« La politique de la guilde veut qu'on accepte toute personne qui en a la volonté, mais en mon âme et conscience, je ne peux pas vous laisser vous inscrire sans essayer de vous en dissuader. » La réceptionniste de la guilde le regardait avec ce qu'il aurait volontiers appelé de la pitié, même si c'était difficile à dire : elle n'avait rien qu'on puisse à proprement parler décrire comme un visage.
Après sa conversation avec Myriad, Ben s'était réveillé reposé, prêt à affronter la journée. Il avait adressé une brève prière de gratitude, puis s'était rendu droit à la guilde. Il devait s'y inscrire pour obtenir les informations qu'il cherchait, mais les choses se déroulaient à peu près comme il l'avait prévu au moment de montrer ses compétences.
« Ne vous inquiétez pas. Comme vous le voyez, je ne suis qu'un aspirant artisan de passage en ville, à la recherche d'un maître. Je me suis simplement dit que, pendant mes recherches, je pourrais prendre quelques quêtes de récolte pour gagner un peu d'argent, et jeter un œil aux archives de la guilde pour savoir quels matériaux se trouvent dans la région, que je pourrais ramasser ou acheter. » Il mêlait le vrai et le faux avec aplomb. Les archives étaient bel et bien son objectif principal en venant ici, mais il comptait jouer un rôle nettement plus actif dans la collecte de ce dont il avait besoin.
« Eh bien, si ce n'est que ça, je suppose que ça devrait aller. Avec les compétences que vous possédez, je ne peux de toute façon faire de vous qu'un aventurier de rang 7 : vous ne pourrez donc accepter aucune quête plus difficile. Évitez seulement de vous aventurer trop loin dans les bois, on ne sait jamais ce qui s'y trouve. » Elle prit sa carte, y ajouta une nouvelle marque qui symbolisait son rang d'aventurier, et le laissa aller.
La première chose qu'il fit fut de se rendre aux archives. On lui avait dit qu'elles contenaient toutes les informations dont il aurait besoin sur les monstres de la région : il attrapa donc tous les livres qui lui parurent susceptibles d'être pertinents et s'installa pour lire.
C'était plutôt intéressant d'en apprendre davantage sur les créatures qui peuplaient ce monde. Il y avait de superbes bêtes aux couleurs d'arc-en-ciel, semblables à des ptérodactyles, qui planaient dans le ciel ; un royaume souterrain d'hommes-taupes qui accueillaient comme une famille les quelques autres races intelligentes des profondeurs ; des fées accordées chacune à un élément magique précis, et dont le séjour trop prolongé finissait par imprégner subtilement les terres où elles s'installaient. C'était vraiment un monde de beauté et de merveilles, pour peu qu'on veuille bien le voir ainsi.
À l'autre bout du spectre se trouvait le loup Amarok, une authentique saleté. Un grand loup noir de deux à trois mètres de long, connu surtout pour s'en prendre à quiconque était assez sot pour chasser seul la nuit. Il prenait son temps, jouait avec sa proie, lui laissait croire qu'elle avait une chance de s'échapper avant de l'achever. Si sa proie n'était pas seule, il la traquait quand même dès lors qu'il s'estimait le plus fort ; il y prenait sans doute simplement moins de plaisir.
Le loup, en revanche, ne pouvait employer aucune magie : on jugeait donc tout juste acceptable qu'un groupe de cinq aventuriers de rang 6 parte à sa chasse, ou un à deux aventuriers de rang 5.
'Bon, apparemment ce n'est vrai que si on a la bêtise de vouloir jouer franc jeu.'
« ... Donc je peux t'entendre même quand je suis réveillé, hein ? »
« Bref, peu importe. On voit manifestement les choses très différemment. Moi, après tout ce que je viens de lire, je dirais que je me sens plutôt confiant. »
La semaine suivante fut longue, vraiment très longue. Il lui fallut acheter et récolter ses matériaux, les transformer en quelque chose d'utilisable, puis soutirer aux différents membres de la guilde l'endroit où l'on avait le plus de chances de trouver la créature, sous couvert de vouloir éviter le danger en tant que récolteur solitaire. Mais l'effort allait bientôt payer.
La nuit tombait. Le camp était monté sous un arbre et une silhouette se tenait assise près d'un feu ouvert. La viande d'un petit animal cuisait au-dessus des flammes, tandis que quelques autres bêtes, dépouillées, pendaient pour se vider de leur sang ; l'odeur envahissait les environs. Le vent se chargea de la porter aux quatre coins de la forêt, en espérant qu'elle atteindrait ce qu'il cherchait à attirer.
Mais Ben se contenta d'ignorer Myriad, silencieux, concentré sur sa tâche. La seule chose qu'il voulait entendre, c'était l'approche de la bête.
Il préféra savourer la sensation de la nuit, cette atmosphère de sortie en camping qui le remplissait de souvenirs agréables, ceux des excursions familiales d'autrefois. Emmitouflé dans une couverture chaude, il levait les yeux vers les étoiles quand il ne surveillait pas les alentours, et se demandait si l'une d'elles était sa maison.
« Tu me l'as déjà dit, mais je ne comprends toujours pas vraiment l'intérêt de passer par tout ça. Ça a l'air d'un travail fou. », dit Myriad, interrompant ses pensées.
