« En résumé, c'est ça. »
Après les paroles fin trop franches de Dame Meltriese, j'ai demandé des explications plus détaillées. Apparemment, une bête magique bien embêtante rôde désormais dans la Grande Forêt. Pire encore, elle se trouve précisément aux abords des « ruines du village de Kolmi », ma destination dans la forêt.
D'après ce qu'on m'a dit, cette bête, bien que née depuis peu, a connu une croissance fulgurante quasi évolutive grâce à l'énergie magique que génère la Grande Forêt, au point d'acquérir un pouvoir que les dieux ne peuvent ignorer. Si on la laisse faire, elle risque fort de rompre l'équilibre du monde à l'avenir. Il faut donc s'en occuper.
Les dieux ont deux moyens principaux pour traiter ce genre de problème. Le premier : charger une « bête divine » — ces gardiennes qu'ils placent pour protéger et gérer leurs terres — de l'éliminer. Le second : intervenir directement en usant de leur puissance divine.
Mais la Grande Forêt de Shurusu où se trouve la bête en question servait de « terrain d'essai » à Dame Fernobelia, qui y expérimentait une méthode de gestion du territoire sans recourir aux bêtes divines. La première option est donc exclue.
De plus, la Grande Forêt est l'une des « terres saintes » qui produisent l'énergie magique saturant le monde. Grâce aux expériences de Fernobelia qui se déroulaient à merveille, son rendement magique figure parmi les plus élevés de toutes les terres saintes. Cependant, si l'on employait la seconde méthode, la puissance divine — trop massive — raserait la terre sainte, la réduisant à nu. Ce serait un gâchis.
Selon , le pouvoir des dieux est trop immense : même en le dosant au maximum, il cause des dégâts collatéraux considérables. Par le passé, l'exercice de la « foudre céleste » ou du « jugement divin » a fait s'effondrer des nations d'un seul coup, et fait sombrer de petits continents.
Même en n'en entendant que les grandes lignes, je comprends qu'il ne s'agit pas d'une force à employer à la légère, et les dieux eux-mêmes préféreraient sans doute s'en passer. Pourtant, comme je l'ai déjà dit, l'ignorer n'est pas une option.
« C'est pour ça que la flèche désignée s'est posée sur moi, qui avait déjà prévu d'aller dans la Grande Forêt. »
L'explication l'avait mentionné : de toute façon, je dois m'y rendre, donc accepter la mission ne pose pas de problème. Le travail ne diffère pas de celui d'aventurier, et le commanditaire est probablement l'entité la plus fiable qui soit en ce monde.
En outre, ma vie heureuse actuelle, je la dois au fait que les dieux m'ont fait renaître dans ce monde. Même si c'était pour leur propre commodité, je leur en suis reconnaissant. Si je peux être utile, ne serait-ce qu'un peu, je veux leur rendre cet hommage.
C'est pourquoi j'ai signifié ma volonté de coopérer sans la moindre hésitation. Les dieux se sont réjouis, mais en même temps, ils ont affiché une mine soucieuse, complexe.
« Depuis tout à l'heure, sur quoi vous torturez-vous l'esprit à ce point ? Même l'affaire du fragment du Roi Démon ne vous a pas autant tracassés ? »
« Nous avons, nous aussi, nos circonstances… Le point de discorde, c'est de savoir s'il est convenable de confier notre travail à , ou plutôt à un humain. »
« Nous ne pouvions pas trancher sans entendre l'avis du principal intéressé. Il avait été convenu que la prochaine fois que viendrait, nous, qui sommes les plus neutres, en discuterions avec lui… Mais comme nous savions qu'il ne refuserait probablement pas si nous le suppliions, nous craignions que notre demande ne sonne comme un ordre. »
Je comprends que les dieux aient leurs contraintes et leurs opinions personnelles, mais pour ma part, cela m'est parfaitement égal…
« Ce qui m'inquiète plutôt, c'est de savoir si je suis capable de venir à bout de cette bête. J'ai accepté le danger en décidant d'aller dans la Grande Forêt, et le simple fait qu'on me prévienne à l'avance est déjà un luxe. Mais si les dieux la qualifient de "retorse", c'est qu'elle ne doit pas être ordinaire. »
« …Je m'y oppose, mais je reconnais que les chances de succès sont élevées. S'il s'agit de confier la tâche à quelqu'un, nul n'est plus apte que . »
« Exact. Vous avez une bonne compatibilité avec cette bête, au cas où un combat s'engagerait. Ce n'est pas que vous soyez le seul à pouvoir l'affronter, c'est un jugement basé sur l'évaluation de vos capacités respectives. Si l'on confiait cette mission aux chevaliers ou à l'armée de votre pays, qu'on y envoie mille ou dix mille hommes, le pronostic est une annihilation à près de cent pour cent. »
Mille ou dix mille, c'est impossible dans les deux cas… Quelle peut bien être cette bête ? J'aimerais connaître ses capacités précises.
