…… bon, commençons par calmer le jeu et vérifier la situation.
Dans le bureau, il y a Kalm et moi.
Et les gardes de la maison ducale : , , , .
Sans compter les servantes de la maison ducale : Luluneese, Lillian, Libiora.
Et pour couronner le tout, on trouve même Grisiéra, la maître de la guilde commerciale.
Avec dix personnes au total réunies dans le bureau, on se sent à l'étroit, c'est certain.
Pour l'instant, j'ai cédé le siège à Grisiéra, et si j'ai mille questions à poser, il y en a une qui prime avant tout.
« Tout le monde, qu'est-ce qui vous amène ici exactement ? »
À ma question, c'est qui répond le premier.
« On est venus sur ordre du duc. Il parait que tu voulais créer une boîte qui enverrait des agents de sécurité un peu partout, et tu demandais l'autorisation pour ça ? »
« C'est exact. »
Le sujet avait déjà été évoqué lors de la réunion inutile tout à l'heure, mais Gimul a bel et bien un problème de sécurité. L'une des contre-mesures que j'avais en tête, c'était la « création d'une entreprise de sécurité ». Et j'avais discuté des points problématiques et des solutions avec les maîtres de guilde, résumé les conditions, pour les soumettre à la maison ducale.
Mais d'après ce qu'on m'a dit, une simple lettre suffit pour obtenir l'autorisation, et même si on envoie un émissaire, il n'y a aucune raison de débarquer à cette échelle.
« Pour faire court, ce que veut est "entièrement accepté". En fait, ta proposition ne contient que des trucs qui avantagent la maison ducale et la ville. Y a aucune raison de la rejeter. »
« Si le plan réussit, même une infime part représente déjà un revenu énorme pour moi personnellement, et d'autres avantages non financiers sont prévisibles. J'ai donc évité d'être trop gourmand, et j'ai fixé les conditions pour que les bénéfices reviennent aussi à la maison ducale et aux travailleurs, de manière à obtenir l'autorisation sans encombre, du moins je l'espérais. »
« C'est là le problème ! »
« "Là", ça veut dire ? »
« L'autorisation peut être accordée, mais on a jugé que la maison ducale y gagnait trop, avec ta proposition. Si on se contente d'une lettre, ça risque de passer pour du pillage de profits, et ça fait mauvais genre. Du coup, on a décidé que nous... euh, comment c'était déjà ? »
Je reste coi. C'est pourtant le point crucial !?
Alors que je pense ça, , l'air exaspéré, prend la relève.
« -sama a dit : "Faire de le responsable de l'encadrement et de la formation des agents de sécurité sera une condition à la création de l'entreprise de sécurité."
Vu son état tout à l'heure, ça peut paraître peu fiable, mais vient d'être promu sans encombre, et il va devoir commander des subordonnés. On veut donc qu'il fasse ses armes dans ton entreprise de sécurité. Et comme ce nouveau chef a la mémoire qui flanche, moi aussi je vais prêter main-forte à la gestion.
De ton côté aussi, pour embaucher et former des travailleurs sans emploi, avoir des gens d'expérience, ça ne peut qu'aider, non ? Je doute que qui que ce soit vienne mettre son grain de sel, mais si jamais ça arrive, le fait que ce soient des subordonnés directs de la maison ducale qui tiennent les rênes permettra de régler n'importe quel problème. »
« C'est inespéré. Une proposition on ne peut plus bienvenue, au point qu'on aurait envie de la réclamer nous-mêmes... du coup, les autres aussi, par hasard ? »
« Exactement. »
C'est Luluneese, la femme d' et servante de race féline, qui avance d'un pas.
« -sama connaît sans doute , la cheffe des servantes. Elle a un certain âge, et on ne sait pas jusqu'à quand elle tiendra physiquement. On a donc décidé de choisir dès maintenant des candidates à sa succession, pour les tester et les former.
Le travail de cheffe des servantes demande des capacités tout aussi variées que celui de chef d'équipe de sécurité : former les recrues, gérer les subordonnés, juger et traiter les affaires,能力 administratives... Nous trois, , Libiora et moi, avons reçu l'ordre d'assister -sama en tant que candidates. Il s'agira d'évaluer nos aptitudes à travers notre travail.
À compter d'aujourd'hui, jusqu'à ce qu'un ordre de retour nous parvienne de la maison ducale, disposez de nous comme bon vous semblera. »
« Comme bon me semblera... hé, les gars. »
« Nous aussi, on a été envoyés pour filer un coup de main à l'entreprise de sécurité, mais s'il y a d'autres travaux où il faut de la main-d'œuvre, balancez-nous dessus, on s'en chargera. Faites bon usage de nous, gamin. »
« Moi, les travaux de force, c'est pas trop mon truc. Si possible, je préférerais l'intendance. »
« et aussi... »
Nouveau chef un peu boulet, candidates cheffes des servantes... c'est clairement des prétextes bidons, ou du moins des justifications de circonstance.
