Sa question posée, Shen Lian garda les yeux rivés sur Lin Xiaojiu, guettant sa réaction. Il le vit se figer de stupeur un instant, puis pincer les lèvres et, enfin, relever la tête vers lui comme s'il venait de comprendre quelque chose.
À l'instant où Lin Xiaojiu ouvrit la bouche, Shen Lian serra les poings, le cœur remonté dans la gorge. Il regretta même un instant sa précipitation : il n'aurait pas dû poser cette question sur un coup de tête.
Cela ne cadrait ni avec l'image de calme et de maîtrise qu'il donnait d'ordinaire, ni avec son souci constant de ne rien brusquer. Il semblait pourtant incapable de se retenir : dès qu'il s'agissait de Lin Xiaojiu, il ne se maîtrisait jamais.
Lin Xiaojiu ignorait tout des remous qui avaient agité le cœur de Shen Lian en si peu de temps. Il se contentait de réfléchir sérieusement à ce que celui-ci venait de dire.
Puis Lin Xiaojiu releva la tête et lui répondit avec gravité : « Je le reconnais, si je t'aime bien, c'est en partie parce que tu es beau. Mais cela n'a rien à voir avec le fait que tu sois juren ou non. »
Cela dit, il parut un peu gêné, mais il continua : « Après tout, que tu sois juren ou pas ne change rien pour moi. Je n'ai pas besoin d'un statut éminent. Ce que je veux, je peux l'obtenir par mes propres efforts. »
Tandis qu'il parlait, ses yeux brillaient, et lui qui était déjà joli devenait à cet instant plus charmant encore.
Shen Lian parut alors envoûté. Il se pencha vers Lin Xiaojiu, plongea son regard dans ses yeux clairs, noirs et blancs, et laissa même percer une pointe de séduction dans sa voix : « Autrement dit, c'est mon visage qui te plaît ? »
Lin Xiaojiu regarda ce beau visage tout près du sien, sentit l'aura fraîche de Shen Lian qui semblait l'envelopper tout entier, et son propre visage s'empourpra instantanément.
Il recula d'un pas sans y penser, hors de portée de cette aura, puis dit en rougissant : « En fait, on ne peut pas dire ça. Je ne regarde pas seulement ton visage. Tu es quelqu'un de bien aussi, sinon tu ne me plairais pas ! »
En disant cela, Lin Xiaojiu ne montra pas la moindre timidité. Une autre sorte de culpabilité, obscure, avait pris toute la place dans son cœur.
Shen Lian vit ses yeux fuir de tous côtés à la fin de sa phrase, et il se rappela comme Lin Xiaojiu l'avait fixé, tout à l'heure, à sa sortie du bain. Il eut un rire léger et dit doucement à celui qui lui faisait face : « Petit menteur. »
C'était bien son visage qui lui plaisait, et il refusait de l'admettre.
Mais Shen Lian, pour une raison qui lui échappait, était très heureux de l'entendre. Heureux que Lin Xiaojiu n'aime pas son statut prestigieux, mais l'aime simplement pour lui-même, pour les qualités qu'il possédait, et rien de plus.
Lin Xiaojiu releva les yeux sans raison particulière et vit Shen Lian sourire.
En un instant, le printemps s'ouvrit et le soleil se mit à briller.
Autrefois, quand Shen Lian souriait, c'était toujours avec douceur et retenue, comme un rayon de soleil à travers une vitre : l'air tendre, mais froid au toucher.
Là, en revanche, Shen Lian souriait d'un éclat inhabituel, comme la première brise d'une journée de printemps, une brise qui vous réchauffe et vous met à l'aise.
Lin Xiaojiu en resta comme hypnotisé, les yeux dans le vague, incapable d'en sortir pendant un long moment.
Sa réaction sembla ravir Shen Lian, dont le sourire s'élargit. Ses yeux clairs se chargèrent d'une profonde invitation.
Lin Xiaojiu déglutit malgré lui, songeant sans queue ni tête qu'il y avait bien une raison pour que les démons des vieux recueils de contes prennent toujours l'apparence de lettrés.
Réunir en soi la pureté et l'attrait : qui n'y succomberait pas ? Qui pourrait y résister ?
Lin Xiaojiu était de ceux qui succombaient. À cet instant, il fixait Shen Lian de ses grands yeux bêtes, l'esprit parti ailleurs, jusqu'à ce qu'une fraîcheur sur ses lèvres lui fasse brusquement écarquiller les yeux.
Shen Lian venait de l'embrasser ?
