Dans le salon au fond de la boutique se trouvent Lambert, Marie et moi.
Marie semble bien décidée à participer activement à la discussion.
En les écoutant, je comprends que Lambert ne peut pas dégager tout de suite un grand espace de vente ; il prévoit d'aménager tout au plus l'équivalent de deux tatamis devant la boutique.
« Personnellement, je trouverais plus judicieux d'avoir un espace plus large, mais mon mari reste inflexible : tout dépendra des ventes… »
Marie a l'air vraiment déçue.
Pourtant, je comprends la position de Lambert.
C'est un nouveau produit, et qui plus est, complètement différent de ce qu'on trouve habituellement dans sa boutique.
Commencer en surveillant les ventes me paraît tout à fait raisonnable.
« Dans ce cas, vu la surface limitée, vaudrait-il mieux restreindre le nombre de références ? »
Quoi qu'il en soit, l'espace de vente étant restreint, commencer avec trois produits environ me semble plus sage.
Ce que j'ai apporté, ce sont deux savons, un shampooing deux-en-un, un shampooing, un après-shampooing et un masque capillaire.
Parmi ceux-là, lesquels choisir ?
« Mais non, mais non, limiter les références serait une erreur ! Nous commercialiserons toutes les variétés ! »
Marie se penche vers moi en l'affirmant avec force.
« Tu trouves pas, toi ? »
Poussé par l'élan de Marie, Lambert répond « Ah, oui » d'une voix peu convaincue.
« Les produits que Mukouda a apportés sont, pour les femmes, des articles de rêve. Il n'y a pas une seule femme qui, les connaissant, ne les désirerait pas. »
Elle en est drôlement sûre.
Mais comme c'est une femme qui le dit, c'est peut-être vrai.
Et en plus, elle les utilise elle-même.
« Moi aussi, je ferai de la publicité discrète auprès de mes amies. Cela dit, avant même que j'aie le temps de parler, rien qu'en voyant mes cheveux, elles me demanderont à coup sûr ce qui s'est passé. Ho ho ho. »
Et voilà qu'elle se remet à caresser ses cheveux avec une mine extasiée.
Oui, oui, on a bien compris que vous êtes fière de votre chevelure.
« Pour ce qui est du prix, je pensais proposer ce savon-ci à quatre pièces d'argent. »
Marie désigne le savon le moins cher.
Hein ? Euh ?
Sur le Supermarché en ligne, c'est trois pièces pour une pièce de cuivre, pourtant…
« Marie, ce n'est pas un peu trop cher ? »
« Croyez-vous ? J'ai essayé de me laver les mains avec ce savon : il mousse bien, et même s'il n'égale pas celui que j'utilise, son parfum est agréable. Repensez aux savons que nous utilisions jusqu'ici. Ils moussaient mal, leur odeur n'avait rien d'agréable, et pourtant ils coûtaient déjà trois pièces d'argent. »
« C'est… c'est vrai. »
« Exactement. Si on y réfléchit, ce produit se vendra à quatre pièces d'argent. Pour ma part, je trouve même que c'est bon marché. »
« C'est… c'est vrai… »
Lambert est complètement submergé par Marie.
« Bon, bref, le prix dépendra aussi du prix de gros que tu nous feras, Mukouda. Qu'est-ce que t'en penses ? »
Hein ? C'est à moi qu'on demande ?
« Prix de gros », c'est-à-dire le prix de vente à la boutique ? Ce genre de choses, je n'y connais pas grand-chose, mais cinquante pour cent, ça va ?
« Euh, et… et si on disait deux pièces d'argent ? »
Lambert fait des yeux ronds.
« Non non non, ce serait nous favoriser outrageusement. Deux pièces d'argent et cinq pièces de cuivre, ça vous va ? Même comme ça, c'est un prix de gros très avantageux. »
Hein ? Deux pièces d'argent et cinq pièces de cuivre, ça marche ?
Un savon qui coûte une pièce de cuivre pour trois exemplaires, revendu à l'unité deux pièces d'argent et cinq pièces de cuivre ? Évidemment que c'est bon.
« C'est… c'est bon pour moi. »
Un savon à deux pièces d'argent et cinq pièces de cuivre l'unité, quand même.
C'est du vol, carrément.
« Celui-ci, en revanche, a un parfum si délicat qu'on pourrait se passer de parfum. Mukouda avait d'ailleurs mentionné qu'il fallait le positionner plus haut de gamme. Je propose donc six pièces d'argent. Qu'en pensez-vous ? »
« Hmm, pour ce savon, je suis d'accord avec Marie : six pièces d'argent me semblent justifiées. Ce parfum raffiné en vaut la peine. Et puis, avec ça, on touchera aussi la noblesse. »
J'avais bien pensé à positionner le parfum rose comme produit haut de gamme, mais lui aussi coûte trois pièces de cuivre pour trois exemplaires sur le Supermarché en ligne.
Et ça devient six pièces d'argent ? Incroyable.
« Et pour celui-ci, à combien pourriez-vous nous le céder ? »
Prix de vente : six pièces d'argent.
Compte tenu du savon précédent, le prix de gros tournerait autour de trois pièces d'argent et cinq pièces de cuivre, non ?