« Alors c'était ça, la raison ? »
« Attends, ça veut dire que, de tous ceux qui ont été invoqués, j'étais le seul qui aurait pu être recruté et qui ne l'a pas été ? »
Le silence fut éloquent, et Ben fit de son mieux pour ne pas replonger dans une spirale dépressive. Il savait déjà qu'il était le plus inutile des vingt avec qui il était arrivé ; qu'est-ce que cent quatre-vingts de plus changeaient à l'affaire ? Il ne pouvait pas se laisser miner par ça, il devait simplement faire de son mieux à partir de maintenant.
En tant que dieu, Myriad avait accès aux pensées des mortels. Il savait que, lorsque Ben le remerciait de son soutien, il n'y croyait pas vraiment ; mais pour l'heure, il ne pouvait rien faire pour l'aider. Ben devrait trouver seul sa propre valeur, et peut-être qu'une réussite ici y contribuerait. Bien sûr, une plus grande part de son esprit s'attendait à ce que le garçon meure et à se retrouver au point de départ, sans le moindre croyant, mais il ne servait pas à grand-chose de le lui dire. Il savait que Ben avait pris sa décision, et que rien de ce qu'il pourrait dire n'y changerait quoi que ce soit.
Ben se raidit. Tout se jouait maintenant. Il était à peu près certain de pouvoir éviter de se faire tuer, pour que Lehie ne s'énerve pas trop à l'idée que tout le temps passé à l'instruire soit parti en fumée, mais on allait bientôt en avoir le cœur net.
La créature, de son côté, repéra la silhouette près du feu, vêtue d'une tenue d'un rouge déraisonnable, et s'approcha bruyamment, faisant de son mieux pour attirer son attention. Elle voulait qu'il la sache là, qu'il ait peur, mais il ne céda pas. Devant cette absence de réaction, elle parut se fâcher, personnellement offensée qu'un être aussi chétif et si loin en dessous d'elle ait le culot d'ignorer sa majestueuse présence. Trois mètres de long, couverte d'une épaisse fourrure noire, elle offrait assurément un spectacle impressionnant ; mais ce que Ben voyait, lui, c'étaient des matériaux à récolter.
Il ne pourrait sans doute rien faire de la viande, mais d'après ses lectures, les griffes, les os et la fourrure étaient d'excellents matériaux d'artisanat. Il avait hâte de mettre la main dessus.
De son côté, le tas de matériaux décida qu'il avait tout aussi hâte de lui planter les griffes dans le corps. Lassé d'être ignoré, il bondit vers sa future victime, prêt à lui arracher un membre ou deux pour lui apprendre la peur avant de se repaître de sa chair. C'était du moins le plan ; mais à l'instant où il retomba de l'autre côté du feu, le sol se déroba et de longs pieux de bois transpercèrent son corps majestueux. Il se débattit de douleur et, depuis l'arbre au-dessus, Ben lâcha sur lui deux grosses pierres. Sa visée fut juste, et le crâne de la bête éclata sous le poids des blocs.
« Je te l'avais bien dit, non ? Ces bestioles sont sans doute coriaces quand on les affronte de face, mais elles ont l'habitude de s'en prendre à des chasseurs solitaires qui ne s'y attendent pas. Elles ne sont pas assez malignes pour repérer un piège. »
Myriad trouvait tout de même cela un peu injuste pour la bête : Ben avait exploité ses compétences et ses ressources jusqu'à la dernière goutte. Quand il avait lancé son plan, il n'avait acheté qu'une poignée d'objets. Une pelle, pour creuser une large fosse, ce qui lui avait pris près de huit heures avant qu'elle soit assez grande et assez profonde pour servir son dessein, ainsi qu'un couteau pour tailler des pieux dans les branches ramassées alentour. Cela seul n'aurait pas suffi, mais il s'était aussi procuré une bâche large et fine, une couverture et une étoffe d'un rouge vif pour appuyer son stratagème, sans parler de l'usage de ses compétences.
Du temps où il était encore à l'église, il avait tenté quelques expériences d'enchantement, histoire de voir ce que ça donnerait ; et une fois le démantèlement acquis, l'une des premières choses qu'il avait faites avait été de l'appliquer à un couteau de l'église. Aussitôt, la lame avait gagné une amélioration modeste mais perceptible dans sa capacité à trancher. Fort de cette leçon, il avait passé du temps à l'appliquer à tous les pieux de bois qu'il avait taillés, en espérant que cela, ajouté au poids de la créature, les aiderait à percer sa chair sans effort. Ensuite, il avait fait de son mieux pour appliquer la furtivité à sa couverture et à sa bâche, afin de se dissimuler lui-même et de recouvrir les pieux, pour que la bête ne puisse pas les voir et croie n'avoir devant elle qu'un sol bien ferme.
Pour rendre l'illusion plus convaincante et détourner l'attention de la créature, il avait saupoudré la bâche de terre afin qu'elle se fonde dans le décor, et disposé des détritus pour qu'ils ressemblent à une personne, le tout enveloppé d'une étoffe rouge vif destinée à capter son regard et à la dissuader d'inspecter les lieux de trop près. Au bout du compte, le plan avait fonctionné à merveille. Il ne restait plus qu'à décrocher cet apprentissage.