En gros, et les siens ont exprès envoyé ces gens pour m'aider.
Je leur dois déjà pas mal, et ce sont des gens compétents, aucun doute là-dessus.
Vu que je vais être de plus en plus occupé, c'est une aide qu'il faut accepter franchement, avec gratitude.
Et le fait qu'ils me l'annoncent comme une décision prise, sans concertation préalable, c'est probablement calculé.
Je n'ai pas l'intention de refuser, mais même si je le faisais, ce serait inutile.
« Merci à tous. Je compte sur vous pour la suite. Pour les détails pratiques, on se calera plus tard en réunion... maître de guilde, vous, pourquoi êtes-vous ici ? »
« Moi, j'ai eu droit à une petite discussion en avant-première. Je savais que les gens de la maison ducale passaient aujourd'hui. »
« Vous le saviez !? »
« Tu crois que t'es le seul à avoir la ligne directe avec la maison ducale ? Tu devrais bien te douter que je suis au courant de l'état de la ville, non ? »
Ah, c'est vrai, la maître de guilde aussi bouge pour la ville, forcément...
« En plus, ces temps-ci, ton comportement était bizarre, toi. »
« Heu, ça... »
« Quoi ? Ça fait plusieurs jours qu'on s'échange des infos, tu croyais que j'allais pas m'en rendre compte ? »
« Non, c'est pas ça... »
Je repense à ce qui vient de se passer, et sans y penser, mon regard file vers Kalm ne serait-ce qu'un instant.
La maître de guilde n'a pas raté ce geste, apparemment.
« Tiens donc, vous deux, vous êtes sortis ensemble. Vous avez assisté à la réunion à la guilde, c'est ça ? L'organisateur, c'était "l'Alliance des commerces de taille moyenne de Gimul", non ? J'trouvais ça louche, mais à voir votre tronche, y'a eu du grabuge. Raconte voir. »
En une seconde, elle a deviné qu'il s'était passé quelque chose, et la cause... Bon, je n'ai qu'à tout expliquer.
Comprenant que cacher quoi que ce soit ne sert à rien, je lui balance le tout, de ce qui s'est dit en réunion jusqu'au chemin du retour.
Une fois mon récit fini, Grisiéra me fixe un moment,
« T'es compétent ou t'es con, j'arrive pas à trancher, moi. Ce type, Wanz, moi aussi je l'avais à l'œil. »
« Ah bon ? »
« La guilde commerciale fait aussi ses propres enquêtes. C'est comme ça que je l'ai su. J'ai trouvé ça suspect, mais jusqu'ici il n'avait rien fait de voyant, et son parcours était clean. Je pouvais pas lancer une perquisition ou le sanctionner juste parce que moi, personnellement, je le trouvais louche. »
Si on pouvait faire ça sans preuves, ça serait ça le vrai problème.
« Du coup, je l'ai laissé faire... mais c'est vrai que les "sentiments" des gens, c'est chiant. Un type qui a le sang à la tête n'écoute plus la raison, c'est fréquent, et une négociation qui roule peut partir en vrille pour une broutille. Mais t'avais pas besoin de te mettre tout le monde à dos exprès, non ? L'envie de protéger ta boutique et tes employés à tout prix, je l'achète, mais... »
« C'est pas plus mal, non ? est encore jeune, un peu d'élan, ça fait pas de mal. Hein ! »
« Whoa ! »
arrive en fanfare pour me claquer l'épaule, mais vu la différence de taille, il me fait plier les genoux sous son poids.
« C'est vachement mieux que de se taire en surveillant la gueule de l'autre, à mon avis. C'est pas comme si t'avais pété un câble. Tant qu'on vit, y'a toujours un ou deux trucs sur lesquels on peut pas céder. Les clashs, c'est le quotidien. »
« ... disons qu'au moins, comparé à avant, tu commences à savoir t'appuyer sur les autres franchement. Toi et tes subordonnés, vous avez mué. On va dire que c'est ça. »
« Ah, merci. »
C'est passé ? Pour un test, disons que j'ai frôlé le zéro pointé de justesse.
Pendant que je rumine ça, on frappe à la porte du bureau.
« Oui ? »
Kalm file vérifier et revient.
Avec une mine un peu embarrassée.
« Patron, les voisins, Sieg et Pauline, viennent de rentrer... »
Ah, ils sont venus récupérer les gamins.
Après le bordel tout à l'heure, c'est vrai que c'est un peu gênant.
« — Apparemment, Dal-san de la boutique d'armes Tiga est avec eux. Et il veut te parler. »
« Dal-san ? Compris. Où sont-ils ? »
« Ils patientent dans l'espace accueil. »
Je quitte le bureau avec un mot pour tout le monde, et en arrivant à la boutique, nos regards se croisent immédiatement.
« Bonsoir. La réunion est finie ? »
« Sans façon. Nous aussi on a filé. »
« Filé », c'est bien dans ce sens-là ?
