Geng Xiang se retira sans bruit de l'angle du mur, son visage anguleux tout plein de stupeur. Il n'aurait jamais imaginé que le très hautain Secrétaire Kui fût l'oncle de Kui Lin, ni qu'il comptât lui aussi parmi les gens que Shen Lian avait offensés.
À cette nouvelle soudaine, une seule pensée occupa l'esprit de Geng Xiang : comme le Secrétaire Kui, il s'était fait un ennemi de Shen Lian. N'y avait-il pas là de quoi se servir de l'animosité entre les deux hommes pour assouvir sa vengeance ?
Plus il y songeait, plus il s'exaltait. Son coeur cognait et son esprit s'agitait au point qu'il ne vit pas venir vers lui un passant.
Il le heurta de l'épaule, et l'autre l'injuria : « Non mais, qu'est-ce que tu fais ! »
Geng Xiang n'avait cure de quoi que ce fût en cet instant, pas même de l'insulte. Il leva à peine les yeux vers l'homme devant lui, puis s'éloigna en hâte.
Celui qu'il avait bousculé fronça les sourcils devant une telle conduite et lâcha, agacé : « En voilà des manières ! Quel grossier personnage. »
Shen Lian et Mu Qing ignoraient que leur conversation avait eu des oreilles. Ayant établi que Kui Xing était bien l'oncle de Kui Lin, et qu'il portait à son neveu une affection particulière, ils redoutaient que Kui Xing ne cherche des ennuis à Shen Lian à cause de Kui Lin. Chacun se mit à former ses propres plans.
Mu Qing s'inquiétait beaucoup pour Shen Lian. Celui-ci était sans le moindre pouvoir et il venait d'offenser un fonctionnaire du rang de Secrétaire. Si cet homme échouait à l'abattre cette fois-ci, il s'en prendrait sans doute à lui de nouveau.
En ami qu'il était, Mu Qing estimait de son devoir de se soucier de sa sécurité. « Frère Shen, que comptes-tu faire ensuite ? S'il continue de te chercher noise, comment t'y prendras-tu ? »
Mu Qing ne croyait certainement pas que le Secrétaire Kui fût de ces gens qui passent l'éponge sur une offense mineure et ne gardent pas rancune. S'il l'avait été, Shen Lian n'aurait pas été convoqué pour s'expliquer sur une affaire que le doyen avait tacitement approuvée de longue date.
Shen Lian y avait manifestement songé, lui aussi. Il s'en inquiétait pourtant moins que Mu Qing : dans sa vie antérieure, il avait enquêté sur Kui Xing et savait que l'homme s'était rendu coupable de bien des forfaits.
Or de tels forfaits ne s'accomplissent pas en une nuit. Ils avaient forcément commencé bien avant qu'il n'atteigne son rang actuel, et n'avaient été découverts que peu à peu, plus tard.
Shen Lian en déduisait que Kui Xing trempait probablement déjà dans quantité de mauvaises affaires, mais qu'il s'y montrait plus prudent qu'il ne le serait par la suite : voilà pourquoi personne ne les avait encore mises au jour.
Ce que Shen Lian devait faire à présent, c'était enquêter sur les agissements de Kui Xing, trouver de quoi le tenir, puis l'abattre une fois pour toutes. Faute de quoi ce serait comme frapper un serpent sans l'achever : il finirait par en pâtir.
Cette idée bien arrêtée en tête, Shen Lian regarda Mu Qing qui se tenait à ses côtés à se ronger les sangs pour lui, et une ombre de sourire lui monta dans les yeux.
« Frère Mu, ne t'en fais pas. Tant qu'il ne trouvera rien à me reprocher, il ne lui sera pas facile de me brutaliser. Il y a cependant une chose pour laquelle j'aurais besoin de ton aide dès maintenant. J'espère que cela ne te dérangera pas. »
Mu Qing ne s'attendait pas à cela. Après une brève hésitation, il hocha aussitôt la tête et affirma : « Frère Shen, quoi que ce soit, dis-le-moi. Si c'est en mon pouvoir, je ferai de mon mieux. »
Le voyant ainsi, Shen Lian incurva légèrement les lèvres et dit avec douceur : « Ce n'est vraiment pas grand-chose. J'ai simplement besoin que frère Mu m'aide à me renseigner sur un point. »
Le yamen de district.
Sur l'ordre du Préfet, le magistrat de district s'était précipité au yamen dès son réveil, sans oser perdre une minute, prêt à recevoir la mission que lui confiait le Préfet.
Mais une fois arrivé, il attendit, attendit encore, et ne vit point paraître le Préfet. À sa place arrivèrent deux caisses de dossiers d'instruction.
