Cela fait cinq jours que le démantèlement a commencé.
Après avoir mangé le Léviathan tant attendu, le quatuor de gloutons s'est calmé, mais cette fois-ci, ils sont tout excités en disant : « Ce soir aussi, on va bouffer du Léviathan à s'en faire éclater le ventre ! »
C'est pénible quand ils sont bizarrement sur les nerfs, mais les voir s'emballer comme ça n'est pas mieux, non plus.
Au final, c'est moi qui dois cuisiner, après tout.
Hier encore, j'ai passé un temps fou à faire cuire des mécaillassons…
J'étais tellement crevé que je n'ai même pas pu savourer correctement ce Léviathan si délicieux.
À l'idée que ça recommence ce soir, j'en ai le cafard.
Mais bon.
Le travail d'aujourd'hui consiste principalement à séparer la chair des os du Léviathan.
C'est ce qu'avait dit Erland, qui supervise (enfin, disons-le) le démantèlement du Léviathan.
D'ailleurs, lui, il ne montre aucune fatigue et reste souriant et plein d'entrain jour après jour.
Bref, mis à part ça, c'est certain : une quantité de viande de Léviathan incomparable à celle d'hier va revenir vers moi.
Le quatuor de gloutons — Fel, Gon-jii, Dora-chan et Sui — est en liesse.
Haa… Ce soir aussi, ça va être dur…
Si le maître de guilde avait été là, j'aurais pu me plaindre un peu et me changer les idées, mais il n'est pas rentré hier, sans doute débordé.
Ce matin, je l'ai croisé sur le chantier de démantèlement, je l'ai chopé pour discuter un peu, et il m'a dit qu'il allait désormais dormir à la Guilde des aventuriers de la capitale.
D'après le maître de guilde : « Pour l'instant, je suis occupé, donc c'est plus commode comme ça. Et puis, si je reste chez toi, je risque de me faire embarquer dans des histoires. »
Je me demandais ce qu'il entendait par « histoires », quand il m'a demandé : « Si j'étais rentré hier, tu m'aurais fait bouffer du Léviathan, pas vrai ? » J'ai répondu « Oui » bien sûr.
Évidemment, vu que j'avais fait à manger avec de la viande de Léviathan pour mon quatuor de gloutons.
Il a répliqué : « Si on apprend que j'ai mangé de la viande de Léviathan, qui est le sujet de conversation non seulement dans ce pays mais dans les pays voisins, on ne sait pas ce qui m'attend. »
Mais quand j'ai demandé : « Vous avez mangé de la viande de dragon, pas vrai ? », il a grogné : « Grr… J'ai appris ma leçon. » Qu'est-ce qu'il a bien pu apprendre, lui ?
Encore une fois, c'est moi qui décide, et je ne vois pas pourquoi on devrait se faire reprocher de partager ce qu'on mange.
Y a-t-il vraiment des gens qui font tout un plat pour ça… Ah si, il y en a.
Une seule personne.
Cet elfe, on la voit déjà venir en chialant : « Moi aussi… » et en s'accrochant à moi.
Juste à l'imaginer, je suis vidé.
Bon, du coup, je comprends le point de vue du maître de guilde.
De toute façon, ce soir aussi, notre table sera couverte de plats à base de Léviathan, c'est acté.
En fait…
Tandis que je contemplais l'énorme corps du Léviathan, la peau retirée, la chair blanche exposée, seule la pensée « Qu'est-ce qu'on mange ce soir ? » me tournait en boucle dans la tête.
***
Aujourd'hui encore, à peine arrivé à la maison qu'on loue dans la capitale, je me suis fait expédier direct en cuisine sans avoir le temps de souffler.
Le menu est décidé, mais…
« Ça va être comme ça tous les jours, maintenant ? »
Je repense à l'énorme quantité de viande de Léviathan entassée dans ma Boîte à objets, et je suis dégoûté.
Même si mes gloutons sans fond mangent à s'en faire éclater le ventre, y'en a pour un bon moment.
Et pourtant, ce n'est pas tout…
C'est exactement ça.
Le travail de séparation de la chair et des os n'est même pas à moitié fini.
Ce qui veut dire que des quantités encore plus énormes de viande de Léviathan vont s'amasser chez moi.
J'en ai eu un frisson involontaire.
« Bon, bon, faut pas trop y penser. Ouais, ils finiront bien par s'en lasser, un de ces jours. »
Dire qu'on va se lasser de viande de Léviathan, n'importe qui d'autre en ferait un malaise.
Bon, en priant fort pour que le quatuor s'en lasse vite, mettons-moi à préparer le dîner.
Ce soir, c'est papillotes.
Faut en faire une quantité industrielle, alors j'ai opté pour le plus simple possible.
