Yorgen, Verde et Radomir m'ont demandé d'un air sérieux : « Vous n'auriez pas de l'alcool ? » et j'ai répondu « Hein ? » sans réfléchir.
« Non, c'est juste que… nous fabriquons nous-mêmes notre propre alcool, mais… »
« C'est un alcool fait avec les fruits qui poussent sur cette île, mais le degré est trop faible pour qu'on puisse l'appeler de l'alcool. Le goût, c'est exactement celui d'une eau de fruit sucrée… »
« Nos épouses l'apprécient, ceci dit… »
Ah, je vois. Le taux d'alcool est trop bas pour les satisfaire en tant qu'alcool.
Si c'est comme de l'eau de fruit sucrée, les femmes doivent aimer, c'est sûr.
« L'ale qu'on buvait en ville me manque… »
« L'alcool de fruit de la ville était bien meilleur… »
« Même l'hydromel sucré qu'on buvait en ville avait un degré plus élevé… »
L'hydromel, le miel fermenté, a un goût sucré et doux, mais son taux d'alcool est apparemment assez élevé.
Bon, peu importe. Même dans ce monde, il va de soi que l'alcool fait par des professionnels est meilleur que celui fait par des amateurs.
En discutant, j'ai appris que les hauts-elfes, sans aller jusqu'aux nains, aiment bien l'alcool eux aussi, et qu'à l'époque où ils vivaient dans la forêt, ils allaient exprès en ville pour s'en procurer.
Quand ils sont venus sur cette île, ils en avaient apporté une bonne quantité, mais comme ils y vivent depuis des centaines d'années, il est normal qu'il n'en reste plus.
En résumé, ils sont en manque d'alcool.
Ces trois hommes, qu'on pourrait sans exagérer qualifier de beautés surnaturelles, me regardent avec des yeux suppliants.
Si c'étaient des femmes, elles feraient des yeux en cœur de joie, mais venant d'eux à mon égard…
Je pense « Qui ça intéresse ? » dans ma tête, tout en sortant le vin rouge et le vin blanc que j'avais achetés pour la cuisine.
Ils s'illuminent aussitôt : « Oh~ ! » avec des yeux brillants.
Ils ont essayé de me donner des peaux de monstres en échange, sans que je sache ce qu'elles valent, mais je les ai arrêtés en disant : « Faites de votre mieux pour le démantèlement qu'on vous demandera à partir de maintenant. »
Ils ont l'air super émus, mais bon… c'est du vin de cuisine, donc les deux sont ultra bon marché…
Comme ce sont des peaux de monstres de cette île, elles doivent avoir une certaine valeur, et si je les prenais en paiement de ce vin cheap, ce serait moi qui aurais mauvaise conscience.
Ils me regardent avec des airs touchés, mais…
Non, je vous en prie, c'est du vin à quelques centaines de yens en monnaie japonaise, alors ne vous émouvez pas comme ça.
« Hum. Bon, eh bien, avec modération, hein. »
« Ah, merci ! »
« Merci ! »
« Je vous en suis reconnaissant ! »
Les trois sont partis tout contents avec le vin.
Moi, je les ai raccompagnés d'un air fatigué, puis…
« Bon, bah, moi aussi je vais dormir~ »
Je me suis allongé en utilisant le ventre de Fel comme oreiller.
Juste avant de m'endormir, j'ai cru entendre un cri mêlé de pleurs : « C'est déliiicieux~~~ ! », mais ce devait être mon imagination.
***
Le lendemain matin, dès l'aube, Fel, Gon-jii, Dora-chan et Sui, en pleine forme, m'ont réveillé et m'ont réclamé le petit-déjeurer illico.
Tous les quatre sont motivés à bloc dès le matin : « Une fois qu'on a mangé, on va direct chasser le dragon vert ! »
C'est pas une raison pour se lever si tôt, quand même.
En baillant, je me mets à préparer le petit-déjeuner.
Comme ils me pressent « Vite, vite ! », je vérifie d'abord les restes dans la Boîte à objets.