Devant ces deux caisses, le magistrat de district fut d'abord surpris, puis perplexe. Il leva les yeux vers le garde qui les avait apportées, le ton teinté d'incompréhension.
« Que veut dire Monseigneur ? »
Le garde se montra fort poli. À cette question, il commença par lui sourire, puis répondit : « Ce sont toutes choses que Monseigneur m'a chargé de vous remettre. Monseigneur dit que ce sur quoi le magistrat de district doit enquêter se trouve dans ces dossiers, et il vous remercie de votre peine. »
Le magistrat de district écouta ces paroles flatteuses, puis considéra les deux grandes caisses posées devant lui. Ses paupières tressaillirent et il rassembla ce qui lui restait de contenance : « Non, ce n'est pas une peine. C'est le Préfet qui se donne de la peine. »
Sa mission accomplie, le garde s'inclina de nouveau avec élégance devant le magistrat de district et prit congé.
Le magistrat de district le suivit du regard jusqu'à ce que son dos eût disparu. Alors seulement il posa les yeux sur les deux caisses de dossiers et laissa son vieux visage s'affaisser.
« Monseigneur, que faisons-nous maintenant ? »
Le conseiller, qui accompagnait le magistrat de district et le voyait planté là sans bouger depuis un long moment, ne put s'empêcher de poser la question.
Le magistrat de district sursauta à cet appel. Puis il dit, la mine défaite, comme un homme qui n'a plus le goût de vivre : « Que veux-tu que nous fassions ? Naturellement, comme le garde vient de le dire, nous allons fouiller là-dedans et voir s'il en sort un indice ! »
« Bien. »
Plusieurs heures plus tard, le magistrat de district était avachi sur son siège, le conseiller non moins essoufflé assis à côté de lui. Derrière eux, les sbires du yamen leur apportaient sans discontinuer du thé et de l'eau.
Le magistrat de district but une gorgée de l'eau que lui tendait un sbire, se tourna vers le conseiller et dit d'une voix bien affaiblie : « Conseiller, avez-vous relevé quoi que ce soit d'anormal dans ces dossiers ? »
Le conseiller avala une gorgée de thé et poussa un long soupir avant de se tourner vers lui. Puis il eut un sourire amer et secoua la tête.
« Non, Monseigneur. J'en ai honte. Tout ce que je sais, c'est que ces affaires se sont succédé dans le temps, et qu'à chaque fois il y a eu des victimes. Même celles qui n'en ont pas fait semblent s'être mal terminées. »
Le magistrat de district tourna alors le regard sur le côté, vers celui de leurs sbires dont ils étaient le plus fiers, l'homme qui avait résolu tant d'affaires, dans l'attente de sa réponse.
Le sbire leur offrit lui aussi une mine embarrassée et dit à voix basse : « Moi non plus, Monseigneur. Je n'arrive à rien en tirer. »
En entendant ses vieux compagnons, le magistrat de district prit une expression d'une rare complexité, mêlée de trouble et de refus d'admettre son impuissance.
« J'en suis au même point. J'ai même l'impression qu'il n'existe aucun lien entre ces affaires. »
À ces mots, le visage du conseiller se chargea lui aussi d'une expression complexe. Puis il demanda encore : « Dans ce cas, Monseigneur, le Préfet a-t-il fixé un délai pour cette enquête ? »
Le magistrat de district secoua la tête, avec une pointe d'incertitude. « Le Préfet n'a rien exigé de tel. »
Le conseiller allait se détendre quand il entendit son maître poursuivre : « Mais je crois qu'il attend de moi une réponse rapide. Il a paru laisser entendre, ce jour-là, qu'il quitterait bientôt la région. »
Le conseiller en resta interdit un instant. Puis une difficulté passa dans ses yeux tandis qu'il regardait le magistrat de district. « Alors, que devons-nous faire ? Si, si nous ne trouvons rien, le Préfet nous en tiendra-t-il rigueur ? »
Ce n'était pas excès de prudence de sa part. S'il s'était agi d'affaires relevant de leur propre ressort, ils auraient pu prendre tout le temps qu'il leur plaisait pour les résoudre, et quelques mois de plus n'auraient eu aucune importance.
Mais c'étaient là des affaires ordonnées par le Préfet, et ils ignoraient s'ils sauraient les éclaircir dans le délai qu'il avait en tête. Si le Préfet s'en trouvait mécontent, seraient-ils punis ?
À cette question, le vieux visage du magistrat de district se troubla à son tour. Il avait d'abord cru tenir là une occasion, la chance de briller aux yeux du Préfet.
Il comprenait maintenant que ce n'était nullement une occasion : c'était à l'évidence un gouffre.