Sa bouche s'entrouvrit de surprise, et un baiser plus profond suivit. Il agrippa d'instinct l'étoffe contre laquelle il s'appuyait.
Dans la cour silencieuse, le vent froissait la cime des arbres et laissait tomber çà et là quelques feuilles vertes.
Quand Shen Lian le relâcha, Lin Xiaojiu était blotti dans ses bras, ses yeux clairs, noirs et blancs, voilés d'une brume.
Shen Lian baissa les yeux sur ce garçon accroché à lui et, devant son air hébété, tendit la main pour écarter les mèches folles de sa joue, puis lui déposa un baiser sur le front.
Quand Lin Xiaojiu se remit enfin de cette secousse, il leva vers Shen Lian un regard perdu et demanda, l'esprit encore embrumé : « Pourquoi tu m'as embrassé ? »
Shen Lian se contenta de le regarder, les yeux profonds comme un gouffre sans fond, puis lui souffla à l'oreille : « Parce que tu avais l'air d'en avoir très envie. »
« Petit patron. »
« Petit patron ! »
« Petit patron, je voudrais régler l'addition ! »
Il fallut que le client l'appelle une deuxième fois pour que Lin Xiaojiu émerge de sa rêverie. Sous son regard un peu perplexe, il s'excusa : « Pardon, qu'est-ce que vous disiez ? »
Le client était un habitué. Voyant que Lin Xiaojiu n'avait pas réagi, il ne se fâcha pas. Il le regarda simplement et demanda, un peu intrigué : « Petit patron, il vous est arrivé quelque chose d'heureux, aujourd'hui ? »
Lin Xiaojiu marqua un temps de perplexité, ne comprenant pas bien pourquoi il posait cette question.
Le client parut lire dans ses pensées. Il le regarda avec bienveillance et dit d'un ton taquin : « Parce que, pendant que vous rêvassiez, vous n'avez pas cessé de sourire. On aurait dit que vous repensiez à quelque chose d'agréable, au point de ne pas m'entendre vous appeler. »
Lin Xiaojiu était justement en train de songer à ce baiser inexplicable avec Shen Lian. Aux mots du client, il rougit de plus belle, ce qui le rendit plus attendrissant encore.
Le client le regarda et sourit avec gentillesse : « Petit patron, quand il vous arrive du bon, il faut vous en réjouir. Ce n'est pas la peine de vous mettre dans tous ces états. »
Lin Xiaojiu hocha la tête en rougissant, calcula la note, encaissa et le regarda partir.
Une fois le client parti, il repensa encore à ses paroles : avait-il vraiment été distrait à ce point, ou son air d'amoureux transi était-il si voyant que même un client l'avait remarqué ?
Ses pensées revinrent vite à ce baiser inexplicable avec Shen Lian, et au souvenir de sa fin, tout aussi inexplicable.
Lin Xiaojiu ne savait pas pourquoi Shen Lian l'avait soudain embrassé. Peut-être parce qu'il avait l'air, à ce moment-là, de n'attendre que ça ?
Mais il estimait que, même s'il était éperdu de Shen Lian, il n'aurait pas dû le montrer aussi ouvertement.
Et puis il n'avait toujours pas compris ce qu'ils étaient l'un pour l'autre.
Il s'était déclaré, et Shen Lian l'avait embrassé.
Mais à sa déclaration, Shen Lian n'avait donné aucune réponse.
Ce baiser inattendu avait été comme un brusque accès de passion, un contact fugace.
Comme s'ils avaient franchi la barrière qui les séparait. Ensuite, ils s'étaient conduits comme d'habitude, si bien qu'il lui semblait ne s'être jamais déclaré et que Shen Lian ne l'avait jamais embrassé sur un coup de tête.
Lin Xiaojiu se passa nerveusement la main dans les cheveux, le visage tiraillé.
Jin Zhu venait de prendre la commande d'un client qui voulait acheter du thé au lait et obtenir une remise du petit patron ; il venait donc le lui demander. Mais en approchant, il vit Lin Xiaojiu tourmenté par il ne savait quoi et s'arrêta d'instinct.
Lin Xiaojiu, lui, sortit de sa rêverie et se tourna vers Jin Zhu, l'air égaré : « Qu'est-ce qu'il y a ? Un problème ? »
Jin Zhu regarda Lin Xiaojiu, redevenu normal en un clin d'œil, et lui rapporta discrètement la demande du client.
