« Haa… »
Je me dis que les yeux d'un enfant pouvaient briller à ce point.
Ils pétillent littéralement.
« Tiens, mange donc, allez. »
« Hein ? Ah, euh… »
Je pensais qu'elle devait manger sans se soucier de rien, mais Espi est toute décontenancée et hésite.
« O… Onii-chan… c'est… je peux vraiment manger ? »
« Mange. »
Pourquoi passe-t-elle au langage poli ?
Dans une pâtisserie de la ville.
Devant moi, Espi, son petit corps encore plus recroquevillé par la tension.
Tout ça juste pour lui faire manger un gâteau…
« Allez, ne te retiens pas. »
« W… w-wakatta… ah, c'est mou… tout moelleux… hum… amu ! Nnnnnnn ! »
Elle tremble en coupant le gâteau avec sa fourchette, puis le porte timidement à sa bouche.
L'instant d'après, tout le corps d'Espi tressaille violemment, et son visage s'illumine d'un sourire radieux.
« Hum… C'est supeeer, c'est dééélicieux ! »
Espi, qui ressemblait à une poupée il y a quelques jours encore, fourre maintenant du shortcake aux fraises dans ses joues avec un sourire si large qu'on dirait qu'elles vont lui tomber.
« Onii-chan, c'est trooop bon ! »
« Ouais, mange autant que tu veux. Tu veux aussi goûter au chocolat ? »
« Eh, c'est vrai ? ! Un ! »
Elle mâchouille, croque, avale le gâteau, boit le jus… Je me dis qu'elle va se cariater, mais en la voyant manger des sucreries avec cet air d'enfant heureuse, je suis soulagé.
Elle sait rire comme ça, elle aussi.
« Tu n'avais jamais mangé de gâteau ? »
« Un ! Pour muscler ma mâchoire, on ne me donnait que de la viande dure et des boissons avec des médicaments. »
« C… c'est ça… Ah, monsieur le serveur. Encore d'autres… »
« Eh ? Je peux encore manger ? »
« C'est bon, mange tout ce que tu veux. »
« Auuuu ! ! »
Involontairement, des larmes me montent aux yeux face à ce passé douloureux.
C'est alors qu'Espi pique un morceau de gâteau avec sa fourchette et me le tend.
« Onii-chan aussi, mange ! »
« Eh ? Ah, moi, je… »
« Non ! Pas juste moi… Je veux manger avec Onii-chan ! Alors, aah-n ! »
Apparemment, le fait d'être la seule à manger la gêne un peu.
C'est vrai, vu comme Espi s'est troublée juste pour un curry ou un ruban bon marché, elle doit se soucier de « manger toute seule ».
« Haa, bon sang… amu, n. Nmai. »
« Nfu~ ! Hein ? C'est la deuxième chose la plus délicieuse que j'aie jamais mangée. »
« Haha, t'exagères… Hein, deuxième ? »
« Un. La première, c'est le curry qu'Onii-chan a fait ! »
« C… c'est ça… »
Qu'elle me dise ça me met mal à l'aise.
Au passage, cette nuit-là, dans le monde des rêves, Traina m'a donné son avis complet sur mon premier curry : « Tu n'as pas saisi l'essence des épices. »
Mais elle a été si heureuse.
Je me suis dit que je allais m'efforcer pour en faire un encore meilleur.
« Pour ça, rien ne vaut la pratique. »
« D'accord. »
« Et puis, puisque nos fonds ont augmenté, on pourrait aussi mieux s'équiper… matériel, équipement de campement. »
« Ah. Mais… même comme ça, il en reste une quantité folle… »
Oui, comme dit Traina, nos fonds militaires ont explosé.
Des sacs en tissu bourrés à craquer, plusieurs, une quantité qu'on ne peut pas porter à deux mains.
Avec ça, on pourrait probablement vivre sans travailler toute notre vie…
« Pas besoin de tout transporter. Utilise un dépôt. En devenant chasseur, pas de frais. »
« … Je vois… Dans tous les cas, faut s'inscrire, hein… »
« Exact, c'est ça… Tapil Baeru-kun. »
« Tss… Oi. »
« Hm~ ? Qu'y a-t-il ? Tapil Baeru-kun ? »
« Arrêteeeee ! »
Traina rigole en se moquant de moi.
Merde, faut vraiment que je m'inscrive sous ce nom ?
J'aimerais bien un nom plus cool…
« Hé, t'as entendu ? L'armée de Gouda du Roi Démon a battu en retraite, parait-il ! »
« Ah, c'est ça la force de Solja-sama ! Gouda n'a pas pu être tué, mais grâce à ça, les types du Roi Démon ne viendront plus attaquer pour un moment ! »
« Le prince Solja, Hiiro, Maamu, "Libéral", Benrinaf, notre empire compte cinq des sept héros, après tout ! »
Voilà que les infos sur la guerre circulent autour de nous, et la ville entière est soudain enveloppée dans la liesse et le brouhaha.
« …… On a gagné… »
« Espi ? Ça te concerne ? »
« …… Non. Pas du tout. Puisque je voyage avec Onii-chan, m'en fiche. »
« C'est ça… »
J'ai compris qu'Espi mentait un peu avec l'expression qu'elle vient de faire.
Évidemment, elle ne peut pas « s'en foutre complètement ».
Cela dit, je ne peux pas non plus lui dire « rentre » à partir d'ici.
« Bon, d'accord. Allez, si t'as fini de manger, on va acheter des vêtements ? »
« Eh… des vêtements ! ? …… *sanglot*… Merci… Onii-chan… Moi, depuis que je suis née, c'est maintenant que je suis le plus heureuse… »
« C'est pour ça que je te dis d'arrêter d'exagérer. »
« C'est pas exagéré ! »
« Oui oui, bon sang… »
Bon sang, elle dit des trucs mignons.
