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Vanta Black

Chapitre 14

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Chapitre 14

Chapitre 14

Chapitre 14/1593%~19 min de lecture3 714 mots

Je pris appui sur mes jambes pour me relever et agitai les bras. Il fallait que je détermine où se trouvait le mur. L'angoisse de ne rien voir rendait mes pas vacillants et mal assurés. Même un veau qui venait de naître devait mieux se débrouiller que moi. Je laissai échapper un rire chargé d'autodérision, quand le bout de mes doigts, qui balayait le vide, effleura quelque chose.

« Ah. »

C'était le mur. Mais pourquoi la surface ne se prolongeait-elle pas d'un seul tenant ? Pourquoi y avait-il un angle ? À peu près à hauteur de ma taille se trouvait quelque chose de rond... Ah, ce devait être un lavabo.

Je palpai la céramique froide, ronde et profonde, pour en deviner la forme. Était-ce le premier ? Comme il y avait trois lavabos au total, il devait en rester deux. Fallait-il encore tourner une fois après le plan vasque ? Il me semblait avoir déposé mes vêtements dans un panier à linge placé quelque part par là.

Je progressai avec hésitation en faisant glisser ma paume le long du lavabo. Le revêtement lisse frottait contre ma peau et produisait un bruit infime. Hormis les sons que je provoquais moi-même et celui de ma respiration, je ne percevais absolument rien. Le silence de cet espace était si profond qu'il en devenait effrayant.

Quelque chose heurta le bout de mon pied. Je me penchai en avant et tâtonnai l'objet. Il était rectangulaire, mais ses angles arrondis, et à l'intérieur de ce récipient un peu plus haut que mon genou se trouvait un tissu frais au toucher. C'était le panier à linge dans lequel j'avais déposé mes vêtements avant de me laver.

« Alors maintenant, la cabine de douche et la baignoire... Ah ! »

Je repoussai au loin le panier que je caressais encore, puis fis quelques pas avant que mon corps ne vacille et ne bascule. J'avais oublié que l'espace où se trouvaient la cabine de douche et la baignoire était situé deux marches plus bas. Idiotement, alors que je savais que je ne voyais rien, c'était pourtant la première chose à laquelle j'aurais dû penser.

Je serrai ma cheville engourdie, peut-être foulée, et ma paume endolorie après avoir pris appui sur le sol, tout en réprimant un gémissement. Heureusement, je n'étais pas tombé assez lourdement pour provoquer un grand fracas. De plus, s'il y avait eu autour de moi des objets inhabituels, j'aurais pu les heurter et me blesser ; dans l'ensemble, je m'en tirais donc plutôt bien.

Je fis lentement tourner ma cheville droite douloureuse, puis la massai fermement comme pour stimuler des points de pression. Même en me répétant qu'il n'y avait désormais plus aucun dénivelé, l'envie de me relever et de marcher s'était éteinte. Mes genoux me feraient peut-être mal, mais ramper me semblait plus rassurant.

Il me semblait que la cabine de douche et la baignoire étaient accolées, et qu'au-delà se trouvait une pièce faisant office de sauna. Je n'en étais pas certain, puisque je n'y avais jeté qu'un regard en passant. À quelque distance de la baignoire, il y avait une cloison basse, et les toilettes se trouvaient à côté, peut-être. L'endroit était inutilement vaste, au point qu'il était même difficile d'en reconstruire mentalement la disposition.

Mes genoux, appuyés sur le sol de pierre dure, me lancèrent sourdement. J'allais sûrement avoir des bleus. Je me surpris à penser que, si ne plus voir devenait mon quotidien, la première chose que je devrais acheter serait une paire de genouillères, puis un rire sans joie m'échappa. Y avait-il seulement une raison de continuer à vivre dans cet état ? Restait-il encore quelque chose qui puisse donner un sens à ma vie ? Depuis que le vieil homme était parti pour l'autre monde, il n'y avait plus eu personne pour occuper une place particulière dans mon existence.

