Ce matin, j'ai acheté des pots et des caisses en bois pour y mettre les savons et shampoings à livrer chez Lambert.
Et je me suis plongé corps et âme dans le travail de transvasement.
Sinon, je n'arrêtais pas de cogiter.
J'ai acheté ce manoir sur un coup de tête, mais je me suis cassé la figure dès le départ.
Une fois calme, je me suis dit : « C'est trop grand, que vais-je en faire ? »
Comment nettoyer cette immense demeure ? Le jardin est vaste et plein d'arbres qui demandent de l'entretien.
Les trois maisons pour le personnel, ça se comprend maintenant.
Une propriété comme celle-là, impossible à entretenir sans embaucher du monde.
J'ai vu les maisons du personnel : des plain-pieds tout à fait corrects, honnêtement j'aurais pu y vivre moi-même.
Ceci dit, tout le manoir m'appartient maintenant...
Le laisser à l'abandon, ça ne me va pas.
Surtout, ça ferait : « Pourquoi l'avoir acheté alors ? »
J'avais prévu d'engager une ou deux personnes pour gérer la maison, faire les transvasements et les livraisons chez Lambert, mais ici, même à deux, ce ne sera jamais assez.
Ah... même en transvasant, je finis par ruminer.
Bon sang, et eux pendant ce temps...
« Moi je me prends la tête, et Fel, Dora-chan et Sui qui s'en foutent royalement... »
Pendant que je broie du noir, ils courent partout dans le grand jardin, pleins d'énergie.
Mais à force de ruminer en travaillant, j'ai avancé plus vite que prévu.
« Quoi qu'il en soit, faut embaucher. Pas un ou deux, plusieurs, c'est sûr. »
Heureusement j'ai le fric pour payer plusieurs employés, mais le crucial c'est...
« Si j'engage, il me faut avant tout des gens qui savent fermer leur gueule. »
Puisque je vais leur confier les transvasements de savons et shampoings, mon skill Supermarché en ligne risque fort d'être découvert.
Même s'ils ne comprennent pas la nature du skill, ils sauront à coup sûr que je possède ces savons et shampoings qui se vendent comme des petits pains.
Donc il me faut des gens discrets, qui respectent le secret.
En plus, j'ai encore envie de voir du pays, de voyager...
Du coup, il me faut des gens de confiance pour tenir la maison pendant mes absences.
« Des gens de confiance et discrets... Comment recruter ça ? Passer par la Guilde des Marchands ? Y a-t-il une agence de placement ? »
Je ne connais pas le marché de l'emploi dans ce monde.
Ruminer seul ne sert à rien, le mieux c'est encore de demander à Lambert.
En tant que marchand, il doit maîtriser le sujet.
Bon, demain, quand j'irai livrer les savons et shampoings, je lui demanderai.
***
Le lendemain, j'ai livré la même quantité qu'à Belléan, encaissé le paiement, puis j'ai abordé le sujet.
« Lambert, j'ai encore un truc à vous demander... »
Je lui ai expliqué que je voulais engager des gens fiables et discrets pour gérer la maison et faire les transvasements et livraisons.
Il m'a répondu du tac au tac.
« Dans ce cas, le mieux c'est d'acheter des esclaves. »
« Heu, des esclaves ? »
Le mot m'a fait un choc.
Je sais qu'il y en a, j'en ai même vus avant d'arriver ici, mais de là à en acheter moi-même...
« Ah, Mukouda n'est pas de ce pays. Le système d'esclavage y est bien rodé, avantageux pour l'acheteur comme pour le vendu. »
Selon Lambert, le système inclut une dimension de protection des faibles, d'où sa solidité.
Première chose : c'est un système d'enregistrement.
Quand on achète un esclave, le nom du maître est obligatoirement enregistré.
Ce qui oblige le maître à garantir un minimum vital à l'esclave.
Deuxième point : c'est contractuel.
Un contrat est conclu entre le maître et l'esclave.
Il peut inclure le prix de rachat, le salaire, etc., librement négociés entre les deux parties.
D'ordinaire, on y insère une clause de confidentialité sur les informations apprises pendant le contrat.
Ce qui protège aussi les secrets du maître.
La clause reste valide après la fin du contrat, donc c'est sécurisé.
En plus, c'est un contrat magique : une marque noire apparaît à la base du pouce droit de l'esclave, et s'étendra sur toute la main en cas de violation, c'est flagrant.
Ça a l'air défavorable à l'esclave, mais si le maître viole le contrat, l'esclave peut se rendre à la caserne des chevaliers la plus proche, et le maître subira un interrogatoire approfondi.
Enregistrement et contrat sont cruciaux : toute violation des deux côtés entraîne des poursuites, voire des dommages-intérêts énormes.
Si l'esclave se rachète ou que le maître le libère, l'enregistrement est annulé et le contrat terminé. Mais s'il s'enfuit sans que l'un ni l'autre ne soit résilié, c'est un délit passible de peine.
Pareil pour le maître : faire faire une tâche hors contrat ou ne pas payer le salaire convenu, c'est puni.
Les peines ici sont dures : peine de mort ou esclavage criminel, quasi pas d'alternative. Dans ce cas, ce serait l'esclavage criminel.
Partout pareil apparemment : l'esclave criminel n'a plus aucun droit, c'est l'exploitation pure et simple.
« En gros, l'esclavage est un type de contrat. Et ici, les droits des esclaves sont mieux établis qu'ailleurs. Personne ne risquera de devenir esclave criminel en violant le contrat. »
Effectivement, c'est vrai.
Avec un cadre aussi strict, personne n'a intérêt à le transgresser.
« Mon conseil, c'est d'acheter une famille entière. »
« Une famille entière ? »
Je ne pigeais pas, alors il m'a expliqué : ça veut dire exactement ça, une famille au complet.
Il y a pas mal de cas : mauvaises récoltes, dettes... la famille entière devient esclave pour survivre.
Ils demandent à être achetés ensemble pour ne pas être séparés.
Mais les marchands d'esclaves font du business, ils ne peuvent pas attendre indéfiniment.
Ils les proposent en famille pendant trois mois environ, puis les vendent séparément si personne ne les prend.
« Si on les achète avant la séparation, ils sont reconnaissants et travaillent comme des fous. Vraiment, on serait impressionné. Et ils ne feraient jamais rien qui nous nuirait. »
Hé, c'est un truc qui existe.
« Et même après s'être rachetés, la plupart restent chez nous pour la stabilité. »
C'est pour ça qu'il achète presque toujours par familles entières.
Selon lui, ça coûte plus cher au départ, mais sur le long terme c'est rentable.
Acheter une famille, pourquoi pas, j'y réfléchirai.
Ceci dit, si j'achète des esclaves, autant prendre de jolies filles.
N-non, pas d'arrière-pensée !
Juste... je suis un mec, si je vis avec quelqu'un, je préfère que ce soit une jolie fille.
C'est normal pour un homme, non ?
« Ah, et si vous achetez des esclaves, prenez aussi quelqu'un capable de se battre. »
« Hein ? Un esclave combattant ? »
« Oui, en fait... »
Lambert a pris un air sérieux et a commencé à parler.