Ils gardèrent tous le silence, les yeux perdus sur les caisses de dossiers qu'on avait exhumées.
Quelqu'un finit par dire : « Euh, puisque le Préfet est si pressé, pourquoi ne demanderions-nous pas son aide au maître lettré Shen ? »
Après ces mots, la pièce retomba un moment dans le silence.
Au bout d'un long temps, quelqu'un lança soudain : « Mais le maître lettré Shen n'étudie-t-il pas en ce moment à l'Académie ? Ne serait-ce pas trop le déranger ? »
« L'hiver n'approche-t-il pas ? On m'a dit qu'à l'Académie, les cours finissent plus tôt en hiver et que le congé de repos est plus long. Et puis le maître lettré Shen est si intelligent : peut-être trouverait-il le point capital en très peu de temps. »
« C'est vrai, et si nous ne le sollicitons pas, je ne crois vraiment pas que nous puissions répondre à la demande du Préfet dans les temps ! »
Chacun donna son avis, puis tous se turent et se tournèrent vers le magistrat de district.
Celui-ci restait assis, le regard flottant vers la pile de dossiers un peu plus loin. Enfin, sous les yeux pleins d'attente de son monde, il demanda d'une voix basse et hésitante :
« Et si nous faisions venir le jeune Shen pour l'interroger ? S'il a le temps, qu'il nous aide. S'il ne l'a pas, n'en parlons plus. »
À ces mots, tous s'éclairèrent d'un coup et joignirent les mains devant lui en disant : « C'est entendu, Monseigneur. Nous allons de ce pas inviter le maître lettré Shen. »
Confier l'affaire à l'intelligence de Shen Lian valait infiniment mieux que de tâtonner au hasard sans avancer d'un pouce.
Le magistrat de district soupira en regardant cette assemblée tout excitée. Pour l'instant, ils pouvaient demander de l'aide à Shen Lian dès qu'une difficulté se présentait. Mais plus tard, quand Shen Lian aurait percé et qu'il ne serait plus là, vers qui se tourneraient-ils ?
La boutique de Lin Xiaojiu.
Lin Xiaojiu fit charger par ses employés les plats fraîchement préparés sur les charrettes, veilla à ce que les seaux de bois fussent solidement arrimés, puis les regarda partir avant de rentrer dans la boutique.
À peine était-il entré dans l'arrière-cuisine qu'il vit les vieilles femmes affairées à laver marmites et bols, et Jin Tao qui s'apprêtait à leur donner un coup de main.
Lin Xiaojiu sourit de la diligence de Jin Tao. Il avait beau lui répéter que chacun avait ses attributions, elle se portait toujours volontaire sans la moindre hésitation dès qu'un renfort manquait.
« Jin Tao ! »
Lin Xiaojiu l'appela de loin. Celle qui allait se pencher se raidit et releva la tête pour trouver Lin Xiaojiu qui la fixait d'un air navré.
Jin Tao baissa les yeux sur ses manches retroussées, eut un sourire gêné et les redescendit prestement.
La vieille femme qui lavait la vaisselle à côté lui donna un coup de coude et chuchota : « Tu n'as pas besoin d'aider ici. Le petit patron t'appelle, vas-y. »
Lin Xiaojiu avait beau paraître affable, il ne se laissait pas mener en bateau. Il définissait clairement qui répondait de quoi. Il ne rechignait pas à une indulgence de temps à autre, mais quand il fallait faire les choses correctement, il attendait que les tâches confiées fussent bien accomplies.
Quelqu'un, jadis, avait voulu prendre de haut les autres au nom de son ancienneté et s'était relâché dans son travail. Lin Xiaojiu l'avait renvoyé, et aucune supplique n'y avait rien changé.
Cet épisode avait fait comprendre à tout le monde que le petit patron, si accommodant en apparence, savait aussi être ferme et prompt à trancher.
Depuis, plus personne n'osait remettre son autorité en cause. Après tout, une place bien payée et pas trop pénible ne se trouve pas même à la lanterne, et se faire chasser pour insubordination aurait été une perte bien trop lourde.
Jin Tao s'essuya vivement les mains mouillées sur son tablier et trotta jusqu'à Lin Xiaojiu en l'appelant d'un air penaud : « Petit patron. »
Lin Xiaojiu vit sa mine un peu coupable et n'ajouta rien. Après tout, l'ardeur au travail n'est pas un défaut.
« La dernière fois, tu as suggéré d'ouvrir un autre point de vente. Je voulais d'abord te demander : avec tes forces, combien de tournées des mêmes plats pourrais-tu assurer ? »
À ces mots, les yeux de Jin Tao s'illuminèrent, et elle ouvrit la bouche pour répondre.