Le bout de mes doigts rencontra une céramique semblable à celle du lavabo. J'en palpai lentement la forme et compris qu'il s'agissait des toilettes. Je restai un instant interdit. J'allais faire comme d'habitude, debout, avant de réaliser que, puisque je ne voyais rien, je ne pourrais même pas savoir dans quelle direction le jet partirait.

« Je vais devenir fou, sérieusement. »

Peut-être que ne plus rien voir signifiait qu'il fallait accepter que toutes les bases sur lesquelles j'avais vécu jusque-là soient entièrement bouleversées. Même satisfaire un besoin naturel ne se faisait plus comme avant.

Comme je ne pouvais pas viser correctement, je ne pouvais pas rester debout, et je devais aussi tâtonner pour trouver l'emplacement de la chasse d'eau. Toutes ces choses qui n'auraient posé aucun problème si mes yeux avaient été en état - ou même s'ils ne l'avaient pas été, du moment que je pouvais encore distinguer quelque chose en nuances de gris - étaient devenues autant d'épreuves à leur manière. C'était une vie de merde.

Assis sur les toilettes, je me soulageai, puis cherchai la chasse d'eau à tâtons, accumulant les moments de découragement. Si cette vie devenait mon quotidien, pourrais-je vraiment la supporter ? Ne finirais-je pas par m'effondrer avant que mon cœur ne s'endurcisse et ne s'émousse assez pour ne plus rien ressentir ? Étouffé par une réalité plus sombre encore que mon champ de vision aveugle, ne finirais-je pas par souhaiter disparaître ? Rien qu'à cet instant, j'avais déjà l'impression de me briser de l'intérieur, incapable de supporter l'humiliation de mon propre état.

Après avoir remis mon pantalon correctement, ce qui me laissa encore plus vidé, je dus affronter une autre évidence : il fallait maintenant ramper de nouveau. Puisqu'il m'était même difficile d'avancer à grandes enjambées, je devais refaire en sens inverse, dans le même état, tout ce pénible chemin que j'avais mis tant d'efforts à parcourir.

Je rampai sans relâche sur le sol de pierre froid. Mes poignets étaient douloureux et mes genoux me lançaient, mais je n'avais pas le choix. Une fois les deux marches remontées, je pus au moins me redresser en prenant appui contre le mur, puis tâtonner dans le vide jusqu'à saisir le bord du plan vasque.

Je palpai le lavabo arrondi pour trouver le robinet, puis tâtonnai encore longtemps, incapable de savoir où se trouvait le savon. Même un geste aussi banal que se laver les mains ne pouvait plus être le même qu'avant ; il me fallait davantage de temps pour tout, et mes lèvres se tordirent d'amertume.

Il devait y avoir des serviettes en papier quelque part, mais je n'avais plus l'énergie de me débattre pour les chercher. Je frottai grossièrement mes mains mouillées contre mon tee-shirt à manches courtes, puis me retournai. Pouvais-je vraiment marcher comme ça ? N'allais-je pas encore heurter quelque chose ? Me blesser serait déjà un problème, mais il ne fallait pas non plus que je casse quoi que ce soit.

D'un geste lent et maladroit, je repris appui contre le mur. J'avais envie d'aller jusqu'à l'homme et de lui saisir la main, mais je n'étais pas certain de pouvoir trouver le bon chemin. La petite chambre qu'il utilisait se trouvait au-delà d'un dressing, d'une salle d'eau et d'une salle à manger ; je ne me sentais pas capable de traverser tout cela sans danger.

Seul l'espace qui m'était destiné avait été débarrassé au point de paraître vide. La crainte de bousculer ou de briser quelque chose par inadvertance, puis de le voir apparaître au bruit et découvrir l'état pitoyable dans lequel je me trouvais, s'accumula peu à peu en moi.

