‘Agacent.’
Clois songea en observant les ministres bavarder devant lui.
Sept ans après avoir traversé d'innombrables guerres et décapité son frère pour régner.
Il ne ressentait plus aucune émotion face à quoi que ce fût.
Il ne souhaitait pas être empereur. Il ne se battait que pour protéger ceux qu'il aimait.
‘Mais…….’
Une lourde lassitude l'accablait. Oui, il avait acquis le siège impérial en fauchant nombre d'ennemis, mais il n'y voyait aucun sens.
‘À cause de cette histoire ridicule.’
Sa femme, celle qu'il aimait par-dessus tout, ainsi que sa fille nouveau-née, qu'il n'avait même pas eue l'occasion de voir, avaient été assassinées.
Le regard de Clois se posa sur la marque au revers de sa main.
Cette marque, réservée à la lignée directe de la Famille Impériale, ne lui appartenait désormais plus qu'à lui seul au monde.
Si sa fille avait survécu, elle l'aurait eue aussi, mais…….
Il ferma les yeux tandis qu'une nouvelle vague de fatigue le submergeait. Le ministre des Affaires Civiles, assis à ses côtés, le regarda avec inquiétude.
Depuis sept ans, Clois gouvernait l'Empire en sage souverain digne d'entrer dans les annales historiques.
Mais ces derniers temps, il ne parvenait plus à dissimuler son air épuisé.
C'était un Empire à peine remis d'une longue guerre civile.
L'empereur devait rester ferme, mais…….
Dans la salle du conseil, les voix des ministres s'élevaient pourtant.
« Qu'est-ce qui manque à cet enfant pour entrer à l'Académie des Élus ? »
« Vous ne voyez pas ? Ses notes sont insuffisantes ! »
« Exactement. De plus, l'âge pose problème ! À dix-sept ans, il a déjà dépassé la limite ! »
« Même si cette famille a rendu d'immenses services durant la guerre… ! »
Le ministre des Affaires Civiles claqua la langue, irrité de les voir oser crier devant l'empereur.
‘Chacun doit sûrement désespérer.’
Le ministre des Affaires Civiles reporta son attention sur les dossiers posés sur la table.
Demande d'admission à l'Académie des Élus
Toutes ces liasses contenaient des candidatures pour l'Académie Impériale des Élus.
Cette académie, située au sein du Palais Impérial, accueillait autrefois les enfants talentueux âgés de sept à quinze ans.
Elle avait dû fermer ses portes sept ans plus tôt, lors du déclenchement de la guerre.
Mais cette année, elle rouvrait enfin ses portes, signe officiel que l'Empire retrouvait une paix totale.
En vérité, l'Empire s'était déjà stabilisé quelques années auparavant. Pourtant, l'Académie n'avait toujours pas rouvert. La raison était connue.
‘À cause d’Evevien.’
La fille de l'empereur, partie de ce monde dès sa naissance, sans laisser d'autre souvenir que son nom.
Clois manquait terriblement sa propre fille, qu'il n'avait jamais vue.
Était-ce pour cela ? Dès qu'un enfant se trouvait dans le Palais Impérial, il restait de longs instants à fixer le vide.
Certains, ayant remarqué ce trait, s'étaient pris de vains rêves.
L'empereur avait déclaré qu'il ne prendrait jamais nouvelle épouse, tant son amour pour la défunte était profond.
Par conséquent, la place d'héritier du trône restait vacante.
Dans cette hypothèse, le prochain empereur serait choisi parmi les nobles dotés du sang de la Famille Impériale, adoptés en bonne et due forme.
Autrefois, certains souverains sans descendance avaient justement fait leur choix parmi les élèves de cette académie.
‘Si mon enfant attirait l'attention de l'empereur…’
S'ils pouvaient bénéficier de cet amour à la place de la petite défunte, ils graviraient les échelons sans encombre.
Et s'ils parvenaient à prouver leur filiation avec la Maison Impériale, devenir héritier ne ferait plus qu'un jeu.
Tous ceux qui nourrissaient pareils projets cherchaient activement à inscrire leurs rejetons à l'Académie des Élus.
Sans doute l'avait-il compris. Clois avait donc systématiquement retardé la réouverture.
Puis cette année, il avait fini par donner son accord.
Les courtisans crurent que le cœur du souverain venait de s'attendrir. Ils se ruèrent alors sur les formulaires pour y inscrire leurs enfants ou ceux de leurs fidèles.
Autant dire que c'étaient précisément ces paperasses qui s'empilaient devant lui aujourd'hui.
‘Ils se trompent tous.’
Le ministre des Affaires Civiles secoua la tête.
Les fantômes de sa femme et de sa fille planaient toujours près de lui.
Il ne lui restait aucune tendresse à offrir à qui que ce soit d'autre.
Soudain, l'un des ministres claqua la langue et jeta au sol le dossier froissé qu'il tenait.
Clois fixa longuement le papier tombé par terre avant de lever légèrement la main.
