Après ma réunion avec Kalm, je jette un œil dans la salle de repos : Maria, Fina et Lilin. Je vois leurs trois dos.
« Bonjour à vous. »
« Ah, monsieur le géran... non, bonjour, patroon. »
« Vous voilà rentré. Le gérant Kalm nous a tout raconté. »
« On m'avait dit que tu étais sain et sauf, mais te voir en forme, c'est encore mieux. »
« Pardon de vous avoir inquiétées. Comme vous le voyez, je n'ai rien du tout. »
Moi, je vais bien, mais elles, comment se sont-elles portées ? On m'a dit qu'il n'y avait pas eu de problème côté travail, mais il y a aussi cette histoire de dossier. Et même sans cela, je me suis absenté près d'un mois : j'aimerais avoir des nouvelles.
« Nous non plus, ni maladie ni blessuure. On a bien lu le dossier, ceci diit... »
« Le moral n'est tombé qu'à ce moment-là. Pour les autres aussi, je crois que l'abattement n'a duré que le temps de la lecture. »
« Mon père et moi, aucun souci particulier. »
« Ah, tant mieux. »
Même sans l'avoir voulu, l'idée d'avoir engendré un objet dangereux m'inquiétait : me voilà rassuré. C'est alors que je remarque le nécessaire à écrire étalé devant elles, que je croyais pourtant en pause.
« Vous étiez en train d'étudier ? Je suis désolé si je vous dérange. »
« Pas du tout, pas du touut. »
« Plus qu'étudier, nous vérifiions simplement deux ou trois choses. Ah, patron, il paraît que le livre que vous aviez demandé à messire Steuer est prêt. Il aimerait que vous passiez le chercher à votre retour. »
« Et messire Sanchez a dit que la partie sur les aventuriers était boucléee. La partie sur la vie quotidienne prendra encore un peu de temps. »
« Merci de m'avoir transmis le message. Je pensais que ce serait pour bien plus tard, ils ont été rapides. »
« Leurs petits-enfants en bavent, paraît-il. Le grand-père est sévère. »
« Ils disent : “À ce compte-là, on aurait aussi bien fait de ne pas prendre notre retraiite.” »
C'est vrai que ces deux-là sont des grands-pères pleins d'énergie. Müller Steuer, ancien collecteur d'impôts, et Garcia Sanchez, ancien officier de justice. Ce sont les deux spécialistes de la fiscalité et du droit que la maison ducale m'a présentés, et ils me servent aujourd'hui de conseillers pour toutes les démarches liées à la gestion de mes affaires et des boutiques associées.
Cela dit, ils ont leurs propres vues, et en plus de leur activité principale, je leur ai confié d'autres travaux qui mettent leurs connaissances à profit. Par exemple les leçons données à Fina et à Maria, dont il vient d'être question, et la rédaction de livres. Des livres tels qu'on en trouvait couramment au Japon : un exposé simple des « savoirs qu'il faut connaître, ou qui rendent service ».
Il existe bien ici des ouvrages de droit et de fiscalité, mais ceux qui circulent s'adressent tous soit aux spécialistes, soit aux étudiants qui se destinent à le devenir. Il faut donc non seulement savoir lire et écrire, mais aussi posséder un certain bagage préalable pour y comprendre quelque chose : on en retire fortement l'impression que le commun des mortels n'y est pas le bienvenu.
Au début, je me demandais si ce n'était pas déjà beaucoup leur demander que de conseiller mes affaires et mes boutiques. Mais chacun d'eux est venu avec sa famille, et leurs petits-enfants se destinent au même métier pour prendre leur suite. C'est pourquoi ils se servent du travail que je leur confie comme matériel d'enseignement et forment leurs petits-enfants en les faisant participer.
En pratique, c'est comme si j'avais embauché un cabinet entier, alors que je n'emploie directement que messires Steuer et Sanchez, et que je ne paie que deux salaires. Très franchement, c'est une affaire en or.
Ce doit être un peu dur pour les petits-enfants... mais la pédagogie n'est pas mon domaine et je n'ai pas à m'en mêler ; et comme le travail pour la maison ducale est, paraît-il, bien plus rude encore, je leur souhaite bon courage.