Après l'avoir écouté, Lin Xiaojiu secoua la tête et trancha : « Non, c'est un précédent que nous ne pouvons pas créer. Si tu lui fais une remise aujourd'hui, d'autres clients voudront la même la prochaine fois. Et si des clients achètent davantage et exigent une remise plus grosse, on la leur accordera ? À la longue, les exigences ne feront qu'augmenter, et cela ne servira pas le développement de la boutique. »
Jin Zhu avait d'abord pensé qu'une petite remise n'aurait pas porté à conséquence, mais après cette explication, il trouva que Lin Xiaojiu avait raison.
Il en eut aussitôt honte. Il n'avait pensé qu'à faire acheter davantage au client dans l'immédiat, sans réfléchir aux ennuis à venir. C'était sans doute pour cela qu'il n'était qu'un employé, tandis que Lin Xiaojiu était le patron.
Après l'avoir écouté, Jin Zhu réfléchit un moment, puis alla trouver le client pour lui opposer un refus.
Pendant ce temps, Lin Xiaojiu restait assis, de nouveau perdu dans ses pensées. Il ne savait pas où il en était avec Shen Lian. La barrière entre eux était-elle tombée, oui ou non ?
Lin Xiaojiu, qui avait toujours été lent en matière de sentiments, trouvait qu'un problème d'une telle envergure le dépassait.
Il finit par décider de poser directement la question, pour ne plus avoir à deviner et à se mettre dans cet état.
Une fois la décision prise, il se sentit tout de suite beaucoup mieux.
Il était encore assis là, à se donner du courage et à répéter mentalement ce qu'il dirait à Shen Lian à son retour, quand la conversation de quelques clients tout près attira son attention.
« Au fait, tu sais quand ce marchand d'hommes sera exécuté ? »
« Bien sûr qu'on le sait ! Un jour aussi important, il n'y a presque personne en ville qui l'ignore. »
« Tu iras voir ? »
« Évidemment ! Qui n'aurait pas envie de voir comment finissent ces marchands d'hommes qui ne l'ont pas volé ? »
Lin Xiaojiu les écouta expliquer qu'ils iraient non seulement assister à l'exécution, mais qu'ils y regarderaient de près. Une pensée le traversa d'un coup : il n'avait pas encore parlé de Huang Qi à Shen Lian.
C'était pourtant une chose qu'il aurait dû dire au moment de sa déclaration, et il ne l'avait pas fait. Il avait complètement oublié ?
Lin Xiaojiu se mit à la place de Shen Lian.
Si quelqu'un se déclarait à lui, qu'il éprouvait lui aussi quelque chose et donnait même son accord à demi-mot, et que cette personne lui annonçait ensuite qu'elle avait eu un amant avant lui, que penserait-il ?
Lin Xiaojiu estima que, à sa place, il conclurait sans hésiter que l'autre était un cœur d'artichaut. Sinon, pourquoi l'aurait-il trouvé si vite après avoir rompu avec son amant ?
Plus il y pensait, plus il se voyait perdu. Shen Lian venait tout juste de l'accepter, et voilà qu'il allait lui assener une nouvelle pareille.
Même quelqu'un d'aussi doux que Shen Lian ne pourrait sans doute pas accepter ce qu'il avait fait, si ?
Plus il y pensait, plus il devenait triste, plus encore qu'avant sa déclaration.
Avant de se déclarer, il n'avait à s'inquiéter que d'une chose : serait-il accepté ?
Mais après s'être déclaré et avoir cru l'être, l'idée d'être finalement rejeté lui donnait l'impression que le ciel allait lui tomber sur la tête.
Il était donc un peu abattu, et se reprochait même d'avoir cédé à la tentation la veille au lieu de laisser les choses venir plus tard, quand la tante Chen l'approcha en catimini, l'air de comploter, et lui dit : « Petit patron. »
Lin Xiaojiu, déjà plongé dans un scénario où Shen Lian, furieux après l'avoir entendu, déclarerait qu'ils ne se verraient plus et quitterait la maison avec ses bagages, ne revint pas sur terre en entendant sa voix.
Il fallut qu'on lui tire de nouveau la manche pour qu'il tourne la tête. En découvrant l'air furtif de la tante Chen, il reprit enfin ses esprits.
