Une fois franchie la porte de pierre de la ville et les adieux faits au marchand, Ben ne chercha pas Falk en premier : il alla voir la bonne treizaine d'autres endroits où il pourrait entrer en apprentissage. Ce n'était pas parce qu'un dieu lui avait recommandé Falk qu'il renoncerait à juger par lui-même.
Il commença par le commencement et passa quelques heures à arpenter la ville pour se familiariser avec les lieux, en s'arrêtant dans une auberge pour y réserver une semaine : il aurait ainsi où dormir le temps de décider s'il resterait ou non.
Dressant au fil de sa marche la liste des adresses qui méritaient un détour, il examina deux forges, un apothicaire, trois restaurants et ce qui ressemblait à un atelier d'artiste, et les trouva tous décevants. Cela ne lui parut même pas valoir la peine de demander aux propriétaires s'ils prenaient des élèves ou des employés en ce moment : tout cela avait simplement l'air ennuyeux.
Pire encore, il n'avait déniché que ces sept adresses. Il n'avait aucune idée de ce qu'étaient les autres dont le dieu avait parlé, et il n'avait pas non plus trouvé la boutique de Falk. Il se dit qu'il devait au moins aller voir celle-là ; il lui suffirait de demander son chemin.
Comme il ignorait ce que faisait au juste la boutique de Falk, sinon qu'on pouvait peut-être y travailler ses deux compétences, il ne savait trop comment formuler sa question. Partant du principe que quelqu'un maniant ces deux compétences serait soit apothicaire, soit forgeron, il se mit à demander sa route aux guerriers et aux aventuriers des environs. Il ne lui fallut pas longtemps pour la trouver.
« Prends ton objet et ne t'avise pas de revenir ! »
Ce fut la première chose que Ben entendit en approchant de la boutique, aussitôt suivie par un homme éjecté de l'échoppe qui roula dans la rue.
'Bon, ça suffit largement. Désolé, Myriad, mais je n'ai pas envie de me faire tuer deux fois cette année.'
Ce spectacle suffisait déjà à lui donner de sérieux doutes sur l'idée d'entrer. Rien d'autre ne semblait prometteur pour le moment, alors il rassembla sa résolution ; avec un peu de chance, en restant poli, il s'en tirerait avec des blessures légères.
Il prit une profonde inspiration, rassembla sa volonté et entra.
On aurait pu croire qu'il remarquerait d'abord la marchandise. Pas du tout : ce qui lui sauta aux yeux, ce fut le boutiquier lui-même. Deux mètres quarante, couvert de fourrure blanche et de muscles saillants, surmonté d'un chignon étonnamment imposant : un seul mot lui vint à l'esprit. Yéti.
Pendant sa marche à travers la cité, il avait vu bien d'autres races qu'à l'église, dont certaines sortaient de son cadre de référence plus encore que cet homme, mais cela n'enlevait rien à ce qu'il y avait d'impressionnant à contempler une créature qui, sur Terre, aurait relevé de la légende. Une petite voix au fond de son esprit lui souffla que Lehie entrait elle aussi dans cette catégorie, mais il n'arrivait décidément pas à se la représenter comme quelque chose d'aussi imposant.
« Tu veux quelque chose, morveux ? » demanda la créature, sans doute Falk.
« Je voulais juste jeter un œil, voir par moi-même ce que vous avez. »
« Comme tu veux. » Il retourna travailler à une forge, au fond de la boutique.
Ben, lui, prit le temps de regarder. Falk était visiblement forgeron, et un forgeron débordé. Il n'y avait peut-être aucun autre client dans la boutique à cet instant, mais les murs étaient couverts d'objets de styles et de factures variés, alignés le long des cloisons et entassés dans des caisses à même le sol. Chaque pièce accrochait aussitôt son regard. C'était peut-être un effet de sa compétence d'artisanat, mais il voyait tout de suite que tout ce qu'il avait sous les yeux dépassait de très loin les autres échoppes. À bien y penser, il était même étrange que Falk ne fût pas dévalisé en permanence ; peut-être que ses manières rudes tenaient à distance les clients les plus timorés.
Au-delà de la qualité, il y avait autre chose sur quelques objets, quelque chose qu'il n'arrivait pas à nommer et qui les détachait du reste. Il les fixa si intensément qu'il avait l'impression de vouloir les transpercer du regard, en quête du secret qu'ils gardaient. Au bout du compte, il n'y avait qu'un moyen d'en avoir le cœur net.