« Leurs petits-enfants nous rendent bien service aussii. »
« C'est vrai, nous ne savions pour ainsi dire rien... Que j'aurais un jour l'occasion d'étudier de cette façon, je ne l'aurais jamais imaginé avant de partir travailler à l'extérieur. »
« Parmi les savoirs spécialisés, le droit et la fiscalité sont des plus ardus. Mais ce n'est jamais une perte. Quand on sait, on est tranquille le jour où cela devient nécessaire. »
« Ce n'est pas le jour où cela deviendra nécessaire : c'est déjà le cas ! »
Fina tend la main vers l'une des feuilles étalées sur la table. Elle qui est toujours si calme paraît étonnamment animée. J'ai entendu dire que son village avait pu commercer avec la compagnie Saionji et que la situation s'était améliorée, mais il n'y a pas si longtemps, ils ne parvenaient pas à vendre leurs récoltes et vivaient dans la gêne. C'est sûrement parce qu'elle a connu cela. Comme pour témoigner de son application, la feuille qu'elle me met sous les yeux est couverte d'un bout à l'autre d'une écriture si fine qu'on ne la déchiffre pas d'un coup d'œil.
« Hier, on nous a surtout expliqué les impôts que versent les villages agricoles, et à cette occasion, j'ai appris que dans le domaine ducal de Jamil, quand un village est mis en péril par des bêtes magiques ou des brigands, la maison ducale, en tant que suzeraine, rembourse une partie, voire la totalité des frais engagés pour protéger les vies et les biens. »
« Tiens, il existe un tel dispositif ? »
C'est la première fois que j'en entends parler, mais cela ressemble à une aide d'urgence en cas de catastrophe. Tandis que je l'interprète ainsi, elle laisse échapper une voix pleine de dépit.
« Moi qui suis la fille du chef du village, je n'en savais absolument rien. Autrefois, il est arrivé plusieurs fois que des bêtes magiques rôdent autour du village et qu'on fasse appel à des aventuriers ; à chaque fois, tous les villageois mettaient un peu d'argent en commun pour s'en sortir. »
« Il ne semble donc pas qu'on ait délibérément renoncé à y recourir. Votre père et les adultes du village l'ignoraient-ils aussi ? »
« Comme il faut avancer les frais une première fois, j'aimerais croire que je ne me souviens simplement pas du remboursement, ou qu'on évitait de parler d'argent devant les enfants... mais ils ne devaient pas savoir. »
D'après ce que messire Steuer lui a expliqué, même parmi les chefs de village, rares sont ceux qui possèdent des connaissances spécialisées en droit et en fiscalité, et le cas n'a rien d'exceptionnel.
Je me suis bien demandé si cela pouvait aller, pour un chef de village ; mais le minimum requis de sa part, paraît-il, se rapporte à ce qui constitue un délit. À l'extrême, il suffit de maîtriser cela pour s'en tirer.
En revanche, les dispositifs comme celui-ci, dont l'usage est laissé au chef et aux villageois et qu'on ne commet aucune faute à ignorer ou à ne pas utiliser, les collecteurs d'impôts ne prennent pas la peine de les signaler : on passe souvent à côté.
« Il paraît même que certains connaissent le dispositif mais ne comprennent pas la procédure et n'arrivent pas à la mener, ou que leur dossier est rejeté pour un vice de forme... Alors au bout du compte, on se dit : “de toute façon, ça ne marche pas”, c'est ça ? »
« C'est bien triste. Avec ce savoir, la vie aurait été plus facile. »
« Lilin a raison. Messire Sanchez dit aussi : “La loi change. Nombreux sont ceux qui, l'ignorant et ne cherchant pas à la connaître, commettent des fautes ; et ceux qui, refusant le changement, laissent échapper des avantages auxquels ils avaient droiit.” »
« Ne pas suivre les changements, c'est effectivement gênant. La fiscalité et le droit sont bien trop complexes pour qu'un profane s'en débrouille, mais il faut tout de même engranger le plus de connaissances possible... Enfin, c'est précisément cela le plus difficile. »
« N'est-ce paas. C'est pour ça qu'on va étudier encore plus foort. Et qu'on l'expliquera à nos pères par lettree. »
« Et bien sûr, je m'efforcerai d'être utile à la boutique ! Grâce à l'aide de tout le monde, on ajuste mes horaires et ma charge de travail pour que ce soit tenable, alors il faut bien que je rende la pareille. »
« Je compte sur vous. »
Honnêtement, quand je les ai embauchées, je n'imaginais pas une seconde qu'on en arriverait là... Mais si, au-delà de gagner leur vie, elles progressent pour elles-mêmes, c'est une bonne chose sous quelque forme que ce soit. En tant que dirigeant, j'en suis à la fois rassuré et satisfait.
