Autour de Zoltan s'étendent des prairies.
En cette saison, les paysans du quartier nord sortent de l'enceinte qui ceint la ville — des murs de pierre bas, hauts de deux mètres à peine — pour faucher l'herbe des plaines alentour et constituer des réserves de fourrage pour l'hiver.
Quelques habitants du quartier bas s'y joignent aussi, à la recherche de nourriture pour leurs bêtes.
Les aventuriers pauvres de rang D ou inférieur y participent comme job. Rarement, des monstres apparaissent et ils les éliminent. La paye est minable, mais les fermiers leur donnent en échange des légumes, de la farine, d'autres denrées.
Il gagnerait facile à cueillir des plantes médicinales, mais ici il a des camarades autour de lui ; s'il se blesse sérieusement, on le ramène illico en ville. Ne pas risquer sa vie, ça compte.
L'herbe récoltée est entassée dans les entrepôts du quartier nord, transformée en foin, et revendue à prix modique quand l'hiver arrive.
« Bientôt l'hiver, hein. »
Le ciel était d'un bleu sans tache.
L'air piquait un peu.
J'avais enfilé mon pardessus par-dessus ma chemise habituelle.
La main gauche fourrée dans la poche, je tenais de la droite le paquet que m'avaient donné les paysans en échange de remèdes : une montagne de pommes de terre, du fromage, et en prime des châtaignes. Je rentrais à la boutique.
« Comparé à Loggervia, il fait encore doux. »
Rit le disait, mais elle fourrait sa main dans la poche de mon manteau.
Elle serra ma main gauche bien fort, cherchant à réchauffer la sienne, un peu froide.
« Tu disais qu'il faisait encore doux ? »
« L'hiver, c'est l'hiver. »
Un peu gênée sans doute, Rit remonta son bandana pour cacher le bas du visage.
Quand je lui rendis son étreinte, j'aperçus, par l'entrebâillement du tissu, le coin de sa bouche qui s'étirait en un sourire en coin.
C'était tellement mignon que moi aussi j'en ai souri, et
« Ah, Red qui sourit bêtement. »
Rit m'a chambré.
C'est injuste.
***
De retour à la boutique, il était presque midi.
Trop tôt pour le déjeuner.
Rit sortait de sa boîte d'objets trois bidons de dix litres de lait, eux aussi reçus des paysans contre des médicaments.
On pourrait croire qu'il suffit de mettre mes pommes de terre dans la boîte d'objets, mais l'engin reconnaît les bidons de lait et pas les sacs de patates : les tubercules et le sac se retrouvent projetés dans des zones différentes de l'espace de stockage.
Pour les récupérer, il faut visualiser chaque ingrédient un par un — pomme de terre, fromage — et les extraire individuellement. Il faut avoir mémorisé l'image de chaque légume distinct au moment de le ranger ; c'est fastidieux, et si on peut transporter le sac à la main, c'est plus vite fait.
« Faut écouler le lait vite fait, il va tourner. »
« J'échange un bidon au marché contre d'autres ingrédients ? »
« Ouais, bonne idée. J'y vais. »
« Je viens avec ? »
« Bien sûr. »
Ici, un tiers se demanderait qui tient la boutique si nous partons à deux.
…… Mais comme l'automne se termine, on a envie de marcher à deux, c'est plus fort que nous !
Gonz en ferait une crise de fou rire s'il l'apprenait.
Pourtant il n'y a que Rit et moi ici.
Profitons à fond de cette vie déraisonnable.
J'empochai la bourse de pièces de cuivre comon et ressortis avec Rit.
***
Au marché, la torpeur estivale de Zoltan s'était envolée ; les marchands, un peu plus couverts, criaient fort pour vanter leur marchandise.
« Bon, contre quoi j'échange ? »
Sur le continent d'Avalon, le troc reste monnaie courante aux côtés de l'échange monétaire.