« Ministre des Affaires Civiles. »
« Je vous écoute, Majesté. »
« Apportez-moi ce dossier. »
« Pardon ? »
Décontenancé par cet ordre imprévu, le ministre leva vers lui des yeux stupéfaits.
Il se leva aussitôt de son fauteuil et rapporta le document demandé.
Clois saisit la feuille froissée et la lissa d'un geste sûr.
Voyant l'empereur s'intéresser à ce qu'il venait de mépriser, le ministre balaya la pièce du regard, visiblement gêné.
« C'est une demande d'admission. Pourquoi l'avez-vous jetée ? »
« Eh bien… c'est le dossier d'un candidat aux ressources très limitées…… »
Aux mots du ministre, Clois déplia attentivement le papier pour lire le contenu.
Son visage se durcit en parcourant la candidature.
« Je ne vois rien qui choque particulièrement. »
« Mais cet enfant vient d'un hospice ! Comment ose-t-il postuler à l'Académie Impériale, là où se jouera le choix de votre fils adoptif…… ? »
« Fils adoptif ? Qui vous a dit que je choisirais mon successeur parmi les élèves de cette académie ? »
Un silence pesant retomba immédiatement sur la salle du conseil à ces mots glacials.
Les ministres, qui vociféraient encore quelques instants plus tôt pour imposer leurs protégés, refermèrent la bouche et échangèrent des regards fuyants.
« L'Académie Impériale des Élus accueille tout individu talentueux, quel que soit son domaine. Mais est-ce que vous vous croyez autorisés à dresser vos propres barrières et à écarter des candidats légitimes ? »
« …… »
Nul n'osa murmurer un mot face à cette sévère remontrance.
Clois claqua discrètement la langue et reposa son regard sur le dossier.
Contrairement aux feuilles haut de gamme empilées sur le bureau, celui-ci avait été rédigé au dos d'une simple page déjà utilisée.
Rien que de le voir, il devinait qu'il émanait d'un enfant issu d'une misère noire.
Comme l'avait précisé le ministre, le postulant résidait à l'hospice de la ville d'Elam, coincée dans un coin reculé de l'Empire.
Il s'efforça de se remémorer l'endroit. Une bourgade située à l'extrême est, juste à la frontière maritime.
Heureusement, son isolement relatif lui avait épargné les pire destructions lors de la guerre de succession, sept ans plus tôt.
« Il a obtenu son diplôme de lycée cette année à Elam. »
Le lycée regroupe les enfants de quinze à dix-huit ans.
Certes, ces établissements recrutent massivement, mais réussir leurs examens exige un vrai talent.
Cela suffisait amplement à rendre le candidat admissible à l'Académie des Élus.
« Ha ! Mais ce n'est pas suffisant…… »
Le ministre qui avait froissé le document ouvrit la bouche péniblement, couvert de sueur.
Cette académie vise avant tout les enfants de grandes familles, voire les roturiers issus de la haute bourgeoisie.
Les chances étaient fortes qu'un des nouveaux venus soit adopté. Même s'ils n'y parvenaient pas, pouvoir marquer l'esprit de l'empereur avant l'heure valait largement le coup.
Ce n'était pas tout : les anciens élèves occuperaient bientôt les postes les plus influents de l'Empire.
Au fond, l'Académie fonctionnait comme un club privé à part entière.
Cet effectif plafonnait à cinq cents places cette année.
Avant les conflits, l'académie en accueillait jusqu'à deux mille. La première rentrée de sa renaissance justifiait ce rationnement.
Du coup, la concurrence y était plus acharnée que jamais.
‘Un enfant d’un hospice postuler pour une place rare. Ça n’a aucun sens.’
Ne devrait-on pas laisser ces enfants finir leurs études hors des murs et subsister en tant que commis auprès de grandes maisons ?
Croisant cette démarche trop ambitieuse, il s'était simplement débarrassé du dossier. Jamais il n'aurait imaginé que l'empereur le ramasserait.
Tandis que le visage du ministre s'assombrissait, Clois poursuivit sa lecture.
Non seulement le dossier confirmait l'obtention du diplôme du second cycle, mais il indiquait aussi qu'il avait décroché la moyenne parfaite à toutes les épreuves.
Soudain, ses yeux s'arrêtèrent sur une ligne précise.
Passions, compétences : Ménage
« …… »
Clois s'efforça de se remémorer les passions et talents inscrits sur les autres candidatures qu'il avait feuilletées.
Ces jeunes venaient tous de lignages nobles, ou à défaut, de foyers extrêmement fortunés.
La rubrique talents faisait état de pratiques artistiques diverses ou de passions fort originales.
On y listait non seulement des œuvres classiques, mais aussi des instruments au nom peu commun, voire des langues anciennes presque disparues.
Chacun essayait de prouver sa valeur pour répondre aux critères de l'Académie…… sauf en matière de ménage.
Un sourire amer étira ses lèvres.
Clois déposa le papier sur le bureau et donna son ordre :
« J'accepte l'inscription de cet enfant. »