Lin Xiaojiu fut interloqué par cette mine de voleuse. Il la regarda et demanda, intrigué : « Tante Chen, qu'est-ce qui se passe ? »
À sa question, la tante Chen se tourna vers lui, l'air hésitant. Puis, comme si elle venait de s'y résoudre, elle déclara : « Petit patron, j'ai quelque chose à vous dire. »
Un peu déconcerté par son attitude, Lin Xiaojiu en oublia un instant sa mélancolie. Il se contenta de hocher la tête, l'air absent : « Oui, dites-moi. »
Voyant qu'il acceptait, la tante Chen se rapprocha encore et lui murmura à l'oreille : « Petit patron, je trouve que Xiu Niang se conduit bizarrement, ces temps-ci ! »
Lin Xiaojiu ne s'attendait pas à cela. Il en resta saisi et demanda tout net : « Qu'est-ce qu'elle a ? »
Voyant Lin Xiaojiu réagir, la tante Chen retrouva de l'entrain. Elle se claqua la cuisse et poursuivit : « Je la trouve très inhabituelle depuis quelque temps. Avant, Xiu Niang gardait le nez sur son ouvrage et ne se mêlait jamais de rien. Mais ces derniers jours, j'ai l'impression qu'elle tourne autour de nous et qu'elle regarde sans arrêt comment le petit patron et moi cuisinons. »
À ces mots, alors même qu'il n'y avait guère prêté attention jusque-là, le cœur de Lin Xiaojiu manqua un battement. Il n'aurait pas su décrire ce qu'il ressentait.
La tante Chen observa son expression et soupira intérieurement. Elle estimait que Lin Xiaojiu était un employeur excellent. Non seulement il les payait correctement, mais il ne leur imposait pas d'heures supplémentaires, ne leur cherchait jamais noise, et avait même proposé d'augmenter leurs gages quand les affaires s'étaient améliorées.
Un si bon patron avait cependant un défaut : il manquait de méfiance. Ou plutôt, à force de leur faire confiance et d'être débordé, il ne pouvait prêter attention à tout le monde ni prendre le temps de penser au reste, et laissait donc passer bien des choses.
Quelles que fussent les intentions de Xiu Niang, la tante Chen se sentait tenue d'avertir Lin Xiaojiu.
Sans compter que Lin Xiaojiu était un bon patron : il avait aussi un savoir-faire remarquable, hors de leur portée. Et puis il avait un époux si prometteur : son avenir ne pouvait qu'être brillant.
La tante Chen n'entendait rien aux grands principes, mais elle avait sa sagesse à elle. Elle sentait que travailler pour Lin Xiaojiu offrait bien plus d'avenir que de se mettre à son compte.
Aussi, en remarquant l'étrange conduite de Xiu Niang, elle n'était pas allée lui demander d'abord ce qu'elle mijotait : elle était venue directement en avertir Lin Xiaojiu.
Après avoir écouté la tante Chen, le cœur de Lin Xiaojiu, passé le premier saut, retrouva vite son calme. Il lui fit un signe de tête et dit : « Je suis au courant. »
Le voyant si sûr de lui, la tante Chen ne put s'empêcher de demander : « Et qu'est-ce que le petit patron compte faire ? »
Puisqu'elle était venue l'avertir, Lin Xiaojiu ne lui cacha pas sa pensée. Il répondit franchement : « Je veux voir ce qu'elle a en tête avant de décider. Si elle cherche seulement à me voler mon savoir-faire pour ouvrir sa propre échoppe plus tard, je n'y vois pas grand mal. Si elle a d'autres intentions, il faudra peut-être que je lui demande de partir. »
Aux mots de Lin Xiaojiu, les yeux de la tante Chen s'écarquillèrent malgré elle, et elle demanda, incrédule : « Vous ne feriez rien, même si elle vous volait votre savoir-faire ? »
Lin Xiaojiu eut un petit rire, mais un autre sentiment perçait dans son sourire. Il dit d'un ton léger : « Qui a envie de travailler pour les autres toute sa vie ? Si l'occasion se présentait, la plupart des gens ne voudraient-ils pas se mettre à leur compte et gagner davantage ? Si elle veut seulement apprendre un métier et économiser pour ouvrir sa propre boutique, je la soutiens, en vérité. »
Il dit cela d'un ton particulièrement grave, les yeux plantés dans ceux de la tante Chen, ce qui la mit un peu mal à l'aise.
De fait, en arrivant chez Lin Xiaojiu et en voyant comme les affaires prospéraient, la tante Chen aussi avait envisagé d'apprendre en cachette sa recette secrète pour se lancer plus tard.
Mais, d'une part, elle trouvait cela malhonnête ; d'autre part, elle savait qu'il fallait un capital pour ouvrir un commerce, et que sa famille n'en avait peut-être pas les moyens. Elle y avait donc renoncé.
Plus tard, quand son mari avait appris qu'elle aidait Lin Xiaojiu à préparer le thé au lait et lui avait dit d'en apprendre la recette, elle avait refusé tout net.