« Euh… trois pièces d'argent et cinq pièces de cuivre, ça vous irait ? »
Lambert me repose la question, dubitatif.
Mais vu que le prix de base est trois pièces de cuivre pour trois savons, trois pièces d'argent et cinq pièces de cuivre me laissent une marge plus que confortable.
Quand j'acquiesce, Lambert me remercie même : « Vraiment, merci beaucoup. »
Si Lambert me remercie, c'est que même ce prix-là lui fait une faveur, non ?
Je pige pas tout, mais comme je n'y perds pas, tant mieux.
La discussion se poursuit : le shampooing deux-en-un, prix de vente sept pièces d'argent, prix de gros quatre pièces d'argent.
Pour le shampooing et l'après-shampooing, comme ils s'utilisent ensemble, la vente se fera en set de base.
Prix de vente : un set pour une pièce d'or. Prix de gros : six pièces d'argent.
Les clients achètent la première fois avec le flacon inclus, et par la suite, ils apportent leur flacon vide qu'on remplit.
Marie a dit que le prix du flacon, proche du coût réel, serait ajouté au prix de vente.
Pour les flacons que je livre pleins, je touche le coût réel du flacon en plus.
En gros, ce que je fais, c'est de la revente.
La différence entre le prix d'achat sur le Supermarché en ligne et le prix de gros, c'est mon bénéfice. Vu comme ça, le prix des flacons est dérisoire, mais le fait qu'on me rembourse leur coût est appréciable.
« Concernant ce produit d'exception, nous pensons le proposer uniquement aux clientes qui auront acheté le set shampooing-après-shampooing, pour en préserver le caractère exclusif. Je l'ai testé moi-même, et les cheveux deviennent vraiment beaux comme par magie. Au vu de cet effet, je propose un prix de deux pièces d'or. »
… Glou. Pfiou.
J'ai failli recracher ma gorgée de thé.
Parce que deux pièces d'or, quand même.
Ce masque capillaire venait en tube, à huit pièces de cuivre le tube.
J'ai transvasé ce tube dans deux flacons achetés sur le Supermarché en ligne.
Un flacon revient à quatre pièces de cuivre, et ça se vend deux pièces d'or…
Seul moi connais le prix de base, mais je me demande quand même si c'est vraiment raisonnable.
« C'est précisément parce que l'effet est réel que celles qui comprendront trouveront le prix justifié. Ce produit vaut bien deux pièces d'or. »
Marie insiste avec conviction.
Mais deux pièces d'or, hein.
« Et puis, comme c'est un produit d'exception, son contenant est en verre transparent de toute beauté. Ce point est inclus dans le prix. »
Ah, je vois.
Mais ce flacon, sur le Supermarché en ligne, coûtait même pas deux pièces de cuivre.
Je me demande si c'est vraiment bon, mais l'affaire se conclut sur un prix de gros flacon compris (ce flacon a dû passer pour du sur-mesure) à une pièce d'or et deux pièces d'argent.
« Bon, essayons de vendre ça à titre d'essai. Ça va, Marie ? »
« Oui. »
Lambert compte voir comment ça se vend avant de passer commande sérieusement.
Du coup, on s'entend pour trente unités de chaque référence pour commencer.
« Ah, Lambert, Marie, si possible, je préférerais que vous ne divulguiez pas que vous vous fournissez chez moi. »
Vendre à Lambert ne me pose aucun problème, mais je veux éviter que des marchands ou des nobles inconnus ne viennent me démarcher directement.
Ça a l'air chiant.
« Bien entendu. J'ai la certitude que ces produits se vendront. Puisque nous en avons l'exclusivité, il est hors de question que je présente Mukouda à qui que ce soit. »
« Ouais, c'est ça. Un bon fournisseur, pour un marchand, c'est un trésor. On ne le partage pas. »
Ouf.
Comme ça, pas d'emmerdes en perspective.
« Et puis, je ne compte pas rester indéfiniment dans cette ville. Bien sûr, avant de partir, je vous préparerai le maximum de marchandises, mais… »
Fel a dit qu'il voulait aller à la mer.
Du coup, on risque de quitter la ville prochainement.
« Ce n'est pas un problème. Moi aussi, je pars m'approvisionner plusieurs fois par an. Si je sais où vous allez, en cas de besoin, j'irai jusqu'à vous. »
Lambert fait le tour des fournisseurs de cuir plusieurs fois par an, apparemment.
Si c'est comme ça, c'est pratique.
« Alors, j'apporterai les marchandises demain. »
« « Nous comptons sur vous. » »
Hum, ça va être chargé.
Faut que je prépare la commande pour la boutique de Lambert.
Pour cette fois, je m'en occupe moi-même, mais si les quantités augmentent, je livrerai en gros contenants et je laisserai la boutique s'occuper du conditionnement en petits flacons.
Comme les flacons sont facturés à part au coût réel, ça devrait marcher.
Pour le masque capillaire, produit d'exception, les volumes devraient rester limités…
Mais au pire, même chose : gros contenant, et on leur laisse les flacons pour le conditionnement.
En tout cas, tout dépendra des ventes de demain.
Si les volumes montent, je re-discuterai avec Lambert et Marie.
Bon, sur le chemin du retour, faut que je passe chez le quincailler acheter des flacons et tout.