« Ce qui nous préoccupe le plus dans ses aptitudes, c'est la "liaison d'âmes". Les âmes liées ne peuvent revenir au cycle de la réincarnation. Une partie en a même été transformée en morts-vivants. C'est proche de la nécromancie. »
« C'est davantage un instinct qu'un sort… Mais il y a un autre point à surveiller. Cette bête peut pomper l'abondante énergie magique que produit la Grande Forêt et se l'approprier. La quantité qu'elle peut absorber et utiliser d'un seul coup est infime comparée à la production, mais pour alimenter sa magie, c'est quasi illimité. »
Je vois. Un nécromancien à mana infini, en quelque sorte. Avec ce mana sans fond et ces âmes liées, elle peut créer des morts-vivants à l'infini. Les tuer ne sert à rien, elle les refera. Si une armée y va en misant sur le nombre et que des soldats meurent, ils grossissent les rangs de l'ennemi… Un film de zombies, quoi. Effectivement, une armée classique serait anéantie. Mais moi, j'ai les Grave Slimes.
« Précisément. Les tuer normalement ne brise pas la liaison ; les âmes sont récupérées et réutilisées. Mais si on les neutralise sans les tuer, la résurrection est empêchée. Et si l'on vient à bout de la bête, la liaison se dissout. »
« Les morts-vivants, on les nettoiera tranquillement après… La compatibilité est effectivement bonne. »
« Ce n'est pas seulement les Grave Slimes. La Grande Forêt de Shurusu, c'est pratiquement un nid de bêtes magiques puissantes. Si un grand groupe avance ensemble comme une armée, il sera repéré et ciblé immédiatement. Une petite troupe d'élite se déplace bien plus facilement — pour ne pas dire que la progression en force est quasi impossible. Ils seraient anéantis avant même d'atteindre la cible, sans parler de la subjuguer. C'est Fernobelia qui l'a voulu ainsi. »
« "Voulu" est mal choisi. Pour empêcher les humains et les bêtes magiques invasives de saccager la terre sainte, j'ai seulement construit un environnement périlleux et inhospitalier qui tient lieu de défense à la place des bêtes divines. »
« Le résultat est le même, non ? »
Dame Fernobelia, qui chipote sur la nuance, et , qui s'en fiche éperdument, se toisent. Ignorant leur face-à-face, c'est au tour de de prendre la parole.
« Bref, pour cette affaire, les chances de réussite sont plus élevées avec seul qu'avec une armée. Autre point : compte agir en solo ? On a déjà confié des missions à des humains, mais ceux qui reçoivent un oracle ont tendance à se lancer dans n'importe quoi en clamant "C'est la volonté des dieux !" »
« Une fois en groupe, la tendance s'amplifie. Certains se servent de nous comme caution pour assouvir leurs intérêts personnels, c'est pénible… Ils traitent de grands criminels ceux qui ne coopèrent pas, ou déclenchent des guerres d'invasion.