Quelle heure pouvait-il être ? L'aube ? Ou déjà le matin ? Il avait l'air du genre à commencer sa journée très tôt ; s'il n'était pas encore levé, il y avait de fortes chances qu'il soit encore très tôt.

Tout en pensant à mille choses, j'avançai d'un pas chancelant. Incapable d'évaluer les distances, je heurtai une nouvelle fois la cloison de verre, mais cela ne fit pas très mal. Au contraire, en prenant appui dessus, je pus repérer où se terminait l'entrée de la salle de bains ; en un sens, cela m'avait même aidé.

Après la cloison, il fallait tourner d'environ quarante-cinq degrés vers la droite pour trouver le salon en face, puis la chambre derrière. C'était ainsi à l'origine, mais sur un simple mot de lui, l'espace reliant le salon et la chambre avait été entièrement vidé, presque désolé. Le terme même de salon semblait mal choisi, puisque tous les meubles avaient été retirés. Son attention, qui avait consisté à écarter à l'avance tout ce qui aurait pu gêner mes pas, apparaissait avec une évidence presque douloureuse. Sans doute parce que ce que je venais de vivre avait été particulièrement éprouvant.

Une fois la cloison dépassée, il n'y avait plus rien à quoi m'agripper. Je tournai maladroitement mon corps vers la droite et restai là, immobile. Je savais qu'il fallait repartir, même en avançant d'un pas vacillant, mais mon cœur était trop lourd, trop douloureux sous le poids accumulé. Mon état me semblait si misérable et si vain que je n'avais même plus envie de bouger un doigt.

« Vous vous êtes levé tôt, on dirait. »

« O-Où êtes-vous ? »

« Restez tranquillement où vous êtes. Je viens à vous. »

Je me tournai vers l'endroit d'où provenait sa voix et regardai autour de moi. Comme s'il avait compris la situation, il ajouta ces mots avant de se rapprocher rapidement. Le frottement de ses chaussons d'intérieur sur la moquette, le léger bruissement du bas de son pantalon, l'odeur discrète de son parfum : tout cela me parut soudain d'une intensité saisissante.

Alors, sans que je puisse m'en empêcher, quelque chose s'effondra en moi. Mon cœur, resté contracté par la peur qui m'avait rongé tout ce temps, sembla enfin se relâcher un peu. Rien que par sa présence, l'espoir que ma vue retrouve de nouveau la lumière et les couleurs fit monter en moi une respiration brûlante qui me chatouilla la gorge.

« Votre main... Vous pouvez me donner votre main ? »

Je tendis vers lui ma main raidie jusqu'aux articulations et l'agitai. Il suffisait que je lui saisisse ne serait-ce qu'un doigt pour que tout change. L'obscurité qui me dévorait se dissiperait, et une lumière éclatante envahirait de nouveau mon champ de vision.

Comme j'insistais encore en remuant les doigts, une main vint finalement serrer la mienne avec fermeté, sans un mot.

Mais rien ne changea.

« Hein... Pourquoi... Monsieur le président, votre main. Donnez-moi votre main. »

« Je la tiens. »

« ...Non. Ce n'est pas possible. Ça ne peut pas être ça. »

Je palpai frénétiquement la main que je serrais comme une corde de salut. Cette grande paume ferme qui remplissait la mienne, ces doigts longs aux articulations droites : il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait bien de sa main. Pourtant, je ne comprenais pas pourquoi ma vue ne changeait pas.

« Calmez-vous. »

« Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible, je vous dis ! Pourquoi ? Comment ça peut être comme ça ? »

Le cri que je poussai avec violence me déchira la gorge. Toute ma bouche avait un goût amer. Comme si j'avais léché du fer rouillé, ou comme si de l'acide était remonté jusqu'à me laisser une saveur âcre et métallique.