« À propos de progrès, Lilin, votre façon de parler est devenue plus fluide. »
« C'est vrai. Je m'habitue à la langue d'ici. Avec les gens de la boutique, surtout Jane, qui m'adresse souvent la parole, je parle beaucoup, et je m'occupe aussi des clients. Mon père, lui, a encore un peu de mal. »
C'est peut-être inévitable, à son âge. Je ne crois pas fausses les formules du genre « quand on veut, on peut » ou « il n'est jamais trop tard pour commencer », mais il est vrai qu'avec les années, la mémoire retient moins bien. Je le sais par expérience.
« Ah, en parlant de progrès, Dolce n'est pas mal non plus. On s'entraîne l'un contre l'autre entre membres de la sécurité, et il est devenu nettement plus fort qu'avant. Mon père et Ox en étaient étonnés. Ces derniers temps, il discute beaucoup avec Yudam ; l'arrivée d'un garçon de son âge lui aura fait du bien. »
« Dolce est quelqu'un de travailleur. Il me pose parfois des questions sur l'écriture, et il paraît qu'il rédige maintenant des textes assez difficiles. Je le vois souvent lire pendant les pauses. »
« Il a dit qu'il achetait des livres parce qu'il n'avait rien d'autre à faire de son argeent. »
« Dolce en est déjà là ? »
Il vient des bas quartiers, et quand il est arrivé chez nous, il savait à peine lire et écrire. Je savais qu'il étudiait les lettres sur son temps libre, mais j'ignorais qu'il avait progressé à ce point. Et si sa force a crû au point d'étonner ces deux-là, on peut bien parler d'un homme accompli des deux côtés, non ?
Tandis que nous parlons de lui, quand on parle du loup...
« ... On m'a appelé ? »
« Ah, Dolce. Justement, nous étions en train de parler de vous. »
Le voici en personne. Je lui explique le fil de la conversation et tout le bien que nous disions de lui. Gêné, sans doute, il rougit un peu et secoue la tête.
« Moi... je suis encore loin du compte. En étude, je n'arrive pas à la cheville de ces deux-là, et à la bagarre, je suis le plus faible de la sécurité. Contre Fei et Ox surtout, sans qu'ils me ménagent, je ne fais même pas le poids. »
« Je trouve que tu choisis mal tes points de comparaison. Mettre mon père et Ox sur le même plan que des gardes ordinaires, ce n'est pas possible. Pour parler clair, les gardes de cette boutique sont beaucoup trop forts. »
« Ah, je l'avais ressenti aussi. Comme je ne connais que mon village et cette ville, j'ai d'abord cru que c'était normal ; mais dans les autres boutiques, ce n'est pas le cas. »
« Les boutiques qui emploient des gardes en permanence sont soit dans des quartiers vraiment mal famés, soit des établissements de luxe. Dans une boutique ordinaire, ce sont les vendeurs ou le gérant qui s'occupent des clients pénibles. Donc il suffit d'avoir une carrure correcte ou l'habitude des coups de main pour faire le minimum d'un garde. Dans une boutique ordinaire, Dolce, tu pourrais sans doute occuper le poste de chef de la sécurité. Pour le bras, en tout cas, tu as largement de quoi. »
« C'est... vrai ? Je connais mal les autres boutiques, je ne sais pas trop... Mais si c'est le cas, j'en suis content. »
Au départ, Dolce a été embauché sur la recommandation de , à l'époque où la boutique subissait des brimades, juste après son ouverture. Il avait déjà à ce moment-là les capacités voulues, et il a encore progressé depuis : il pourrait avoir bien plus confiance en lui.
... D'ailleurs, s'il fournit autant d'efforts, n'aurait-il pas des souhaits d'augmentation ou de promotion ? Travailler dur sans que rien ne change pèse sur la motivation. Son salaire et ses conditions ont été fixés avec Kalm, donc ils ne devraient pas être insuffisants, mais la question me trotte dans la tête.
