Il y a deux heures.
Le district de Southmarsh, la nuit.
« Aïe, aïe, aïe, laisse-moi tomber ! »
Tordu le bras par Rit, l'homme à l'allure de voyou poussa un cri.
« Tout ça pour me faire perdre du temps. »
« M'attraper en pleine ville alors que je porte la bénédiction "Marche-sur-les-toits", t'es un monstre ou quoi ! »
« Peu importe, allez, sors vite ce que tu caches. »
« Merdre ! »
Le bras craqua sinistrement.
De la sueur froide perla sur le front de l'homme.
Un tout petit effort de plus et le bras casserait.
« Ah, au fait, je ne le casse pas, je l'arrache. Si je le brise simplement, la guérison pourra le réparer. »
« Te, t'es qui toi !? »
L'homme comprit.
Cette femme, si elle dit qu'elle le fait, elle le fait pour de bon.
Au pire, elle le mettrait à nu, même à neuf dixièmes mort, pour trouver « ça ».
Dès qu'il s'était fait prendre, c'était fini.
« Bo, bon, j'ai compris. »
L'homme remit sans force le sachet de médicaments qu'il avait dans sa poche.
« Faire passer la came aux dealers par trois intermédiaires, c'est nous faire suer. »
Ce type est proche du commanditaire qui écoule le faux remède divin.
De lui, la drogue passe à trois grosses pointures du milieu, puis de celles-ci à l'organisation criminelle avec qui ils traitent, et enfin l'organisation la refile aux dealers et aux livreurs.
Ce sont ces derniers qui la donnent directement aux utilisateurs.
Une enquête normale ne remonterait qu'à l'organisation criminelle. Et même si on la serre de près, derrière il y a les gros bonnets du milieu. Impossible de les interroger violemment.
Les gardes n'auraient jamais pu remonter jusqu'ici.
« Trop méfiant, franchement tu m'as fait perdre un temps fou. »
Après des jours d'enquête, Rit avait enfin mis la main sur l'homme qui distribuait la drogue sans l'acheter à personne. C'était ce porteur de la bénédiction « Marche-sur-les-toits ».
En fouillant ses arrières, on remonterait à la source.
……
« Tiens, te voilà muet tout d'un coup… qu'est-ce qui t'arrive ? »
L'homme ne répondit rien.
La bouche mollement ouverte, un filet de bave en tomba.
« Impossible !? »
Même la héroïne Rit a des zones d'ombre dues à sa longue pause.
Mais comment aurait-elle pu prévoir qu'une « bombe sacrificielle » nécessitant la compétence Alchimie supérieure était implantée ici, à Zoltan ?
Le corps de l'homme explosa, projetant tout autour une onde de choc et un liquide verdâtre.
« Tch !? »
Rit recula prestement, mais ne put tout éviter : le liquide lui éclaboussa bras et jambes.
« Bombe collante ! »
Cette substance visqueuse comme de la glu est l'effet de la compétence propre de la bénédiction d'alchimie appelée « bombe collante ».
Une compétence qui modifie les propriétés de la bombe : par une préparation spéciale, elle disperse un adhésif alchimique.
La glu qui s'enroulait aux bras et aux jambes de Rit ne se détachait pas facilement, entravant ses mouvements.
(Je me suis laissé avoir !)
L'homme gisait, un grand trou dans la poitrine. Mort sur le coup.
(Quelqu'un arrive !)
Avec un bruit de fente dans l'air, trois silhouettes masquées surgirent de l'ombre d'un bâtiment.
La bombe tout à l'heure servait aussi à les appeler. Pour éliminer les témoins.
Rit bougea ses mains prisonnières de la glu et tenta de dégainer son shotel, mais
(La bombe collante tout à l'heure est dans le fourreau !)
Malchance, l'adhésif avait collé à la lame et la soudait au fourreau. Impossible de tirer le shotel.
« Ch… »
Les trois masqués fondirent sur elle.
Pas le temps d'utiliser la magie des esprits. Rit, le corps tout entier gagné par la glu, sauta sur le côté.
