12e jour
Un fiacre avançait tranquillement dans le Gimul d'avant-midi. À l'intérieur se trouvaient Grisiera, Piolo et Serge de la Guilde commerciale, le chef de succursale de la Guilde des dresseurs, deux subordonnés de Serge, ainsi que les jumeaux présentés comme assistants de .
« Alors, c'est bientôt, non ? »
« Ouais. Encore deux carrefours devant nous. »
Les deux visages semblables, qui dissimulaient tension et inquiétude, se tournèrent vers la fenêtre sur ces mots de Serge.
Tout avait commencé quelques jours plus tôt. Leur succursale de Luisarm avait reçu un ordre du siège : après avoir assuré la transmission de leurs dossiers, ils devaient se rendre à Gimul. La missive portait la signature même du président Serge.
Depuis ce jour, leur entourage les félicitait pour cette promotion au siège, et ils avaient bouclé la passation conformément à l'ordre. Ils étaient arrivés à Gimul ce matin-là.
À cause de la météo, leur arrivée avait pris un jour de retard. Une fois sur place, on leur apprit qu'ils n'étaient pas affectés au siège mais détachés — et que leur nouvel employeur et supérieur était un enfant de onze ans lié à une maison ducale. Dans la foulée, on les fit changer prestement en tenues de cérémonie pour la fête d'inauguration, et les voilà embarqués dans ce fiacre.
Ils se faisaient du souci pour la gestion de l'affaire, bien sûr, mais aussi pour la relation avec ce garçon qui semblait issu de la noblesse. Ils s'étaient résolus à ce que leur avenir professionnel se joue sur ce travail.
« On l'a. C'est ça. »
« Ho ho hou. Le gamin assure, pas vrai ? »
« C'est un beau magasin ! Il a bâti ça en à peine plus d'une semaine ? »
« Sœur, regarde ça. »
« Eh… »
La boutique présentait une façade simple, des murs blanc pur percés ça et là de fenêtres, mais tout autour s'étalaient une pelouse soignée et des massifs de fleurs, dégageant une impression de propreté irréprochable.
Quand les six descendirent et entrèrent, le regard fut d'abord happé par des étagères près du plafond portant quatre statuettes divines. Puis l'intérieur se dévoila : une atmosphère douce de bois, un comptoir en L inversé au poli chaleureux. Serge et les siens restèrent saisis par la qualité de la construction, tandis que Calme et Carla entrevoyaient une lueur d'espoir pour l'avenir dans ce local lumineux.
« Bienvenue ! Bienvenue chez Bamboo Forest, service de blanchisserie ! »
L'être qui apparaissait devant eux était à la fois leur futur patron et la source principale de leur angoisse : . Naturellement, leurs yeux se mirent à l'évaluer.
« , merci de nous avoir invités. Moi aussi, je suis ravi d'avoir été convié ! »
« Belle boutique, hein. De quoi espérer pour la suite. »
« Félicitations pour l'achèvement du magasin. »
« Merci à tous. »
les salua avec un sourire franc, l'air d'un gamin ordinaire et sincère — pas le type fait pour le commerce, jugèrent les deux nouveaux. Ni bon ni mauvais, juste à son image. S'il avait été le gamin du voisin, ils n'y auraient pas prêté attention, mais comme supérieur, ils ne pouvaient s'empêcher d'anticiper les difficultés. Le commerce n'est pas tendre, et leur expérience dans la compagnie ne faisait que renforcer ce sentiment.
« Merci d'être venu, chef de succursale . »
« Félicitations. Depuis ton inscription, pas de nouvelles, je me disais… Mais si te présente en personne, c'est qu'il y a une raison. »
Face aux quatre dirigeants qui tenaient deux guildes et deux compagnies, le garçon échangeait avec aisance. Calme et Carla se croisèrent du regard, une compréhension muette passant entre eux : ce gamin était décidément un noble.
« Serge, ces gens sont… ? »
« Ah, pardon pour le retard. Ce sont ceux qui seront les adjoints de -sama. »
« Je m'appelle Carla Norradd. Jusqu'à récemment, mon frère et moi travaillions à la succursale de Luisarm de la Compagnie Morgan. »
« Je suis Calme Norradd. Nous serons à votre service, ma sœur et moi. »
« Merci pour ces politesses. Je suis . C'est moi qui vous en prie. »
« Ces deux-là sont jeunes, mais à la succursale de Luisarm, on leur confiait le poste de sous-chef et son adjoint. Ils sont à la Compagnie Morgan depuis longtemps, leur travail est fiable. Ils seront forcément utiles à -sama. »
« C'est… »
« « Y a-t-il un problème ? » »
Devant la réaction de , les deux adjoints s'empressèrent de clarifier.
