Le lendemain, Falk réveilla Ben et ils passèrent en revue leur programme de formation avant l'ouverture de la boutique.
« Bon, morveux, voilà comment on va procéder. Tu n'as visiblement aucune expérience de la forge, et je doute que tu aies pratiqué l'alchimie non plus. Chaque jour, tu arrives une heure avant l'ouverture et je te fais un petit topo sur l'usage de la forge et la préparation des potions. Comme je doute que tu saches trouver seul tous les métaux et composants alchimiques dont tu auras besoin, je te les vendrai au prix coûtant pour l'instant, et si je juge la qualité de tes produits suffisante, tu pourras les vendre en boutique. Cela dit, comme ils seront vendus dans mon commerce et que je prends sur mon temps pour t'apprendre le métier, je prélèverai une part raisonnable. Des questions ? »
« Ça me va, mais pourquoi l'alchimie ? Je ne crois pas avoir vu de potions ici. »
« Sans doute parce que tu n'es pas entré pour acheter quoi que ce soit. J'en garde quelques-unes près du comptoir, à la caisse. Et puis, il te faut au moins des rudiments d'alchimie si tu veux employer des morceaux de monstre dans tes armes et tes armures. Ce qui veut dire aussi que tu ne couperas pas à la chasse : une fois que tu maîtriseras les potions et que tu commenceras à appliquer l'alchimie à ta forge, j'attends de toi que tu ailles ramasser tes morceaux de monstre toi-même. »
« Attendez, je ne comprends toujours pas pourquoi ça sert en forge. »
« Bon sang, tu ne sais vraiment rien, hein ? Si tu veux conserver certains effets du monstre, que ce soient des affinités, des résistances, ou, avec beaucoup de chance, une propriété capable de renforcer un enchantement donné, il te faut l'alchimie pour les préserver. La préparation des potions préserve et concentre les vertus curatives d'une plante : c'est la même idée. Elle permet aussi que tes produits tiennent leurs enchantements plus longtemps. Prends les pieux de bois dont tu m'as parlé. Si tu les avais enchantés la veille de t'en servir sans y remettre de mana, ils n'étaient probablement qu'à moitié aussi efficaces. Avec les bons matériaux, la perte de mana peut être nettement plus lente ; certains arrivent même à retenir le mana sans aucune perte, voire à en absorber lentement dans l'air ambiant. L'efficacité avec laquelle tu emploies tes compétences déterminera la qualité du produit fini. Et... » Il marqua une pause et eut un sourire mauvais. « Le prix auquel tu pourras le vendre. »
« Parfait ! On commence par quoi, alors ? »
Falk sortit sa carte et la pointa vers Ben. « On commence par te faire payer une semaine de fournitures. Ensuite, je te mets au travail sur la forge de secours, à l'arrière. »
Ben tapa sa propre carte contre celle de Falk pour lui transférer l'argent, puis passa dans l'arrière-boutique et se mit à l'ouvrage. On lui montra d'abord comment allumer la forge, après quoi Falk lui donna une explication sommaire de ce qui l'attendait.
« Pour aujourd'hui, je te prête des outils, mais tu vas t'en servir pour fabriquer les tiens : fais donc de ton mieux, tu les garderas longtemps. Comme ils seront pour ton usage personnel, tu ne pourras pas les vendre, mais c'est une étape importante pour apprendre à vraiment apprécier les matériaux qu'on travaille. Petite interrogation : quel est l'outil le plus important pour un forgeron ? »
« Le marteau, non ? » C'était ce qu'il les voyait toujours brandir dans les séries et les films, alors ça semblait un pari sûr.
« C'est ce que la plupart des gens répondraient, mais non. Le plus important, et ce que tu vas fabriquer en premier, c'est une paire de pinces. »
« Pourquoi des pinces ? » Elles n'avaient vraiment pas l'air si capitales, comparées à ce qui sert à façonner les objets.
« Tu as envie d'attraper du métal chauffé au rouge à mains nues, morveux ? Bien sûr que façonner le métal est important, mais si tu n'arrives pas à le déplacer efficacement comme tu le veux, il refroidira et tu perdras trop de temps à le réchauffer sans arrêt. Maintenant, regarde comment je fais et tu répéteras après moi. »
Falk se mit au travail sur-le-champ tandis que Ben l'observait, fasciné par le geste du forgeron. En saisissant deux longues tiges de métal, en les chauffant et en les façonnant, en y enfonçant une goupille et en les coupant à la bonne longueur, Falk eut une paire de pinces achevée en moins d'un quart d'heure.
