« Fwaaaah. »
Assis sur une chaise du salon, je laissai échapper un immense bâillement.
Passer le temps à ne rien faire comme ça, c'est le bonheur total.
Que c'est bon, que c'est bon.
Je profitais d'une paisible journée de congé, la première depuis un moment.
Hier, je suis allé à la Guilde des aventuriers, et le soir, nous avons fait un banquet « merci pour votre travail » avec nos esclaves.
Le plat principal, c'était des beignets frits.
C'était la demande du quatuor des gloutons avec Fel à sa tête.
On dirait qu'ils sont accros aux beignets, mais ça va bien avec l'alcool, les enfants adorent, et c'est parfait pour un menu de banquet, alors j'ai validé.
J'en ai préparé une quantité énorme avec du Big Bite Turtle — la tortue molle du donjon précédent — et du Sea Serpent.
Bien sûr, j'avais aussi prévu beaucoup de bière et de whisky pour les adultes.
Aiya et Teresa ont apporté leurs propres plats, et la table est devenue digne d'un vrai festin.
Quand ils ont appris que les beignets étaient faits d'un monstre tortue appelé Big Bite Turtle, tout le monde a d'abord flipé, mais après avoir goûté, ils sont devenus accros à cette viande à la fois légère et riche en umami.
Ils en ont englouti comme si leur peur initiale n'avait jamais existé.
La viande de Sea Serpent a l'air d'être connue comme un produit ultra-luxueux, surtout les anciens aventuriers qui ont fait un scandale : « Vous nous servez un truc pareil à nous, des esclaves ! » Mais quand je les ai calmés en disant « T'inquiétez, y'en a plein », ils ont mangé en baissant les bras.
Ils soupiraient en marmonnant « C'est parce que c'est Mukouda-san, hein », mais quand même.
C'est totalement irrespectueux, non ?
Moi non plus, je ne sers pas et je ne fais pas manger de la vraie merde.
Bref, le banquet s'est déroulé dans une ambiance chaleureuse.
En profitant de l'occasion, j'ai aussi demandé comment ça s'était passé pendant mon absence, et globalement, y'a pas eu de souci.
Par contre, il y a un hic avec les produits qu'on livre chez Lambert…
Le stock que j'avais laissé n'avait pas de problème, mais il a manqué de bras pour le transvaser.
Et comme ça les aurait monopolisés au point de négliger le travail de la maison, Costy-kun, qui gère les négociations avec Lambert, a l'air d'avoir bien géré le coup.
Bien joué, Costy-kun.
Tout s'est bien fini pour le banquet.
Enfin, il paraît que certains adultes ont continué à boire jusqu'au milieu de la nuit.
« Faaaaah. »
Rebelote, grand bâillement.
Mais bon, on manque quand même de mains, les esclaves.
J'y ai pensé, pour en prendre plus, et j'ai demandé à Bruno-san — qui a fait les travaux du bain — de construire une maison, mais…
D'après lui, le chantier ne commence pas tout de suite.
Puisqu'on ne peut pas loger plus d'esclaves sans maison, c'est en standby pour l'instant.
Du coup…
« Bon, allez, on va chez Lambert-san. »
« Nu, on va dans cette boutique ? Moi aussi j'y vais. »
« Moi aussi, je vais accompagner mon maître. J'ai rien d'autre à faire. »
« Moi aussi~ »
« Sui aussi y va~ ! »
Fel, Gon-jii, Dora-chan et Sui se mettent à dire qu'ils viennent avec moi, tout excités.
Je leur jette un regard dubitatif.
« Vous voulez juste grignoter des trucs, pas vrai ? »
À ces mots, Fel, Gon-jii et Dora-chan détournent prestement le visage.
Sui, elle, sautille joyeusement en disant « Je vais manger pleiiin ! »
Je souffle un grand coup, me disant que c'est comme d'habitude, et je reprends mes esprits.
« Bon, on y va. »
J'emmenai Fel et les autres direction la boutique de Lambert-san.
***
Arrivé chez Lambert-san, je fus accueilli par Lambert-san et Marie-san, qui se tenaient juste devant l'entrée.
« Maaah ! Maître Mukouda, vous voilà enfin de retour~ ! Allez, venez par ici ! »
Marie-san me disait ça avec un sourire radieux.
Et d'une force surprenante, elle me poussait dans le dos pour m'entraîner au fond de la boutique.