« C'est juste que vous avez l'air plus compétents que je ne l'imaginais, et ça m'a surpris. Aucun souci côté travail. Avoir des gens capables, c'est une aide. Mais le travail que je pensais vous confier n'est pas compliqué, alors je me demande s'il y aura l'occasion d'exploiter vos talents… Non, je ne veux pas dire que vous n'êtes pas nécessaires ! »
Il voulait dire qu'employer d'aussi bons éléments pour de la simple réception et du transport de linge semblait du gâchis. Mais les deux, déjà sur le qui-vive, prirent ses mots plus lourdement qu'il ne le pensait.
Sentant leur malaise, Serge intervint calmement :
« Vous deux, vous ne vous mettez pas un peu trop la pression ? Diso— »
« ! Je suis venu ! »
Une voix tonitruante coupa la phrase, et onze hommes et femmes firent irruption par l'autre entrée. L'équipe de la Guilde des aventuriers.
« Bienvenue ! Bienvenue chez Bamboo Forest, service de blanchisserie ! Veuillez vous diriger vers le comptoir libre. »
« Ouais, c'est parti… Gueh !? Pourquoi cette vieille peau est-elle là !? »
« Qui est une vieille peau ? J'suis bien une vieille, mais pas une vieille peau ! Pfiou, chef de la Guilde des aventuriers depuis des lustres, et t'as toujours la langue aussi pendue, . C'est pour ça que t'as jamais… »
« Arrête de ressortir mes vieux ratés à chaque fois qu'on se croise ! Pfiou, toi non plus tu lâches pas le poste de chef, t'es une vraie vieille peau tenace… Donc, t'es là pourquoi ? »
« Ben parce qu'on m'a invitée, pardi. »
« Mouais, bref. , comment on passe commande ? »
« Oui, tout de suite… Ah, Calme-san, Carla-san. Puisque c'est l'occasion, je vais vous expliquer la procédure. Entrez donc par ici. Serge-san et les autres aussi, par ici. »
ouvrait une section du comptoir et les guidait à l'intérieur.
« D'abord, le client achète un sac dédié. Sac individuel : un sac pour vingt suits. Ce sac peut être réutilisé indéfiniment à chaque visite, donc plus besoin de le racheter par la suite. »
« Ouais, j'en prends un. Je fourre mon linge dedans et c'est bon ? »
« Oui. Et pour vous remercier d'avoir accepté de tester le service aujourd'hui, c'est gratuit. Le sac aussi, je vous l'offre. Emportez-le et ramenez-le la prochaine fois. »
« Ça m'arrange. »
« Ensuite, Calme-san, Carla-san. Quand le client a payé, vous prenez la plaquette correspondant au tarif, sur la barre à droite du comptoir, et vous l'insérez. »
sortit de sous le comptoir de fines plaquettes de pierre percées de deux trous, de couleurs différentes, et désigna l'emplacement au bout du comptoir, muni de barres et d'un cadre où elles s'emboîtaient parfaitement.
« C'est quoi, ça ? »
« Un petit outil de calcul de recette que j'ai imaginé. Notre boutique n'a que trois tarifs selon la taille du sac acheté : un moyen cuivre, un moyen cuivre plus huit petits cuivres, ou quatre moyens cuivres. Donc si on commande le lavage d'un sac individuel, on reçoit un moyen cuivre et on place une plaquette noire sur le support noir. Le support est gradué pour cent plaquettes.
Une fois cent atteintes, vous écrivez "1" sur le papier prévu en dessous, vous remettez les plaquettes dans le tiroir sous le comptoir, et vous recommencez. À la fermeture, on vérifie et on calcule le chiffre d'affaires.
Par exemple, si le papier du comptoir indique que le support des moyens cuivres s'est rempli trois fois, et qu'il en reste quarante-deux à l'intérieur, le chiffre d'affaires individuel est de trois cent quarante-deux moyens cuivres, soit trois mille quatre cent vingt suits.