« Guah !? »
En repartant en arrière, un coup de pied de Rit envoya valser l'un des masqués.
Celui-ci roula au sol et s'écrasa contre le mur d'une masure.
« … Un humain normal y aurait laissé la vie, ceci dit. »
L'homme se secoua la tête et se releva.
« Ça ressemble à la bénédiction d'Assassin… mais non. »
Les mouvements y font penser, pourtant quelque chose cloche.
(Le faux remède divin pour ajouter une bénédiction ? Mais ils n'utilisent pas de hache, eux.)
Rit regarda sa main gauche qui saignait.
Au contact tout à l'heure, la lame de l'adversaire avait effleuré son bras. Pas une grave blessure… mais la preuve que l'ennemi a l'habileté de blesser Rit.
(À plein régime je m'en sortirais, mais déjà si je pouvais sortir mon épée…)
La magie des esprits pourrait brûler la glu qui lui colle à la peau, mais l'adversaire ne lui laissera pas cette ouverture.
(Si ce sont des aventuriers, ils sont bas de rang B. Pas plus forts qu'Albert, non ?)
S'il y avait l'épée.
Rit grinça des dents devant sa propre négligence.
(Ou alors, si au moins l'ennemi utilisait une épée.)
L'arme des masqués : des griffes de poing. Une arme portée sur le poing, trois griffes de fer déployées.
Difficile à leur arracher, et Rit n'a jamais manié ça.
Elle sortit un couteau de lancer de sa poche.
C'est une arme de jet à la base, mais maintenant c'est avec ça qu'il faut se battre.
Les masqués, sentant l'avantage, plissèrent les yeux d'un air narquois.
À cet instant, une grande ombre bondit au-dessus de leurs têtes.
« Gueh !? »
Un poing s'abattit, pulvérisant le crâne du masqué.
Celui-ci mourut sur le coup et s'effondra.
« Des crapules qui s'en prennent à une femme seule. »
L'homme brandit son poing maculé de sang pour les intimider.
Rit cligna des yeux, incrédule, vérifiant que l'homme devant elle n'était pas une hallucination.
Incroyable, pourquoi lui ici… Rit hurla en son for intérieur.
« Danan…! »
« Yo Rit. J'aurais pas cru te recroiser dans un coin pareil. Mais les retrouvailles, ce sera après qu'on ait réglé leur compte à ces types. »
Les deux masqués restants, face au grand gaillard musclé, firent monter leur intenttion de tuer.
« … Pour… pourquoi toi ! »
Mais ils n'eurent pas le temps d'en dire plus : les poings de Danan les réduisirent en poussière en un clin d'œil.
Au sens propre.
Il ne resta plus que des amas informe, plus rien d'humain.
***
« Esprit de l'eau, purifie mon corps. »
Alors que Rit concentrait son sort, un esprit de l'eau en forme de poisson sans écailles apparut et lava la glu qui lui collait à la peau, la blessure au bras gauche et les traces de sang.
Le corps était propre, mais le cœur restait lourd.
« Danan, pourquoi tu es ici ? »
« Moi aussi j'ai la même question pour toi, mais bon. Voilà. Je suis venu chercher Gideon sur l'ordre du Héros. »
Rit ressentit une violente douleur au cœur. Bien sûr, pas de blessure physique.
Mais cette douleur surpassait de loin la coupure tout à l'heure.
« Alors tu vas emmener Gideon ? »
« C'était le programme. »
Danan se gratta l'arrière de la tête.
« Ça fait même pas une semaine que je suis à Zoltan, mais je crois avoir cerné la situation. … Jamais j'aurais cru que ce Gideon et Rit… »
Il ricana, puis son visage se durcit.
« J'ai rien vu. Je rentre en faisant comme si. »
« Hein ? »
« Gideon a trouvé un endroit où retourner, non ? Alors c'est bon. Pas la peine de le tirer de là. »
« Vraiment !? »
Danan acquiesça, le visage buriné.
« Franchement, j'avais prévu de filer sans me faire repérer par Rit non plus… mais y a l'air d'y avoir un mauvais coup qui se trame ici aussi. »
En disant ça, Danan arracha le masque des cadavres qu'il avait abattus.