Dans l'ancien temps comme aujourd'hui, les ambitieux raisonnent tous pareil : apprendre un métier quelques années, puis rentrer au pays ouvrir sa propre boutique.
Certains se placent comme apprentis et, au bout de quelques années, quittent leur maître. D'autres entrent dans une maison réputée, y travaillent quelques années, montent peu à peu, apprennent le métier, puis prennent congé du patron.
Mais apprendre un métier n'est pas facile, et économiser de quoi ouvrir une boutique l'est encore moins.
Si Lin Xiaojiu n'avait pas eu la chance d'avoir déjà une boutique, il n'aurait pas pu en ouvrir une si aisément.
Dans sa vie précédente, avant de trouver un maître, Lin Xiaojiu avait lui aussi envisagé un tel plan. Heureusement, il avait alors trouvé non seulement une véritable école de cuisine, mais aussi un maître d'exception.
Malgré cela, Lin Xiaojiu avait souvent entendu son maître, septuagénaire, évoquer les épreuves de sa jeunesse et les difficultés rencontrées pendant ses années de galère.
Même si son maître s'efforçait de raconter cette période difficile de la façon la plus drôle possible, il en devinait tout de même quelque chose. Aussi Lin Xiaojiu éprouvait-il toujours de l'empathie et de la compassion pour ces gens-là.
La tante Chen fut profondément remuée par ces paroles : décidément, Lin Xiaojiu était le meilleur des patrons.
Lin Xiaojiu se contenta de lui faire comprendre qu'il avait saisi et n'ajouta rien.
À cet instant, un autre client commanda du thé au lait, et la tante Chen retourna à son ouvrage.
Une fois qu'elle fut partie, Lin Xiaojiu resta à sa place, et l'assurance qu'il venait d'afficher s'effondra d'un coup. Il laissa échapper un long soupir.
Un ennui après l'autre : c'était bien contrariant.
Les affaires de Lin Xiaojiu prospéraient de plus en plus, portées par l'estime du magistrat du comté et par le lancement de tant de nouveautés.
Comme la boutique de Lin Xiaojiu marchait fort, de plus en plus de gens venaient y manger, et de moins en moins allaient ailleurs, ce qui faisait naturellement chuter les affaires des autres.
À une rue seulement de chez Lin Xiaojiu, un nouveau restaurant de Mala Tang avait ouvert. Sa décoration ne valait pas celle de la nouvelle boutique de Lin Xiaojiu, mais elle dépassait largement celle des autres établissements.
Or cette échoppe, qui grouillait encore de monde quelques jours plus tôt, était maintenant déserte.
Son propriétaire, le patron Xu, était assis au premier étage et contemplait la situation en tirant sur sa pipe, les rides du front assez profondes pour y attraper des mouches.
Le temps de boire une demi-tasse de thé, un homme maigre grimpa l'escalier en courant et se présenta devant lui, respectueusement : « Patron. »
Le patron Xu se tourna vers lui, l'air mécontent, le ton chargé d'impatience : « Alors ? Cette femme accepte de parler ? »
L'homme baissa encore la tête, hésitant : « Elle a accepté, mais pour l'instant Lin Xiaojiu garde sa recette secrète de très près : elle n'a pas beaucoup d'occasions. Si elle s'y prend trop ouvertement, elle risque d'être découverte. »
Le patron Xu tapa sa pipe sur la table et jeta un œil aux quelques clients épars du rez-de-chaussée : « Continue à la payer davantage. Fais en sorte qu'elle me vole cette chose au plus vite, même si elle doit se faire prendre. Sinon, à ce rythme, nous aurons fermé boutique avant même de l'avoir. »
« Bien. » L'homme n'osa émettre aucune objection aux ordres du patron. Il acquiesça et redescendit aussitôt.
Une fois l'homme parti, le patron Xu regarda par-dessus les hauts avant-toits en direction de la boutique de Lin Xiaojiu, non loin de là. Il refusait d'y croire : même sans la recette de Lin Xiaojiu, il ne pourrait donc pas le battre !
Lin Xiaojiu, pourtant, ne s'occupa pas d'abord de l'affaire Xiu Niang.
D'abord, parce qu'il ignorait encore ce qu'elle mijotait : il lui fallait attendre et voir.
Ensuite, parce que pour prendre un voleur, il faut des preuves. Pour l'instant, il n'avait que la parole de la tante Chen, et agir à la légère aurait été mauvais pour tout le monde.
Enfin, et surtout, parce que Shen Lian était rentré, et qu'il devait obtenir aujourd'hui une réponse claire sur ce qu'il en était.