La pièce de cuivre comon, qui vaut 0,01 péril, sert surtout d'appoint pour le troc.
À la clinique de Newman, une vieille femme avait payé sa consultation en viande et en pièces comon ; c'est une scène banale sur ce continent.
D'après ce qu'on dit, le continent des Ténèbres a une économie monétaire plus avancée. Leurs pièces de cuivre, de la taille d'un bout d'auriculaire, sont frappées proprement, rien à voir avec les comon où circulent même des contrefaçons.
Même sur Avalon, certains pays importent la monnaie du continent des Ténèbres pour sa fiabilité et sa valeur stable, et l'adoptent comme devise nationale.
Si je devais aller là-bas, mieux vaudrait changer dans un de ces pays.
Le lait cote plus cher à Zoltan qu'ailleurs.
Les vaches laitières préfèrent un climat plus frais.
Environ vingt pour cent de plus qu'en province.
D'habitude, dix litres valent cinq périls ; ici, ça en vaut six.
Six périls, c'est l'équivalent de six jours de frais de vie. Impossible de tout échanger chez un seul commerçant ; il faudra faire le tour des étals.
Ou alors je m'offre un ingrédient de luxe qu'on n'achète pas d'habitude.
Le lait est cher, mais le bœuf est un peu moins cher.
Les éleveurs disent que le coin convient à l'engraissement.
Pourtant le prix du bœuf ne baisse que de dix pour cent par rapport au centre : quatre virgule cinq périls le kilo, soit quatre-vingt-quinze pour cent du prix central.
Ça me laisse un goût amer.
« C'est pas bientôt la saison des pots-au-feu ? »
« Pot-au-feu… OK, j'achète des saucisses et on fait un pot-au-feu. »
« Pourquoi pas du bœuf direct ? J'adore la viande dans le ragoût ! »
« C'est une idée. Allez, pot-au-feu de bœuf. Légumes : oignons, chou chinois, navets, poireaux. En entrée, marinade de poisson. Avec le pot-au-feu, poulet frit. À la fin, des pâtes dans le bouillon pour finir. En dessert, yaourt aux fruits. »
« Waouh, festin ! Mais c'est permis, un jour comme les autres ? »
Rit avait les yeux brillants, mais elle penchait la tête, dubitative.
J'ai ri pour masquer mon trouble.
Difficile d'avouer que j'ai emballé parce qu'elle m'avait demandé un plat qui lui faisait plaisir.
***
« C'est prêt ! »
« Youhou ! »
J'ai posé la marmite sur le trépied installé sur la table du salon.
Puis j'ai glissé dessous un morceau de charbon de bois allumé, de taille modeste.
Le feu n'est pas violent, mais la marmite se mit à bouillonner doucement.
« Bon, on mange ? »
« Oui »
La marinade de poisson qu'on grignotait en attendant avait presque disparu.
Je me suis dit qu'on en avait peut-être trop mangé pour une entrée, mais devant la marmite, l'inquiétude s'évapora.
On a mangé en papotant gaiement.
« Ces boulettes de poulet sont délicieuses. »
« Vrai. Le boucher m'a juré que c'était mieux que de lui revendre les restes pour des pièces comon, alors j'ai craqué. Faut le remercier celui-là. »
Une fois le tout mangé, j'ai jeté les pâtes dans le bouillon pour les cuire.
Les pâtes à la soupe, gorgées du goût de tous les ingrédients, étaient à nouveau un régal.
En dessert, yaourt avec du raisin et des bananes coupées.
Rit, qui adore le sucré, mangeait avec un air ravi ; rien qu'à la regarder, j'ai failli lui proposer ma part.
Bon, j'ai mangé la mienne quand même. Moi aussi j'aime le sucré.
« Gochisōsama ! »
Tous deux repus, Rit affichait un sourire satisfait.
Voir ce visage-là suffit pour que je pense, du fond du cœur, que ça valait le coup de préparer ce festin aujourd'hui.