Et comme ça, on mange des légumes en même temps, c'est bon.
Du coup, première étape : ravitailler les ingrédients manquants au Supermarché en ligne.
Une fois fait, place à la découpe des légumes.
J'utilise les oignons et choux marque Alban stockés en masse dans ma Boîte à objets.
Oignons émincés finement, chou coupé en gros morceaux.
Les enokis achetés au Supermarché en ligne, je leur coupe le pied et je les effiloche.
Une fois la montagne de légumes découpée, je prépare les sauces.
Pour les papillotes d'aujourd'hui, je vais faire au ponzu sauce soja et à la mayo-miso.
Le ponzu sauce soja, on le verse au moment de manger, donc je ne prépare que la mayo-miso.
C'est ultra simple, ceci dit.
Il suffit de mélanger miso, mayo et dashi blanc.
Et hop, une sauce mayo-miso hyper bonne.
Une fois la sauce prête, il n'y a plus qu'à aligner les ingrédients sur du papier alu beurré.
Lit d'oignons et de chou, dessus la viande de Léviathan salée-poivrée.
Encore une couche d'oignons, de chou, et les enokis par-dessus.
Puis un morceau de beurre, et je referme la papillote. Je fais deux versions : nature au beurre, et avec la sauce mayo-miso.
Une fois les deux versions produites en masse, plus qu'à enfourner.
Enfourner, sortir, recommencer, inlassablement…
« Bon, avec ça, on devrait être bons. »
Comme je veux moi aussi manger tranquillement ce soir, j'en ai fait large.
Si je dois en refaire en catastrophe comme hier, impossible de savourer.
J'ai découpé la viande en gros morceaux, fait des grosses papillotes, et en grand nombre. Cette fois, ça devrait le faire.
Direction la troupe qui attend le ventre vide.
« Ce soir, j'ai fait des papillotes. Comme ça, on ouvre. Atchoum, c'est chaud ! »
Une odeur beurrée flotte doucement.
« Là, vous versez ce ponzu sauce soja pour le côté léger. L'autre, c'est sauce mayo-miso, plus riche. Attention, c'est brûlant ! »
J'ouvre les papillotes tout en expliquant.
« C'est déliiicieux ♪ »
Sui, qui s'en fiche que ce soit brûlant, avale sa papillote en frétillant de plaisir.
« Hum. Les deux sont délicieux ! Impossible de les départager. »
Gon-jii engloutit les deux versions en hochant la tête.
« Les deux sont bons, mais moi, je préfère celui-là, le riche. »
Dora-chan a l'air de préférer la mayo-miso.
Et puis…
Pendant que je regarde d'un œil torve tout le monde qui se régale en avance, Fel, lui, a attendu que la magie de vent refroidisse sa papillote brûlante pour y goûter avec un temps de retard.
« Hum. C'est bon. Les légumes, c'est superflu. Mais le Léviathan, décidément, c'est bon. »
Qu'est-ce qu'il raconte ?
Les légumes, c'est indispensable dans une papillote.
C'est bon, les légumes.
Moi aussi, j'attaque ma papillote.
La version mayo-miso, avec du riz blanc.
Ce goût riche, c'est le top pour accompagner le riz.
Le Léviathan, c'est évident, mais les légumes qui ont sucré à la cuisson, imbibés de l'umami du Léviathan et de la mayo-miso, c'est à se damner.
Avec ça, le deuxième bol de riz est obligatoire.
Le temps d'y penser, et le quatuor de gloutons réclame déjà du rab.
« Houhou, hier j'ai dû en refaire en urgence. Aujourd'hui, j'ai prévu large, y'a de la réserve. »
Je sers illico les papillotes de rab.
« Ho, alors on peut en redemander autant qu'on veut. »
« Hahaha, c'est parfait. Aujourd'hui, on va bouffer encore plus qu'hier. »
« C'est la seule option ! »
« Moi aussi, je vais manger encore plus, plus, plus qu'hier ! »
Le quatuor de gloutons s'emballe en disant ça.
Ma remarque en trop a visiblement stimulé leurs estomacs.
« Hein ? Non, c'est pas dans ce sens que je l'ai dit ! Avec modération, modération ! »
Je panique face au quatuor qui s'emballe.
« Ah, Maître, tu peux pas me filer cette bière d'l'autre fois, la "bierre" ? Ça irait nickel avec. »
« Pas juste ! Moi aussi, je veux le truc noir qui pétille ! »
« C'est du cola. Moi aussi, je veux du cola ! »
« Moi, je veux du cidre clair. Et aussi, je reprends. »
« Moi aussi. »
« Moi aussi ! »
« Moi aussii ! »
« Attendez, vous m'avez écouté ? J'ai dit modéraaaation, modéraaation ! »