Ils marchèrent dans la plaine pendant une heure.
Enfin, une forêt apparut au loin, par aperçus.
Les deux filles retrouvèrent de l'énergie et accélérèrent le pas.
« Y-ya ! On est enfin arrivées ! »
« C'est une forêt assez profonde... »
Elles pénétrèrent à l'intérieur.
La végétation y était si dense qu'elle bloquait presque toute la lumière du ciel, plongeant le lieu dans une pénombre permanente. En outre, les fourrés abondaient, un terrain idéal pour des attaques surprises de monstres.
« Je te protégerai, moi ! »
« Vraiment, tu es plus fiable que n'importe qui. »
Si Maple ne peut pas encaisser un coup, personne ne le peut. Sally, tout en surveillant les alentours, avançait dans la forêt en se glissant dans l'ombre de sa camarade.
Une demi-heure plus tard.
L'embuscade qu'elles redoutaient n'eut jamais lieu, et l'exploration se déroula dans le calme le plus total.
« Rien ne sort... »
« C'est justement parce que rien ne sort que c'est louche. »
« Ahaha... c'est vrai... »
La forêt, silencieuse à en faire frémir, était bien louche, comme le disait Sally.
Plus elles s'enfonçaient, plus le moindre bruit disparaissait.
« On... on ne pourrait pas parler de quelque chose !? »
L'angoisse indicible arracha un cri à Sally.
« Hein !? Ah, oui, bien sûr ! Euh... »
Au moment où Maple tentait de forcer la conversation pour briser cette atmosphère, un *pouf* sec, bruit d'inflammation, parvint à leurs oreilles.
C'était le premier son depuis un moment ; toutes deux réagirent au quart de tour et se tournèrent vers sa provenance.
Quelques flammes bleues, des *hitodama*, flottaient vers elles en vacillant.
« C'est un jeu, c'est un jeu, c'est un jeu... ! Bon, ça va, ça va... »
Sally marmonna pour se rassurer.
« Ça a l'air tout sauf "ça va" !? »
« On fuit ? On fuit, oui, on fuit ! »
La preuve était faite que rien n'allait.
« Bon, utiliser "Gloutonnerie" serait du gâchis... »
« Al-alors, enlève ton équipement ! Je te porte, dépêche-toi ! Elles approchent ! »
Maple ne garda que Shingetsu par précaution et sauta sur le dos de Sally.
Celle-ci se mit à courir sans un mot.
Depuis l'apparition des *hitodama*, les monstres semblaient s'être animés. Crânes flottants, *hitodama* de toutes couleurs, zombies, silhouettes humaines translucides : une véritable ménagerie de spectres et de fantômes surgissait de toutes parts.
« Kuh... ! On n'aurait jamais dû entrer dans cette forêt ! »
« Oh ! De jolies flammes ! Il y en a même des vertes ! »
Les deux joueuses présentaient un écart de température digne d'un désert et d'une toundra. Sans engager le combat, elles traversèrent la forêt en courant.
Elles finirent par dénicher une masure en ruine et s'y réfugièrent en urgence.
« C'est délabré... on explore quand même ? »
« Je te laisse faire. »
« Tu as toujours eu la frousse des fantômes, toi. »
« Impossible de m'y habituer. Dans un jeu, on peut au moins fuir... »
Solly s'affala, exténuée, sur une chaise de la masure. Maple commença son inspection, mais la pièce ne contenait presque aucun meuble.
Une table branlante, la chaise tout aussi branlante sur laquelle était assise Sally, un tapis crasseux glissé sous la table, et une vieille commode. Pas de lit. Personne n'habitait là.
Aux fenêtres, des vitres fêlées ou ébréchées tenaient encore tant bien que mal dans leurs cadres.
« Voyons le contenu de la commode... rien du tout. »
Maple avait espéré y trouver quelques médailles, mais la chance ne souriait pas à ce point.
Elle ouvrir sa fenêtre de statut et vérifia l'horloge intégrée.
« On fait quoi ? L'heure de jeu dépasse dix-huit heures... la nuit va tomber. »
« Ah... c'est pour ça que les fantômes sont sortis... Mauvais timing pour entrer... On a assez de nourriture pour tenir, mais dormir ici ne m'enchante pas... Pourtant... »
Solly jeta un regard par la fenêtre.
Dehors, une foule de silhouettes manifestement non-joueurs grouillait.
La masure semblait sûre, aucun monstre n'y entrait.