Nous ne souhaitons pas ce genre de choses, mais nous détestons que nos demandes en soient la cause… Quelqu'un comme , qui dit "J'ai affaire là-bas, j'y passe en chemin", est, d'un certain point de vue, bien plus rassurant. »
« À la base, nous n'avons jamais demandé aux humains de nous vénérer… Bien sûr, nous ne voulons pas être méprisés ou maltraités, et il serait inconvenant de briser notre image maintenant, donc nous jouons le jeu lors des oracles. »
Pour des dieux, il y a pas mal de barrières, tout de même…
« Quoi qu'il en soit, j'accepte la mission. »
« Vraiment ? »
« ? »
Dame Meltriese demande ça de son habituel visage impassible, mais j'ai l'impression qu'elle me demande en réalité : « Tu ne refuses pas ? » Mon intention n'a pas varié depuis le début, et pour elle qui soutenait fermement qu'on me confie la tâche, ma réponse devrait l'arranger…
« Cela nous arrange. Mais pour vous, le danger augmente. Après avoir entendu tout cela, vous pouvez encore refuser. Vous pouvez même renoncer à aller dans la Grande Forêt. Même dans ce cas, nous ne vous blâmerions pas. »
Est-ce qu'elle s'inquiète pour moi ?
« Du moins, je n'accepte pas parce que j'aurais peur de refuser une demande divine. Je pense aussi que si je dis non, vous l'accepterez. Mais je n'ai pas l'intention de refuser. Je dois une dette aux dieux pour m'avoir fait transférer dans ce monde, et si je peux être utile, ne serait-ce qu'un peu, j'en serai heureux. »
« …Je te remercie pour ta coopération. »
« !! »
Presque au même instant que ses mots de gratitude, une obscurité a jailli de son corps. Sans me laisser le temps de réagir, elle m'a enveloppé du cou aux pieds. Aucune présence hostile, mais la brutalité de la chose m'a mis sur la défensive. C'est alors que la voix de Kuvo a retenti.
« Pas de panique, ! C'est juste une grâce qu'elle t'accorde, c'est sans danger ! »
« Ah, oui, une grâce… »
Je n'avais jamais reçu une grâce de cette façon… Enfin, jusqu'ici, je m'en rendais compte une fois qu'elle était déjà là, donc je ne savais pas.
« C'est gentil, mais pourquoi me donner une grâce si soudainement ? »
« Les humains versent un acompte et une récompense pour une mission. La grâce de la déesse de la mort et du sommeil que je suis te confère, ne serait-ce que légèrement, une résistance à la magie des ténèbres, aux malédictions et au miasme. Elle aidera aussi à contenir la malédiction du Roi Démon, et te sera utile face à cette bête. C'est donc l'acompte. La prime de réussite sera préparée à part. »
C'est vraimentありがたい — non, c'est vraiment très appréciable. Non seulement le travail sera plus facile, mais ma malédiction sera mieux contenue. Cette grâce à elle seule vaudrait bien toute la récompense. Recevoir la grâce d'un dieu pour une seule mission, n'est-ce pas un peu trop généreux ?
« Ce n'est pas si puissant que ça. Un simple réconfort. Ne te laisse pas aller à la négligence. »
« Les humains sont reconnaissants pour nos grâces, mais pour nous, ce n'est pas grand-chose. Accepte-la sans réserve. Quant à la prime de réussite, c'est moi qui m'en charge. Le problème survient sur une terre sainte que je gère. Si tu as un vœu, dis-le. Qu'en est-il ? »
« Un vœu… Rien ne me vient en tête, je laisse faire Dame Fernobelia. »
« Pas besoin de te presser. C'est noté, je choisirai quelque chose. Cela couvre-t-il l'essentiel ? »
« Pas tout à fait. Cependant, il nous reste encore un peu de temps. Parlons plus en détail de la malédiction et de la bête. »
Ainsi, j'ai discuté avec les dieux jusqu'à la limite de mon temps de séjour, puis j'ai quitté le monde divin. …Dans la lumière qui m'enveloppait, l'atmosphère des dieux me sembla bien plus apaisée qu'à mon arrivée. Si c'est parce que ma接受 de la mission les a un peu rassurés, alors l'accepter valait le coup, rien que pour ça.