« Vous êtes bien Falk ? »
« Qu'est-ce que ça peut te faire, morveux ? »
« On m'a recommandé cette boutique, et je me demandais si je parlais au propriétaire ou à l'un de ses apprentis. »
« D'accord, je suis Falk. Maintenant, qu'est-ce que tu veux ? »
Ben désigna quatre objets qui avaient particulièrement retenu son attention.
« Ceux-là me semblent différents des autres. Je me demandais si je me faisais des idées, ou s'ils ont quelque chose de particulier. »
Falk, jusque-là indifférent, voire un peu grossier, bascula d'un coup dans l'hostilité ouverte.
« T'as une compétence d'estimation, ou quoi, morveux ? » Il fit un pas en avant et lui montra les dents.
'On dirait que mes chances de m'en tirer avec des blessures légères viennent de chuter d'un coup.'
Cela dit, s'il s'était attiré ses foudres à cause d'un malentendu sur ses compétences, peut-être que la vérité arrangerait les choses.
« Aucune estimation sur moi. C'est sans doute parce que j'ai artisanat et enchantement, j'imagine. »
Il se détendit un peu, sans baisser sa garde pour autant.
« Dans ce cas, qu'est-ce que tu viens chercher dans une boutique d'arrière-cour ? »
'C'est le moment. Maintenant ou jamais.'
« On m'a dit que si je voulais devenir un bon artisan, il me faudrait un maître, et c'est vous qu'on m'a recommandé. »
« Si tu vois rien qu'en les regardant que ces quatre-là ont quelque chose de différent, c'est que tu dois avoir un niveau correct. Pourquoi tu aurais encore besoin d'un maître, à ce stade ? »
« Sauf que je suis niveau un dans les deux, artisanat comme enchantement. »
« Morveux, tu crois vraiment t'en tirer avec un mensonge aussi grossier ? Impossible de voir ça au niveau un, sans parler d'avoir artisanat au lieu de quelque chose comme la forge. »
« C'est pourtant vrai. » Ben lui montra sa carte de statut.
« ... Artisanat et enchantement en compétences bénies, hein ? Ça expliquerait peut-être. Mais c'est quoi, ces magies et ces résistances ? » marmonna-t-il en examinant la carte, avant de relever les yeux vers lui.
« Et pourquoi tu me montres un statut aussi pitoyable quand tu demandes à devenir l'apprenti de quelqu'un, morveux ? On déconseille en général de se lancer dans l'enchantement sans une compétence de magie bénie à mettre dans les objets, et à te voir, je doute que tu puisses employer la magie tout court. »
« On m'a dit qu'il me serait sans doute impossible d'employer la magie, mais voyez ce que je vous montre comme une preuve de sincérité. Je ne cacherais rien à celui que je prendrais pour maître ! »
Après avoir fait le tour de la boutique, il savait que Myriad avait vu juste : c'était bien là qu'il devait travailler s'il voulait en tirer le meilleur résultat possible. Restait à convaincre celui qu'il voulait pour maître.
« Va voir ailleurs. Je ne prends pas d'apprentis, et même si j'en prenais, tu ne tiendrais jamais. »
« Ne décidez pas ça avant de m'avoir donné ma chance. Je vous jure que je serai à la hauteur des exigences que vous fixerez, quelles qu'elles soient, si vous m'en laissez l'occasion. »
« Morveux, tu ne sais même pas dans quoi tu mets les pieds. En plus de fabriquer, un artisan qui débute doit savoir récolter lui-même ses matériaux, à moins de travailler pour un royaume ou d'avoir un protecteur. Les dieux savent que je ne pourrais pas te fournir tout ce dont tu aurais besoin pendant ta formation. Ça veut dire chasser toi-même. Regarde-toi : des statistiques moyennes au mieux, ni magie ni combat. Renonce. »
« Non. » Il soutint son regard sans reculer d'un pouce. « Je ne demande qu'une occasion de faire mes preuves. Une seule. »
Falk soutint le regard à son tour, puis soupira en se massant le front.