On a ça pour les trois tarifs de lavage, les trois tailles de sacs à la vente, et le service complet armes-armures pour aventuriers : sept catégories au total. On vérifie chaque catégorie à la fermeture, on additionne, et le calcul du bénéfice du jour devient simple. En prime, on sait quel service se vend le mieux, quelle taille de sac est la plus demandée… Enfin, il faut tester un peu pour voir. »
enchaîna sur l'accueil de , mais les cinq de la Guilde commerciale restaient scotchés à cet outil.
n'avait fait que se souvenir du système des sushis sur tapis roulant — prix selon la couleur de l'assiette, addition à la fin — et l'avait transposé à titre d'essai. Mais dans un monde sans caisses enregistreuses, l'idée captivait vivement ces professionnels.
D'ailleurs, l'alphabétisation y est bien plus basse que dans le Japon moderne de , et pas mal de gens peinent déjà sur les quatre opérations. Surtout dans les villages reculés. Or cet outil ne demande qu'une chose : encaisser le bon montant et suivre une procédure fixe à la lettre.
Selon l'heure et le contexte, même qui ne sait pas calculer pourrait devenir main-d'œuvre. Ou bien, en changeant l'échelle, on pourrait l'adapter à son propre commerce. Les cinq paires d'yeux aiguisés avaient perçu ce potentiel, sans que , qui poursuivait son explication placidement, ne s'en aperçoive.
« Une fois payé, on récupère le sac de linge, on y attache l'étiquette prête dans le tiroir sous le comptoir. L'autre moitié va au client. Au moment de la restitution, on confronte l'étiquette du client et celle du sac pour vérifier et rendre le linge. »
Il expliqua qu'on utilise des jetons à cordon pour éviter les échanges, puis lança le sac dans une goulotte percée dans le mur du fond, style chute à déchets.
« Dans la pièce d'à côté, les cleaner slimes… Ah, pour les cleaner slimes… »
« Des slimes qui mangent la saleté, m'a dit Serge-sama. »
« Merci, Carla-san. Alors… vous avez des questions ? »
« C'est une nouvelle espèce de slime, dit-on. Mais est-ce que ça nettoie vraiment ? »
La question fuse de Calme. Sa sœur, un temps de retard, allait dire la même chose mais se tut.
« C'est peut-être difficile à croire sans voir… Quelqu'un voudrait bien qu'on ouvre son sac ici ? »
« Le mien va bien. »
lança son sac avec entrain. le remercia, fit vérifier les taches de sang aux deux adjoints, y attacha le jeton et l'envoya dans la goulotte.
« J'ai donné consigne de nettoyer tout ce qui tombe ici sur-le-champ et de l'apporter dans la pièce d'à côté. Donc ça part tout seul au lavage, et ça arrive direct sur l'étagère du linge propre au fond. Il ne reste qu'à récupérer, vérifier que c'est bien le linge du client comme dit tout à l'heure, et rendre. Voilà le cycle. »
Pour limiter les pertes et laisser le personnel se concentrer sur l'accueil, le travail s'arrête au nettoyage : on n'ouvre pas les sacs pour plier le linge.
Quelques secondes d'explication plus tard, alla chercher le linge lavé au fond. En rouvrant le sac, les taches avaient disparu sans laisser de trace.
« Vraiment, la saleté a… N'importe quelle saleté part ? »
« Pour l'instant, rien n'a résisté. Mais par prudence, mieux vaut que le client vérifie à la restitution. S'il reste quelque chose, on relance. »
« Et les teintures, ça ne déteint pas ? »
« J'ai testé plusieurs fois avec du tissu teint au jus de plantes, sali avec des pigments végétaux : pas de décoloration. Que ce soit le temps, la fraîcheur ou autre chose qui fasse la différence… Prudence dicte de prévenir à la réception. D'autres questions sur la procédure ? »
« « Pour l'instant, rien ne nous vient. » »
« Très bien. Au cas par cas, alors. On se partage l'accueil pour tester ? »
les invita derrière le comptoir. Les trois prirent en charge le linge des neuf restants. En coinçant un œil sur Calme et Carla, fut rassuré de les voir tourner sans accroc. Tant qu'ils savent bosser, c'est bon. La tension, on la dénouera avec le temps.
Ce jour-là, et les deux adjoints firent un pas net vers une collaboration efficace.
Avec, ça et là, quelques malentendus qui restèrent tels quels.