Je la lui pose, et il me répond que sa paie lui suffit amplement et qu'il n'aurait nulle part où dépenser davantage. Je comprends un peu ce sentiment. Les montants n'ont rien à voir, mais je suis dans le même cas... Ah, c'est peut-être ce que ressentent les gens de la maison ducale.
« En dehors du salaire, auriez-vous des souhaits sur vos conditions ? »
« S'il faut en trouver un... des congés, peut-être. Le voyage m'intrigue. »
« Très bien ! Vous avez un endroit où vous aimeriez aller ? »
« Plutôt qu'un endroit précis... depuis ma naissance, je n'ai jamais quitté cette ville. Et je ne suis pas le seul : c'est le cas de presque tous ceux qui naissent dans les bas quartiers. Sans lien avec le travail, aventurier ou transport, il n'y a ni occasion ni choix... Je croyais que c'était ainsi. Mais à force d'entendre parler des pays d'origine des uns et des autres, de leur voyage jusqu'ici, et à force de me mettre à lire, cela a commencé à m'intéresser. Cela dit, cela m'intéresse, rien de plus : je n'ai aucun projet. Je ne sais ni où aller, ni ce que je voudrais y faire... J'ai dit des congés, mais pour l'instant, je ne saurais qu'en faire. »
« Je comprends. Dans ce cas, mettons ce point en attente. Indépendamment de cela, si cela vous convient, aimeriez-vous que nous allions quelque part ensemble un de ces jours ? »
Ce sera après mon retour de la Grande Forêt et une fois réunis les effectifs nécessaires pour ouvrir des succursales, mais la ligne est d'en ouvrir davantage à l'avenir. Cela suppose d'aller repérer des locaux dans les villes voisines : si nous accordons nos congés, je peux l'y emmener par magie spatiale.
Dans ce cas, aller et retour dans la journée ou une nuit sur place ; dans les deux cas, on ne visitera pas tranquillement, et il ne goûtera peut-être pas au plaisir d'un long trajet en chariot vers la destination... Non, mieux : Dolce pourrait très bien partir dans une autre ville comme garde de la nouvelle succursale.
Si, sans lien avec le travail, il n'y a normalement pas d'occasion, pourquoi ne pas justement y créer un lien avec le travail ?
« C'est possible ? Enfin, c'est permis ? »
« Il faudra que j'en discute en détail avec Kalm, mais je pense que oui. Les jours de travail, vous travaillerez comme il se doit, et de toute façon, il faudra bien envoyer du monde pour ouvrir la succursale. Que Dolce figure parmi les personnes envoyées, cela n'a rien de compliqué. Et puis vous travaillez ici depuis les tout premiers temps de la boutique, vous connaissez ma façon de faire et l'ambiance de la maison, n'est-ce pas ? Je vous fais confiance comme garde et comme personne, alors savoir que quelqu'un comme vous se trouve dans une nouvelle succursale me rassurerait. Sans compter que cela aiderait aussi ceux qui y travailleront... Nous les formerons ici sur les aspects techniques, mais tant qu'on n'a pas ses marques dans un nouveau lieu de travail, de petites interrogations surgissent. Avoir ou non quelqu'un à qui les poser change tout le confort de travail. »
« Ça, c'est bien vraai. »
« Nous aussi, au début, nous avons été déroutées. »
Tout était vraiment nouveau, et nous avons tous beaucoup avancé à tâtons, moi le premier. Ce qu'il a vu, entendu et vécu en faisant partie de l'aventure sera sûrement d'un grand secours.
« On pourrait aussi fixer un terme, le premier mois, ou six mois, et traiter cela comme un “détachement temporaire”... Enfin, à condition que Dolce le veuille, bien sûr. Si l'idée vous convient, réfléchissez-y dans ce sens. Pour l'heure, la prochaine succursale est envisagée à Gaunago, où se trouve la résidence seigneuriale. La maison ducale nous demande d'y ouvrir, alors ce sera sans doute la priorité. »
« Entendu. Je vais y réfléchir. »
Bien. J'en parlerai plus tard à Kalm... Et à discuter ainsi, je sens tout le chemin que nous avons parcouru ensemble, et cela me fait plaisir. Nos rapports ont beau avoir changé, ces échanges de temps à autre, je compte bien les maintenir.