« Voilà ce qu'on va faire, gamin : va te faire tuer en chassant un loup Amarok. Si tu y arrives seul, sans engager le moindre aventurier, je te prends. Et si tu n'es même pas capable de ça, tu renonces. »
Un sourire éclaira le visage de Ben, qui attrapa aussitôt la main de Falk et la secoua.
« Ça me va, Falk. Attendez un peu : dans quelques jours, vous aurez le meilleur élève dont vous puissiez rêver. »
Sur ces mots il partit en courant, pressé de découvrir ce qu'il allait devoir faire pour y parvenir.
« Cet idiot de morveux ne sait même pas ce qu'est un Amarok. Enfin, s'il a un peu de cervelle, il abandonnera quand il le découvrira. »
Après sa course, Ben alla se chercher de quoi manger, puis rentra à l'auberge se coucher pour la nuit. Estimant que Myriad avait bel et bien prouvé son utilité, il lui adressa une brève prière de gratitude avant de sombrer dans le sommeil.
« Je sais que c'est moi qui t'ai recommandé Falk et qui t'ai dit de le convaincre, mais là, je t'en prie, renonce. »
Sans avoir vu le temps passer, il se retrouva dans le domaine du dieu, face à un Myriad bien plus petit, de la taille d'un petit téléviseur, qui s'efforçait de le faire changer d'avis.
« Donc tu peux apparaître quand tu veux ? Ça a l'air bien pratique. » lâcha Ben en ignorant la supplique du dieu.
« Ben, il t'a confié une tâche que tu n'as raisonnablement aucune chance d'accomplir. »
« Oui, évidemment. »
« Attends, tu le savais ? Alors pourquoi tu as accepté ? »
« Il ne voulait manifestement pas de moi, et si j'avais insisté, il m'aurait sans doute assigné quelque chose d'encore plus dur, quand il ne m'aurait pas simplement jeté hors de la boutique. Honnêtement, j'ai eu de la chance qu'il me propose une épreuve. »
« Mais peu importe que tu en meures ! »
« Si je pense vraiment que je vais y rester, je ne le ferai pas. Ce n'est pas ça qui compte. Ce qui compte, c'est de savoir si Falk est un homme de parole. »
Myriad poussa un long soupir. Avait-il seulement quelque chose comme des poumons ? Puis il reprit.
« Il devrait l'être. Tu as vu la petite altercation devant sa boutique, avant d'entrer ? Il a quand même rendu son objet à cet homme avant de le mettre dehors. Il est rude, mais ce doit être un homme de caractère. »
« Attends, tu m'as regardé toute la journée ? »
« Oui, j'ai eu droit à des heures passées à visiter tous les endroits dont je t'avais déjà dit qu'ils ne valaient pas ton temps. »
Ben eut un haussement d'épaules indifférent.
« Faire confiance, mais vérifier. Bon, pas encore beaucoup de confiance, mais si tu continues comme ça, on y viendra. Au fait, où étaient les autres adresses dont tu disais qu'elles ne valaient pas mon temps ? Je n'en ai trouvé que sept. »
« Tu ne vas quand même pas perdre du temps à aller les voir aussi ? »
« Si ça ne marche pas avec Falk, autant le faire. »
Nouveau long soupir.
« Quelques-uns étaient des enchanteurs qui travaillent indépendamment des autres boutiques : tu pourrais leur apporter des objets pris chez un forgeron ordinaire pour qu'ils les enchantent. Ensuite, la guilde des aventuriers a quelqu'un sous lequel tu pourrais officier pour de petites réparations d'armures et d'armes, même si ça ne t'apporterait pas grand-chose comme expérience d'artisan. Il y a aussi un tailleur de pierre installé à son compte en ville, qui te serait probablement plus utile que les gens de la guilde. Il a un niveau de compétence élevé, mais il est trop spécialisé. Tu pourrais peut-être monter jusqu'au niveau quatre en artisanat sous sa direction, et après ça il te faudrait de nouveau trouver un autre maître, ou te mettre sérieusement à l'étude par toi-même. »
« Il vaudra peut-être le coup d'œil plus tard, alors. Pour l'instant, qu'est-ce que tu sais des loups Amarok ? »
« Je peux te dire qu'ils sont réputés pour tuer les aventuriers débutants. Si tu vas à la guilde, tu en apprendras sans doute davantage, mais ils essaieront à coup sûr de t'en empêcher. »
« Ça, laisse-moi m'en occuper. »