Dans l'urgence, je me mis à le palper. Ma main remonta de la sienne jusqu'à son bras ferme, comme pour m'assurer qu'il était bien là. Il ne semblait pas vêtu comme d'habitude : je sentais sa peau nue jusqu'au coude et à l'avant-bras. Pourtant, je ne comprenais toujours pas pourquoi, pour quelle raison précise, ma vue ne revenait pas. Un souffle brûlant s'échappa entre mes dents serrées.

Cet homme était bel et bien mon résonant. Au début, il avait suffi que nous nous tenions la main, que j'agrippe le bout de ses doigts, que je m'appuie contre lui ou qu'il me serre dans ses bras pour que le monde s'illumine. Alors pourquoi, à présent, n'y avait-il toujours que cette même obscurité ? Tout cela formait une énigme à laquelle je ne pouvais trouver aucune réponse par moi-même. Et cette énigme était aussi le désespoir qui m'étranglait.

Pourquoi fallait-il que tout soit à ce point injuste, seulement pour moi ? Un sentiment d'injustice impossible à contenir éclata comme une digue qui cède. En un instant, mes paupières se mirent à brûler sous la chaleur et à trembler comme prises de spasmes. Chaque fois que le coin de mes yeux frémissait, des larmes brûlantes coulaient le long de mes joues. La colère que je n'arrivais à apaiser d'aucune manière se déversa sous la forme de sanglots.

« C'est vraiment... trop injuste... »

Qu'avais-je donc fait de si mal ?

Pendant dix-neuf années, j'avais vécu en acceptant cette injustice particulière sans me plaindre outre mesure. Avant de le rencontrer, je ne doutais pas une seconde qu'il ne me restait qu'un an avant que la lumière ne s'éteigne.

Même après l'avoir rencontré, cela n'avait pas tant changé. Après tout, si l'empreinte échouait, l'issue restait déjà fixée.

Était-ce un péché d'avoir désiré, ne serait-ce qu'un peu, prolonger le reste de ma vie ? D'avoir essayé de voir s'il était possible de réaliser l'empreinte en m'accrochant à cette infime probabilité ? N'était-ce pas un souhait naturel, inévitable pour n'importe quel être humain ?

J'avais même supporté l'injustice de passer trois jours aveugle pour avoir tenu sa main pendant à peine une demi-journée. J'avais compris, à ma manière, que lorsque mon nerf chromatique fonctionnait sans empreinte, cela semblait provoquer des séquelles.

Et malgré ces séquelles, il n'y avait qu'une seule chose que j'avais voulu.

Je voulais simplement voir la mer, une seule fois.

Je n'avais même pas obtenu ce que je désirais, et pourtant le contrecoup m'avait frappé de plein fouet. Comment étais-je censé accepter que ma vision ne revienne pas, même en lui tenant la main, même lorsque nos peaux se touchaient ? Mon souhait avait-il donc été si démesuré, si déplacé, qu'il méritait d'être précipité dans une injustice aussi froide et traîné dans la boue ? Je ne pouvais pas l'admettre.

Mes genoux cédèrent brusquement. Tous mes efforts pour rester debout n'avaient servi à rien. L'espoir qui m'avait fait croire qu'en sentant sa présence, ma vue reviendrait bientôt, s'effondra tout entier et sembla tomber au fond d'un gouffre sans fin.

Ce désespoir-là, aucun mot ne pourrait sans doute le décrire avec exactitude. Parce qu'on ne pouvait pas le comprendre entièrement sans l'avoir vécu.

Mon souffle remontait par à-coups et heurtait ma gorge dans un halètement précipité. Chaque fois que ma poitrine se soulevait avec rudesse, une douleur sourde la traversait. Incapable de franchir mes dents serrées, l'air semblait s'accumuler peu à peu dans mon corps jusqu'à me ronger de l'intérieur.

« Ne vous débattez pas. Je vais vous porter, alors ne soyez pas surpris. »

Après les bras qui vinrent entourer mon corps effondré, sa voix basse réchauffa le contour de mon oreille. Incapable d'apaiser la colère qui se dissipait en respirations irrégulières, mon corps tremblant fut soulevé en un instant.