« Et voilà. J'ai essayé de ralentir pour toi, mais tu devrais avoir saisi comment on les fait. »
« Vous appelez ça lentement ? Même si ce ne sont que des pinces, je n'arrive pas à croire que vous les ayez faites aussi vite ! »
« C'est ce qui arrive quand on monte assez haut en Forge : le métal travaille comme on a besoin qu'il travaille. Toi, tu mettras nettement plus longtemps, mais si tu as besoin de quelque chose, viens me chercher en boutique. Je serai devant, à surveiller le comptoir. » Il commençait à s'éloigner quand une dernière idée l'arrêta. « Ah, et n'essaie pas d'appliquer le moindre enchantement à tes objets pendant que tu les fabriques. Ton niveau d'artisanat est bas : concentre-toi là-dessus, et si tu veux, tu travailleras l'enchantement une fois ta journée finie. »
Ben acquiesça et gagna la forge pour se mettre au travail. Il attrapa sa première barre de métal et la chauffa jusqu'à ce qu'elle rougeoie d'un beau rouge. Quand elle lui parut prête, il la porta sur l'enclume et, avec l'un des petits marteaux que Falk mettait à sa disposition, entreprit de la façonner pour en faire ses pinces. À chaque coup, il prêtait attention à la déformation du métal, à la façon dont la forme se rapprochait de l'image qu'il avait en tête. Ce n'était pas obligé d'être parfait, mais il voulait au moins que ce soit correct, puisqu'il allait s'en servir désormais.
La première branche terminée, il prit une deuxième barre et la façonna pour qu'elle corresponde, du moins autant qu'il le put. Il y eut une petite irrégularité à l'avant, qu'il mit plus de temps à corriger qu'il n'aurait voulu l'admettre, mais comme c'était sa première fois à la forge, il consentit à s'accorder un peu d'indulgence.
Les deux branches prêtes, il prit un poinçon et une goupille qui servirait de pivot, et commença à assembler. Il prit une seconde pour se rassembler et se concentrer. Il devait s'assurer de percer les deux moitiés de son futur outil exactement au même endroit ; des pinces de travers ne lui serviraient à rien. Puis il s'y mit. Ce n'était pas si difficile en vérité, mais comme un raté l'aurait obligé à racheter du métal à Falk, il ne tenait vraiment pas à alourdir la note. Les deux trous percés, il plaça et fixa sa goupille, puis enfonça un coin dans les extrémités au marteau jusqu'à obtenir la longueur qui lui convenait. Cela fait, il alla montrer le résultat à Falk.
« ... et voilà le bâton, espérons que celui-ci tiendra un peu plus longtemps que le précédent. On se revoit dans quelques jours, alors. » Il semblait tout juste en train d'expédier un client. Dès qu'il lui eut fait au revoir de la main, Ben s'approcha et lui présenta son ouvrage.
« Pas mal. Je m'attendais à ce que tu te loupes du premier coup, mais j'imagine que ce n'était pas trop dur. Ceci fait, on peut passer à l'étape suivante : te fabriquer un marteau. Viens regarder attentivement, je ne te le montre qu'une fois. »
On l'emmena à la forge de devant, où il regarda Falk saisir habilement une masse de métal et la façonner en outil, l'avant plat et l'arrière taillé en coin. Il perça un trou au centre et y ajusta un manche de bois, et le tout fut achevé encore plus vite que les pinces de tout à l'heure.
Une fois de plus, Ben ne put qu'être impressionné par la rapidité et la précision du travail de Falk, et il avait hâte de s'y essayer. Il courut au petit atelier qu'on lui avait attribué et s'y attela, prenant une barre de fer qu'il jeta dans la forge.
Avec ses pinces toutes neuves, il l'en retira et se mit à frapper, sentant chaque coup en modifier la forme, le tintement cadencé emplissant son esprit. Là encore, il était plus lent que son maître, mais peu lui importait. Maintenant qu'il fabriquait lui-même, qu'il mettait enfin son artisanat à l'ouvrage, il voyait bien que ce qui comptait, c'était le chemin, pas la destination.
Il acheva de forger la tête du marteau et la fixa sur une solide barre de bois qui servirait de manche, puis l'apporta à Falk pour recevoir son approbation.
« Il me paraît un peu petit, mais ça ira pour l'instant. Remarque, tu es toi-même un peu petit. »
« Je suis largement assez grand pour mon espèce, c'est vous qui êtes énorme. »
« Morveux, je suis le gringalet de ma famille ; c'est ton espèce qui est trop petite. »
Voilà une pensée terrifiante, mais fort de l'approbation de son maître pour ses outils, Ben se vit confier la fabrication de crochets en J pour le reste de la journée, histoire de travailler certaines des techniques apprises jusque-là.
« Si je me souviens bien, ta force n'était qu'à 90, c'est ça ? Tu as aussi Concentration ? » Falk était venu voir Ben en fin de journée, prêt à le renvoyer chez lui, quand il avait aperçu la petite montagne de crochets en J posée à côté de lui.
« Pour rien. Bref, j'ai quelques livres à te prêter, sur l'alchimie et l'enchantement. Je te donne ta journée demain, alors reste chez toi et lis-les. »
« Très bien, ça me va, à dans deux jours, alors. »
Ben ne comprit pas vraiment ce qu'il entendait par là, mais il prit les livres et quitta la boutique. La journée avait été longue : il décida de se coucher tôt et de se mettre à sa lecture le lendemain.
En émergeant lentement du sommeil, il comprit pourquoi Falk lui avait posé ces questions la veille.
'Oh, bon sang, j'ai mal partout.'
'Pas toi, Myriad. Attends, en fait, tu peux faire quelque chose pour ça ? Je crois que je ne peux pas bouger les bras. En fait, je suis à peu près sûr de ne rien pouvoir bouger du tout.'
Pfff. Les livres qu'il devait lire étaient restés à l'autre bout de la pièce. La journée allait être longue.