impériaux. Je devais montrer le nez à l’Empereur et cimenter la place d’Helena en tant que future princesse héritière. S’il fallait agir, c’était maintenant. Plus jamais l’occasion ne se représenterait.
Quand je me levai après des heures passées allongée, j’avais les tempes en feu. Anakin me soutint au moment où j’allais vaciller.
Je m’accoudai sur Anakin, fis entrer la servante et me préparai à sortir. Elle ne dit mot en me coiffant.
Je ne mettais plus aucun fard. J’adorais ça. Le jeu de la poupée était terminé. « Mademoiselle Misérian », une fois devenue folle, se retrouvait libérée de toutes les convenances.
Les femmes folles passent pour excusables, même lorsqu’elles abandonnent toute « politesse ». C’était hilarant. Incroyable de n’être libérée qu’en perdant la raison.
Des dizaines de regards me suivaient. Le chef des domestiques me conduisit jusqu’au bureau de l’Empereur, silencieux.
Pas de formalités. Le marquis risquait d’avoir perdu son titre, et je venais ici pour renoncer au statut de promise du prince héritier.
L’Empereur me détaillait en silence.
Il ne daigna même pas m’inviter à m’asseoir. Il frappa deux coups sur son bureau, puis entama la conversation calmement.
« Vous faites preuve d’une certaine astuce. Est-ce pour briser Alecto que vous jouez ce jeu ? »
« Si c’était mon intention, je ne serais pas venue. »
« Ce que vous entreprenez présentement… »
« — Oui, je sais. Bien sûr que je sais. »
Je coupa l’Empereur dans son élan. J’étais trop fatiguée pour perdre mon temps en luttes de pouvoir futiles. Il me planta là, le regard fixe. Mais en voyant mon expression, il soupira.
« Qu’attendez-vous ? »
« Je souhaite rompre mes fiançailles. Il est facile d’effacer le délit, mais empêcher les soupçons du peuple ? Imposible. Si vous maintenez ce mariage, on parlera d’un privilège pour les nobles. Peut-être même la position de la famille impériale en sera ébranlée. »
« Vous pensez que la famille impériale tremblera devant une telle chose ? »
« Si, ça va ébranler tout ça. Presque tous les roturiers savent déjà que le marquis est à l’origine de la situation. Et vous, vous lui serrez la main. Les gens vont trouver ça louche, n’est-ce pas ? »
Je penchai légèrement la tête et fusillai l’Empereur du regard. Je composai un ton suspicieux avec une voix innocente, tel un acteur de théâtre.
« Pourquoi la famille impériale, qui déteste tant les démons, accueille-t-elle le marquis ? Avez-vous versé des larmes pour la sorcière ? »
L’Empereur cracha un rire nasillard.
« La sorcière ? »
« La sorcière a ouvert les portes de la chute de l’empire. Et vous, dupés par elle, tentez de la protéger… N’est-ce pas idéal pour que la rumeur circule largement ? »
« Il suffirait de convoquer le Grand Prêtre pour démontrer le contraire. C’est une manœuvre même pas viable pour un auteur de pacotille. »
« Si je ne suis pas une sorcière, il n’y a plus de motif pour me défendre, n’est-ce pas ? »
J’ai avancé tranquillement vers l’Empereur. Je ne cherchais pas à masquer mon sourire. Je voulais être insolente.
« Si vous ne m’aviez pas prise pour cible, les gens penseraient exactement ça. Qui serait le coupable si ce n’est pas le marquis ? Qui êtes-vous pour continuer à l’interroger sans publier de déclaration officielle ? Si ce n’est pas lui, et si ce n’est pas un autre noble… Ne seriez-nous pas vous, la famille impériale ? »
Le visage de l’Empereur se figea, terrifiant. En l’observant, je compris qu’il le savait déjà. Lui aussi temporisait.
Pour trouver une issue afin de ne pas perdre son épouse bien-aimée.