« C'est… »
Rit perdit la voix devant ce qu'elle vit.
La tête du cadavre portait des cornes. Tout à l'heure encore d'apparence humaine, elle était désormais dépourvue du moindre poil, ne laissant dépasser que deux cornes torsadées.
« Stalker Demon ! Un assassin démon ! Pourquoi un démon de classe moyenne à Zoltan !? »
« Je sais pas. Mais cette affaire a l'air plus pourrie que prévu. »
« …! »
« "Fuis, c'est trop dangereux"… je peux pas le dire, honnêtement tout seul c'est chaud. J'aimerais bien que vous deux me donniez un coup de main… mais montrer ma gueule à Gideon, c'est pas top. Il a trop le sens des responsabilités. »
« C'est vrai… »
« Donc j'veux échanger les infos avec toi, Rit. Je loge à l'Auberge du Chat Noir, dans le district de Southmarsh. »
« Compris. »
Tous deux mirent alors en commun leurs informations actuelles.
Une fois croisées, il apparut clairement que le « Marche-sur-les-toits » tout à l'heure était un homme de la Guilde des Voleurs, plus précisément de la faction Big Hawk.
« La Guilde des Voleurs comme commanditaire, c'est un peu cliché. »
« Les affaires, c'est souvent comme ça. »
« Hmm. »
Danan caressa son menton barbu, pensif.
Rit observa un moment cette attitude, mais comme rien n'avançait plus, elle décida de rentrer.
« Bon, je rentre. »
« Ouais. Fais pas la même bêtise qu'tout à l'heure. »
« J'en prends bonne note. »
Rit disparut sans un bruit.
Danan, sentant la présence de Rit s'éloigner en courant, grogna avec émotion.
« Je savais que Gideon était là, mais pas que Rit y était aussi. La logique du monde est drôlement marrante. »
La chose qui portait l'apparence de Danan se mit en route vers l'auberge.
« J'ai pu bouffer qu'un bras, donc la mémoire est incomplète. Voir Gideon qui connaît bien Danan serait risqué. J'espère pouvoir le cacher jusqu'à ce que j'aie déjoué les plans des démons. »
Elle arbora un sourire tout à fait différent de celui de Danan, et s'en alla dans la nuit.
***
***
Même heure.
Un village au bord de la mer.
« Oh, il a repris conscience ! »
Danan ouvre les yeux.
Apparemment, il a échoué dans un village quelconque.
Assailli par une faim féroce, Danan laisse échapper une voix faible.
« Bo, bouffe… donne-moi à bouffer. »
« Doucement, d'abord faut boire de l'eau tiède. »
On lui tend une tasse ébréchée remplie d'eau tiède, et Danan la descend cul sec.
Sitôt fait, l'estomac se contracte, une nausée violente l'assaille… mais
« C'est bon ! »
« Hein ? D'habitude, la première gorgée, l'estomac la refuse. »
Les villageois restèrent bouche bée devant Danan qui gobait l'eau tiède en faisant glouglou.
« Quel bonhomme incroyable. Une semaine sans reprendre connaissance, quand même. »
« Une semaine !? »
Danan regarde sa main droite qui s'arrête au coude.
La honte de s'être fait avoir lui monta la tête, le visage virant au pourpre.
« Ce salaud ! Je sais pas comment il a survécu, mais la prochaine fois je le tue, c'est juré ! »
C'est sûr, il l'avait tué. Il avait vu de ses yeux Gideon lui trancher la tête.
Shisandan, l'Asura Demon.
Le général de l'armée du Roi Démon qui, en prenant la place de Gaius, capitaine de la garde impériale du duché de Rogavia, avait tenté de détruire le pays par derrière.
Celui qui avait attaqué Danan, c'était sans conteste cet Asura Demon.
« Tant mieux, s'il peut revivre à l'infini, je le tuerai une bonne dizaine de fois pour commencer ! C'est décidé ! »
Le poing levé, Danan proclame sa revanche.
Les villageois se regardent entre eux, essayant de deviner qui peut bien être ce surhomme dingue.