Mais en sortir replongerait Sally en enfer.
« Pas le choix... je vais patienter... »
Maple, l'exploration terminée, vint s'asseoir à côté d'elle. Faute de chaise, directement par terre.
« Remettons l'équipement... le grand bouclier avec Blanche-Neige ira bien... Tiens, on fait une partie de cartes ? »
Le jeu propose quelques objets de divertissement simples ; c'en est un.
« Ça nous changera un peu les idées, mais à deux, n'importe quelle partie se termine vite, tu sais ? »
« Ah ! C-c'est vrai ! J'n'y avais pas pensé ! »
Solly sourit en voyant la mine déconfite de Maple.
Cette dernière semblait aller un peu mieux. Elle s'étira longuement, puis prit le paquet de cartes que lui tendait Maple et commença à distribuer.
La nuit ne faisait que commencer.
« Yoshi... c'est celui-là ! »
« Dommage, c'est le joker. »
« Grrr... »
Maple grogna.
Elles jouaient aux cartes, aux échecs, aux différents jeux que Maple avait sortis.
Elles firent une pause pour le dîner, puis reprirent.
Dans le jeu, manger n'est pas indispensable, mais Sally avait apporté une grande quantité de provisions car elle ne se sentait pas bien si elle ne respectait pas les horaires de repas de la vraie vie, même en jeu. Elles mangèrent à deux.
Maple, elle, n'avait apporté que les jeux.
« Hmm... celui-ci ! Oui, j'ai gagné ! »
« Chikusho... »
Une scène digne d'une chambre de voyage scolaire, mais le décor alentour était une forêt profonde, et le toit, une ruine.
« Ça fait un moment... il est déjà vingt-deux heures. »
Maple vérifia l'heure et rangea les cartes dans son inventaire.
« Dehors, ils gesticulent toujours autant... On va devoir passer la nuit ici, hein... »
« C'est ce qu'il y a de mieux. Il y a sûrement des médailles ou de l'équipement quelque part dans la forêt... On attendra que les monstres disparaissent, au lever du jour. »
« Désolée de t'avoir empêchée d'explorer. »
« T'inquiète ! À condition que tu te démènes demain ! »
« Compris ! »
Elles sortirent leurs sacs de couchage et les déplièrent au sol.
Après s'être souhaité une bonne nuit, elles s'allongèrent.
Le risque d'attaque n'étant pas nul, elles dormiraient par tours de deux heures.
Maple prit le premier quart.
« C'est calme... »
Seul le souffle de Maple troublait le silence de la masure. Sally, seule sur sa chaise, montait la garde.
L'inquiétude semblait vaine : aucun monstre n'attaqua.
Minuit sonna. Sally se leva pour réveiller Maple.
C'est alors qu'une voix grave, saturée de parasites, s'éleva aux environs de la table.
Elle était hachée, mais indéniablement audible.
« Uwahhhhh ! »
Solly, qui allait secouer Maple, s'effondra sur elle comme une marionnette dont on a coupé les fils.
Maple, grâce à sa défense légendaire, ne broncha pas et continua de dormir. Mais le choc de l'armure contre le sol fit un vacarme d'enfer, et entre les cris de Sally et la voix grave, elle se réveilla en sursaut.
« Qu'est-ce qu'il y a !? »
« Y-a... y-a un truc ! Sous la table ! Sous la table ! »
Laissant de côté Sally, dont le vocabulaire s'était effondré sous la panique, Maple s'approcha de la table.
Le bruit venait bien de là.
Elle tendit l'oreille pour en localiser la source.
« Sous la table... juste en dessous ? »
Un tapis miteux y était étendu.
Comme Sally s'était recroquevillée dans un coin, Maple déplaça la table de toutes ses forces.
[FOR 0] : c'est ça.
Elle souleva le tapis pour regarder en dessous.
« C'est... une cave ? »
Une trappe découpée dans le plancher, munie d'une poignée, apparut.
Maple l'ouvrit immédiatement.
« Elle s'ouvre facile ! ... Un escalier. »
La voix grossissait. Le responsable était sans conteste là-dessous.
« J'vais jeter un coup d'œil ! »
« Moi aussi... je viens. Si t'arrives quelque chose, c'est fichu... »
Solly se releva lentement et se colla dans le dos de Maple.
« Devant, c'est à moi ! »
« Merci... Allez, y allons ! »
Solly se remobilisa, et toutes deux descendirent l'escalier vers la source de cette voix.