Ce n'était pas possible. Au moins, cela n'aurait pas dû se passer ainsi.

Mes paupières étaient douloureuses, comme si la pression à l'intérieur de mes yeux avait augmenté. Lorsque je les serrais fortement, des larmes brûlantes coulaient et ajoutaient un nouveau sillon humide sur mes joues déjà mouillées.

Dans l'obscurité où je me trouvais, je ne pouvais même plus savoir si ma vision était simplement trouble et terne. Je me surpris alors à souhaiter que mon souffle s'arrête ainsi. Si je devais vivre le reste de mon existence de cette manière, si je devais devenir aveugle avant même d'avoir pu tenter quoi que ce soit pour l'empreinte, à quoi bon lutter désespérément pendant l'année qu'il me restait ?

Je levai la main et palpai la silhouette de l'homme. Ses épaules, sa nuque, sa pomme d'Adam saillante et sa mâchoire ferme correspondaient bien à ce dont je me souvenais. Sa voix, l'odeur de son parfum, jusqu'à la forme de ses mains. Tout indiquait qu'il s'agissait bien de lui. Alors pourquoi, bon sang ?

Tandis que je le touchais et le palpais dans tous les sens, l'homme, qui n'avait pas ajouté un mot, inclina soudain le corps. Surpris par cette sensation brusque de bascule, je resserrai précipitamment mes bras autour de sa nuque, et son mouvement s'interrompit un instant.

« Je vais vous déposer sur le lit. Attendez un peu. Il faut que je vous nettoie le visage. »

Mon corps incliné entra en contact avec une literie douce et moelleuse. L'homme détacha mes mains, fermement nouées autour de sa nuque, puis le bruit de ses pas s'éloigna peu à peu.

Chaque battement de paupières faisait couler de nouvelles larmes qui venaient se rassembler au bout de mon menton. Pourtant, ma vision ne changeait pas le moins du monde. Elle demeurait parfaitement noire.

Peut-être que cette obscurité impitoyable était, à elle seule, une forme de désespoir. À cette pensée soudaine, quelque chose s'effondra irrémédiablement en moi. Ce qui m'avait entièrement englouti n'était ni l'attente ni l'espoir, mais un désespoir absolu.

Plus mes pensées se poursuivaient, plus une douleur engourdie et lancinante se propageait dans ma poitrine. Mon souffle, brutalement bloqué dans ma gorge, m'empêchait de respirer et faisait trembler mon corps comme sous l'effet d'une crise. De mes mains raidies, je serrai le drap du lit avec une force douloureuse, puis, incapable de le supporter davantage, je me mis à frapper lourdement ma poitrine.

J'avais l'impression que ma gorge allait se refermer complètement.

« Kh... Haa... »

Quand donc tous les malheurs et toutes les injustices qui restaient dans ma vie finiraient-ils par s'épuiser ? Je n'avais jamais espéré un bonheur exceptionnel ni de grandes réussites. J'avais seulement souhaité que ce qui allait de soi pour l'immense majorité des gens le soit aussi pour moi. Était-ce encore trop demander ?

La nausée monta, et mon esprit se brouilla comme lorsque le sang afflue à la tête et que la fièvre grimpe. Mes paupières semblaient prêtes à éclater sous la pression, et mon corps, effondré en avant, s'enfonça dans les couvertures grossièrement entassées. Mon souffle brûlant se perdit aussitôt entre les plis du tissu doux qui enveloppait mon visage.

Une douleur aiguë surgit entre mes côtes. C'était une souffrance nette, comme si l'on m'enfonçait à plusieurs reprises une pointe ou un burin. Tandis que je me tortillais en palpant maladroitement ma cage thoracique, je sentis le matelas s'enfoncer légèrement d'un côté du lit. Il ne s'inclina pas vraiment, mais cette présence ne pouvait pas se dissimuler.