Heureusement, il me restait de la viande hachée mélangée — bœuf de donjon et porc de donjon — que j'avais faite en soboro.
Un soboro relevé au doubanjiang.
La recette est ultra simple.
On fait chauffer de l'huile dans une casserole, on fait revenir de l'ail haché jusqu'à ce qu'il sente bon, on ajoute la viande hachée mélangée, quand la viande est cuite, on met sauce soja, alcool, sucre, doubanjiang, et on fait sauter jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de jus. C'est prêt.
Comme le soboro est facile, j'en faisais quand j'avais un moment libre et je le gardais en stock. Bonne décision.
Je vais faire des bols de riz au soboro relevé pour le petit-déjeuner.
Je sers le riz frais cuit au four en terre qu'il y avait dans la Boîte à objets, j'étale le soboro relevé par-dessus, je pose un œuf onsen et je saupoudre de sésame.
Me disant que le soboro ne devrait pas être trop lourd même le matin, je prends le même menu.
D'ailleurs, pendant que je préparais ma portion, Fel et les autres en ont déjà redemandé deux fois, et ils sont en pleine forme aujourd'hui encore.
Allez, j'enfourne une bouchée.
J'écrase l'œuf onsen et je le mélange au soboro relevé : ça devient doux et c'est délicieux.
Je me dis que ça passe très bien au petit-déjeuner, quand les hauts-elfes se lèvent les uns après les autres.
« Bonjour. »
Je les salue, et ils me répondent « Bonjour » avec des visages encore endormis.
Je me suis dit que c'était l'effet de l'alcool d'hier, mais leurs épouses ont aussi l'air fatiguées. Peut-être que les hauts-elfes sont juste mauvais le matin.
Mais dès qu'ils voient le quatuor glouton dévorer son soboro, et le mien dans mes mains…
Leurs yeux s'ouvrent en grand, et les six — les six ! — fixent le soboro avec une intensité perçante.
C'est carrément gênant de manger sous ce regard.
Pas le choix, je sers la même chose aux hauts-elfes, et ils font des têtes super heureuses.
Ils disent tous « C'est embarrassant », mais avec des visages qui bavent presque, c'est moi qui me sens mal à l'aise.
Ils mangent avec un appétit féroce, donc je le prends pas mal, mais…
Ils mangent vite, quoi.
Pendant que je mange une ou deux bouchées, les bols se vident à vue d'œil.
« Hé, du rab ! »
« Maître, moi aussi ! »
« Moi aussi ! »
« Sui aussi du rab ~ ! »
Pendant que je ressers le quatuor glouton…
Je croise le regard des hauts-elfes qui me tendent leurs bols vides avec des yeux pleins d'espoir.
Ah, oui, oui.
Vous aussi, vous voulez du rab.
Je prends leurs bols vides, je sers une deuxième portion, et ils reprennent à dévorer le soboro tout contents.
Les hauts-elfes sont aussi gloutons que les elfes, apparemment.
Bon, vu leur vie d'avant, c'est peut-être un contrecoup.
Une fois le petit-déjeuner fini, les yeux de Fel et compagnie brillent d'une lueur féroce.
« Yosha, on y va ! »
Fel a l'air prêt à partir en courant sur-le-champ.
« Attendez un peu. Laissez-moi au moins digérer. »
« Pas besoin. »
Il me jette sur son dos comme d'habitude.
« Bon, eh bien, allons chasser le dragon vert, alors. »
« Yossha ! Je vais le descendre ! »
« Sui va faire *byu* et le vaincre ~ ! »
« Non, donc, attendez, reposez-vous d'abord… »
Ma résistance est vaine. Fel, Gon-jii, Dora-chan et Sui s'élancent hors du village des hauts-elfes.
Moi, chargé sur Fel, je pars avec eux, forcément.
« Laissez-moi au moins boire mon café du matin tranquilloooo~~~ ! »
Mon cri se perd dans le vent, et on s'éloigne de plus en plus du village.
Et derrière nous, résonne le « Bonne route ~ ! » des hauts-elfes qui nous voient partir.