Dans une quinzaine d'années, cette adorable Onii-chan se mettra à dire « je te bute », le temps est cruel.
Enfin, plus que cruel, ce « je te bute » vu dans cette situation a probablement un tout autre sens — — —
« T'as de la chance, frérot. Moi, ça me rend jaloux. »
« « ? » »
« En plus t'es gentil avec la fille. Le ciel donne la chance aux gamins comme ça, hein… »
À qui ? À moi ? Je me retourne vers la voix qui vient de derrière, et il y a quelqu'un devant l'entrée de la pâtisserie.
Le corps entièrement enveloppé dans une cape, une masque en paille sur la tête ?
Et à sa ceinture, deux bâtons enveloppés dans des sacs, un long et un court.
« Moi aussi j'ai acheté un pari sur la course tout à l'heure. Et j'ai perdu à fond… Ah~ les chevaux, c'est pas facile, hein~ »
Il a une sacrée carrure.
En fait, ces trucs dans les sacs à sa taille… ce sont des épées ?
« Tenkai… un grand et un petit sabre… Un samouraï du Japon ? Ceci dit, cet homme… rien que sa façon de marcher… du sommet de la tête jusqu'aux orteils, il maintient une posture parfaite… Et cette voix… »
« ? »
Hein ? Traina a accroché sur quelque chose ?
Moi aussi je sens que ce vieil homme louche n'est pas n'importe qui…
« …… Ah… »
À ce moment, l'expression d'Espi s'assombrit.
Elle descend de sa chaise, se cache derrière mon dos et agrippe fort mes vêtements.
« Moi aussi je veux que tu m'offres un gâteau. »
« Hein ? Nu ? »
« Les trucs sucrés, les dango de mon pays natal sont les meilleurs, mais le gâteau de l'empire, c'est pas mal non plus, je trouve. »
Le mystérieux homme s'assoit alors sans se soucier d'Espi sur la chaise qu'elle vient de libérer.
En plus, il exige qu'on lui offre un gâteau ?
Et puis…
« Bon… J'ai entendu dire que tu avais disparu… Mais bon, t'as l'air en vie, tant mieux, Espi-jou. »
« U… uu… »
« T'as pas été emmenée par l'armée du Roi Démon… ni enlevée par des types dangereux… Mais qu'est-ce que tu fous là ? Tout le monde s'inquiète, tu sais. »
Une connaissance d'Espi ? Un épéiste du Japon ? L'armée unifiée ?
Ce type, c'est qui…
« Je rentre pas. »
« Oyoyo… C'est embêtant, ça. »
Face aux mots d'Espi, tremblante de peur, l'homme soupire lui aussi, l'air embêté.
« Ouais, vraiment embêtant. Si je signale ça… Que je glandais en incognito va être découvert, hein ? Le vieux Mikado va me gronder. Mais si on découvre que j'ai laissé une camarade disparue sans rien faire, je me fais gronder aussi. Mais si je signale et qu'Espi-jou se fait ramener… Elle va pleurer… Se faire punir… C'est pas bien… Si jou veut vraiment partir, je veux exaucer son vœu… Mais bon… »
Il marmonne en se tenant la tête, mais d'après le contenu, c'est sûr que c'est quelqu'un de l'armée unifiée.
Et vu son attitude avec Espi, un grade assez élevé…
« Hein ? C'est pas une situation délicate, ça ? »
« …… Ah ? »
« Et puis, même si t'es gentil avec les femmes, une jou qui ne connaît rien au monde se balade avec un frérot dont on ne sait même pas s'il est cheval ou vache… Mais jou est déjà super attachée, donc t'as pas l'air méchant… Ou alors elle se fait avoir… Huum… Si c'est pour autant m'inquiéter, j'aurais mieux fait de pas m'en apercevoir. »
« …… Hé, ho, j'arnaque personne, moi… »
« C'est ça ? Alors, on fait quoi ? Je ferme les yeux ? … Ah, mais moi j'peux pas fermer les yeux, j'suis aveugle, dahahaha ! »
Je sens son regard. Les yeux qui regardaient Espi se tournent vers moi, comme pour me jauger… Hein ? Aveugle ? Qu'est-ce qu'il dit ? Il a l'air tout à fait normal…
« Ah… »
Et Traina a l'air d'avoir réalisé quelque chose.
Quoi…
« Vole loiiiiiin ! »
« …… Eh ? »
« N'a ? Cho, jou, ma, ma, nuboooooooo ! ? »
L'instant d'après, quand Espi crie et tend la main vers l'homme, une vague de choc intense surgit soudain et l'homme traverse le mur du magasin pour être projeté dehors.
« Hum… »
« Cho, Espi, o, oma… Na, qu'est-ce que t'as fait ! »
« Iko, Onii-chan ! »
« Non non, mais, il est pas mort, lui… »
« Il meurt pas avec ça. Alors on se barre vite ! »
Elle me choppe la main, et de l'autre main elle fait un geste vers mes bagages à mes pieds, qui se mettent à « flotter ».
« Vite, on fuit ! On va se faire attraper ! Je rentre pas ! Je reste avec Onii-chan ! »
« Ah, euh, a, aaa~ Bon sang, toi… »
D'ailleurs, l'homme projeté dehors, il va bien ?
Mais même si je veux vérifier, Espi me tire sans s'en soucier.
« Daa~ Bon ! Excusez-moi ! Je paie le mur avec ça ! »
Je file un des sacs bourrés d'or au serveur interloqué pour le mur qu'Espi a cassé, et je me fais entraîner par elle en courant.