« Vous pouvez vous relever ? »

À cette question calme, totalement détachée de mon état pitoyable, je secouai la tête. Ce n'était pas que je ne pouvais pas me lever. Je n'en avais simplement aucune envie. Même lorsque je lui serrais la main, même lorsque j'entremêlais mes doigts aux siens, ma vision ne s'éclaircissait pas. Alors pour quelle raison devais-je encore bouger ? J'avais déjà assez de mal à contenir le vide qui m'envahissait, et tout en moi criait son désir d'accuser ce monde qui ne se montrait cruel qu'envers moi.

Comme s'il ne prêtait aucune attention à mon refus, quelque chose se glissa sous mes aisselles. Sans doute ses mains. Une force ferme me souleva brusquement le haut du corps.

« Dans cet état, je crois qu'il serait un peu difficile d'aller voir la mer. »

« ...Je n'ai pas besoin de la voir. Non, pour être exact, je devrais dire que je ne peux pas la voir. Puisque je suis incapable de voir. »

« La mer, en plein jour, donnera sans doute une impression différente. Comme il vous sera difficile de vous laver seul, je vais vous aider. Quant à la gêne... »

« Je vous dis que je ne peux pas la voir ! Je ne vois rien ! »

Ce n'était pas sa faute si mon champ de vision était plongé dans l'obscurité. Ce n'était la faute de personne, pas même la mienne, et pourtant je venais de déverser ma colère sur lui.

Le plus misérable, c'était que, tout en sachant parfaitement qu'il ne s'agissait que d'un défoulement, je ne parvenais pas à m'excuser.

J'avais envie d'imposer à quelqu'un cette faute qui n'appartenait à personne et de le blâmer comme s'il devait en porter le poids. Sans cela, mon ressentiment, privé de toute destination, finirait par tourner en rond avant de s'accumuler entièrement en moi.

Je savais que c'était une pensée odieuse. Je savais aussi qu'il ne faisait que subir une colère dont il ignorait la raison. Pourtant, je ne pouvais pas m'en empêcher.

« Je vous l'ai déjà dit hier, mais je ne pense pas qu'il soit nécessaire de voir quelque chose pour pouvoir l'apprécier. C'est aussi dans ce sens que je parlais. »

« ...Je suis désolé. Ce n'était pas contre vous que je devais me mettre en colère. J'ai eu tort. »

« Reconnaître ses erreurs est une bonne attitude. J'accepte vos excuses. »

« La mer... Je n'ai pas besoin de la voir. Je n'en ai plus envie. »

Si j'entendais les vagues frapper les rochers avec fracas, si le bruit de l'écume largement dispersée s'insinuant entre les grains de sable se répandait doucement, si j'entendais même les cris des oiseaux tournoyant dans le ciel clair, je ne crois pas que je pourrais le supporter.

Parce que ressentir tout cela ne ferait que confirmer, une fois encore, qu'au bout du compte je ne pouvais rien voir. Ce ne serait rien d'autre que graver moi-même plus profondément la certitude qu'un rideau noir s'était abattu sur mon champ de vision.

« Si telle est votre volonté, maître, je l'accepterai. Mais cela ne change rien au fait qu'il faut vous laver. »

« ...Plus tard. Je me débrouillerai seul. »

« Si ma présence vous met mal à l'aise, dois-je appeler le directeur Yoo ? »

« Non. Lui non plus. Je le ferai seul. »

« Ce n'est pas réaliste, alors il m'est difficile de vous y autoriser. Choisissez plutôt l'un de nous deux. »

Quelque chose toucha mon visage. Je ne pouvais pas savoir exactement de quel tissu il s'agissait, seulement qu'il était frais contre mes joues encore chaudes. Il était incroyablement doux. Chaque fois qu'il glissait sur ma peau sans la moindre aspérité, il essuyait proprement les larmes humides qui avaient mouillé mes joues.

Traduit par Demonic Wolf Twins — soutenez leur travail en les suivant.

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