« Pourquoi ? »
C'est Sieg qui répond.
« C'est grâce à -kun que tout le monde a ouvert les yeux. »
« Nous, on s'est laissés porter par l'ambiance, on était prêts à avaler les paroles du président sans réfléchir. Mais comme tu as émis un avis contraire, on a pu garder la tête froide... après ton départ, ceux qui s'étaient tus ont recommencé à parler. »
« D'autres sont aussi partis en cours de route. Certains te connaissaient bien, d'habitude. »
Par exemple... et Pauline égrène des noms. Ce sont des gens des boutiques où je vais faire mes courses de temps en temps.
« Comme il est tard, on a pas voulu déranger, alors on est venus juste nous trois aujourd'hui, mais tout le monde nous a dit de te présenter leurs excuses. C'est de notre faute, nous les adultes, on a pas été à la hauteur, et t'as tiré le plus mauvais numéro. »
Sur ces mots, Pauline et les deux hommes baissent la tête.
Je les fais vite relever, et Dal-san enfonce le clou.
« Ceux qui sont pas sortis avec nous, la plupart doivent y avoir pensé aussi. La réunion a viré au chaos jusqu'au moment où on est partis. Comment dire... le courage qu'a eu de prendre la parole là-bas, ça n'a pas été vain. »
« ... ça me fait plaisir de l'entendre. »
Je sens mes épaules se détendre, ne serait-ce qu'un peu.
« On dirait que ça s'est arrangé rondement. »
« Maître de guilde. »
La porte du fond s'ouvre et Grisiéra apparaît, suivie par et toute la troupe qui défile derrière.
Tout le monde s'inquiétait pour moi, je m'en suis rendu compte, mais s'ils sortent tous d'un coup, ça fait peur aux trois là... Je leur explique la situation pour les calmer.
« ... ça veut dire quoi ? avait déjà prévu d'embaucher "des gens qui savent se battre", comme il l'a dit à la réunion, et il avait déjà l'autorisation du duc ? »
« C'est exactement ça. »
« Alors pourquoi tu l'as pas dit là-bas ? ... ah, tu l'as dit, un truc qui y ressemblait. »
« À ce stade, l'autorisation n'était pas encore arrivée concrètement. Même avec des perspectives, sans preuve, difficile de faire avaler la pilule. »
« Si j'avais su que ça tournerait comme ça, j'aurais fait venir mon cheval au galop pour arriver plus tôt... »
« C'est pas grave. Mettons ça sur le dos du mauvais timing. Et puis, maintenant que vous êtes là, ça veut dire qu'on va pouvoir bouger plus concrètement sur plein de trucs, non ? »
À ma question, les gens de la maison ducale hochent profondément la tête.
Et Sieg et Pauline aussi.
« -kun. Si tu veux bien, mais s'il y a un truc qu'on peut faire pour t'aider, dis-le-nous, hein ? »
« Vraiment !? »
« Bien sûr ! Faut pas faire le timide, c'est pas genre. Si ça peut aider, je ferai aussi le tour de ceux qui sont partis avec nous aujourd'hui. Au moins, ils sont bien plus fiables que ce Wanz. »
« Ça pourrait être une bonne idée. Séparément de leur réunion, on pourrait tenir notre propre conseil de contre-mesures. »
Les mots de Dal-san font rire tout le monde, et après deux ou trois confirmations, la journée se termine là.
« , viens un peu. »
Alors que je raccompagne tout le monde, on me fait signe depuis l'une des voitures. Grisiéra, la maître de guilde, qui vient de monter dedans.
Je m'approche sur son invitation, et depuis la portière, une canne s'étend fluidement pour m'attirer à elle.
« Écoute bien, . Faut regarder la réalité en face, sinon on peut pas gérer une boîte. Raconter des idéaux, ça fait couler le business. C'est un fait incontestable. Mais attention, être seulement dur, ça fait pas suivre les gens non plus. C'est aussi un fait.
Parler d'idéaux, chérir les gens, cette forme de naïveté. Mettre les sentiments de côté, calculer le pour et le contre, et avoir la dureté de couper ce qu'il faut quand c'est nécessaire. Si t'as pas les deux, tu deviendras jamais un marchand de premier ordre.
T'as l'air d'avoir les deux, mais t'es maladroit comme pas possible pour les doser... disons que t'es maladroit, ou je sais pas quoi...
Enfin, retiens bien ce qui s'est passé aujourd'hui. Regarde bien les gens qui t'entourent maintenant. Et tout ce que t'as accumulé jusqu'ici. Et surtout, fais-toi confiance, à toi-même. »
Elle me parle avec des yeux doux et sérieux, et retire la canne qui me tenait.
Sans même attendre de réponse, comme d'habitude,
« La prochaine fois, c'est toi qui passes à la guilde. »
Elle referme la portière, et la voiture repart vers la guilde commerciale.