Lambert-san observait la scène, moi tout confus et Marie-san toute pressée, avec un sourire amusé.
Dans une pièce au fond de la boutique — que je connais bien pour y être allé maintes fois —, Lambert-san, Marie-san et moi étions assis face à face de part et d'autre d'une table.
Pour info, Fel, Gon-jii, Dora-chan et Sui attendaient dehors.
« Les savons et shampoings que vous nous fournissez, la rumeur en appelle une autre et ils se vendent comme des petits pains~ »
Marie-san le racontait avec un air ravi, sourire aux lèvres.
C'est pas étonnant, tout à l'heure encore, une horde de clientes déferlait sur la boutique.
« Du coup, j'aimerais vous demander un truc… »
« Augmenter les quantités, c'est impossible pour l'instant. »
Je devinais à peu près ce que Marie-san voulait dire, alors j'ai coupé l'herbe sous le pied.
Déjà qu'on manque de monde, on ne peut pas en faire plus.
On n'est pas une boîte qui exploite ses employés, non plus.
« Non non, ce n'est pas ça. Bien sûr, si les conditions le permettent, nous le souhaiterions. »
Hum, l'info de Costy-kun est bien parvenue à Marie-san, apparemment.
« Ce que je voudrais vous demander, c'est… »
En disant ça, Marie-san posa la main sur une jolie boîte finement ouvragée qui reposait sur la table.
Cette boîte, je me demandais ce que c'était depuis tout à l'heure.
« C'est ça ! »
Ce qu'elle en sortit, c'était un flacon que je connaissais bien.
« C'est… »
« Oui ! C'est la crème pour le visage que j'ai reçue de maître Mukouda ! »
Marie-san brillait — non, elle étincelait — de mille feux, le sourire aux lèvres.
« C'était un produit merveilleux ! J'ai lavé mon visage comme maître Mukouda me l'avait dit, puis j'ai appliqué cette crème, et le lendemain matin, ma peau, elle était… comment dire… »
Marie-san posait la main sur sa joue, une expression extatique sur le visage.
À côté d'elle, Lambert-san secouait la tête avec un air résigné, mais bon.
« Elle est devenue lisse et brillante comme quand j'avais dix ans, non, encore mieux qu'à l'époque ! Les petites rides qui me préoccupaient d'année en année ont disparu sans que je m'en rende compte, je ne peux plus vivre sans cette crème~ ! »
Regarder la femme d'un autre comme ça, c'est pas top, mais c'est vrai que la peau de Marie-san est plus belle qu'avant.
« C'est pourquoi, je vous en supplie, je vous en supplie, vendez-nous cette crème à notre maison de commerce ! »
Gueulante.
Ma, Marie-san, vos yeux, votre regard est d'une intensité pas possible.
Ces yeux disent qu'elle ne me laissera pas partir sans l'avoir eue !
« Mukouda-san, je vous en prie aussi. Après avoir vu la peau de Marie, les épouses de marchands nous ont bombardés de questions… Et ça s'est su, parce que les épouses de nobles nous en ont aussi demandé… Surtout la comtesse et sa fille, qui ont été très insistantes… »
Lambert-san le disait en affichant une mine déconfite.
Il subit un forcing violent sous couvert de « demandes de renseignements ».
Je comprends.
Hmm, le fournir en gros, c'est pas un problème en soi…
Mais on est déjà à fond, alors rajouter du boulot par-dessus…
Pourtant, si je dis « je peux pas », Marie-san ne me lâchera pas…
Bon, vendons-en un nombre limité pour l'instant.
« Écoutez, c'est un produit d'exception, donc on ne peut pas en produire des masses. Disons, cent pots pour commencer… »
« Kyaaah ! Vraiment, maître Mukouda ! Merci, merci infiniment~ ! »
Marie-san a craqué.
Elle était à deux doigts de se mettre à danser de joie.
« Merci beaucoup, Mukouda-san. »
… Lambert-san, essuie tes larmes.
Tout en ayant le visage un peu crispé face à leurs réactions, j'ai aussi expliqué la suite.
« Ah, aussi, ce n'est pas comme si ça ne serait plus jamais disponible, donc dès qu'on en a un certain stock, on vous en fournit. »
Quand j'ai dit ça, Marie-san a poussé un nouveau cri de joie.
On n'a même pas encore abordé le vrai sujet de ma venue, et je suis déjà lessivé…