La première guerre depuis la fondation de la république de Zoltan.
De la déclaration de guerre du général sire William à la fin des hostilités, un peu moins d'une demi-journée. Quatre heures et dix-sept minutes, très exactement.
Vu des pays qui mènent une guerre acharnée contre l'armée du roi démon, l'affrontement était sans doute d'une ampleur si modeste qu'on ne l'aurait même pas reconnu comme une guerre.
Mais pour ceux qui l'avaient vécue, c'était bel et bien une victoire éclatante, et ce jour resterait à jamais gravé dans l'histoire de Zoltan comme un jour de fête.
Autrement dit, on comptait organiser une fête commémorative de la victoire.
Alors qu'on venait tout juste de célébrer en grande pompe la fête du solstice d'hiver.
L'affaire véronienne était close, et pourtant le maire Tornead croulait sous l'organisation des festivités.
La fête du solstice d'hiver, deuxième plus grande fête de l'année après celle des moissons ; la première crise diplomatique et la première guerre ; puis la fête de la victoire.
Pour Zoltan, que tout le monde, elle la première, tient pour un trou perdu des confins, c'étaient des journées d'une agitation que personne n'aurait pu prévoir.
***
Trois jours après la bataille.
J'avais décliné la promotion au rang C que me proposait la guilde des aventuriers, et j'étais revenu à mon quotidien : tenir le comptoir de l'herboristerie avec Rit.
« Avec le recul, tout ça se sera joué en un clin d'œil. »
« Pour l'affaire Big Hawk, on avait eu pas mal de temps pour enquêter ; cette fois, c'est sans doute que Rinrirara et la reine Léonore, elles, n'en avaient pas. »
Une querelle de succession du royaume de Véronia, au cœur de l'histoire du continent, venue nous trouver du dehors, nous qui menons une vie tranquille.
Zoltan n'avait été entraînée là-dedans que par hasard ; dans l'histoire du continent d'Avalonia, elle reste un second rôle, et toute l'affaire tournait autour du combat entre la reine Léonore et la reine Misfia.
Mais pour Zoltan, je trouve que c'est très bien ainsi.
« Le règlement d'après-guerre aussi a été expédié en un rien de temps. »
« Forcément : à Véronia, c'est le parti de Salius qui va reprendre le pouvoir, et le premier fait d'armes que le prince Salius rapporterait au royaume ne peut décemment pas être une indemnité versée à Zoltan. »
« Et les mercenaires véroniens faits prisonniers ont été relâchés presque sans conditions. »
« On ne peut pas tirer de rançon de mercenaires, et tout le monde dit qu'il n'a aucune envie de les vendre à des marchands d'esclaves. Moi non plus, d'ailleurs, alors je suis entièrement pour. »
« L'argent trouvé à bord du navire du prince Salius nous laisse largement de quoi voir venir, mais quand même : les gens de Zoltan sont insouciants... et bons comme le pain. »
« C'est bien ce qui fait leur charme, non ? »
« Oui. Je suis d'accord du fond du cœur. »
Pour une fin de guerre, l'issue était d'une douceur tout à fait inhabituelle.
« Excusez-moi. »
La clochette de la porte tinta : un client entrait dans la boutique.
« Bienvenue ! »
Rit et moi accueillîmes le client d'une même voix.
Et là, je sentis que le quotidien d'avant était bel et bien revenu.
***
Midi venu, je rangeai dans une boîte les plats que j'avais préparés.
« Voilà, c'est prêt. »
dis-je, satisfait du résultat.
À cet instant, je sentis une présence se glisser dans mon dos.
« Ça a l'air délicieux, aujourd'hui encore. »
dit Rit en posant le menton sur mon épaule et en m'enlaçant par-derrière.
« Ton panier-repas, Ruti va encore l'adorer. »
Ce que je préparais, c'était le panier-repas que j'apporte à Ruti.
Dedans : un hot-dog garni de saucisse et de laitue, une omelette et une salade.
Sur l'omelette, j'avais dessiné un visage au large sourire.
Celui d'aujourd'hui, j'en étais fier. En imaginant le visage ravi de Ruti, je me surpris à sourire.
« N'empêche, Ruti a l'air bien occupée depuis. »
« ... En effet. »
Ruti dirige le seul groupe de rang B de Zoltan.
Pendant toute cette affaire, son charisme naturel avait fait d'elle, sans qu'on y prenne garde, un recours pour les dirigeants de Zoltan, et elle travaillait encore au conseil, en principe jusqu'au départ du prince Salius et des siens.
Rit, qui s'était elle aussi illustrée, avait reçu des propositions pour reprendre du service comme aventurière, mais moins qu'autrefois : sans doute parce que la présence de Ruti et de Tise rassure.
Cela dit, on lui propose surtout de siéger au conseil, plutôt que de redevenir aventurière...
« Refus catégorique ! Je n'envisage pas d'autre vie que celle de la Rit de l'herboristerie Red & Rit ! »
a-t-elle tranché en déclinant l'offre.
Si mes propres exploits passent inaperçus et si je peux vivre aussi paisiblement, c'est en partie grâce à Ruti, Rit et Tise : j'en éprouve un léger remords.
« Ruti venait enfin d'être libérée du “Héros” et de commencer sa vie tranquille, et la voilà de nouveau entraînée au cœur des ennuis. »
'Qu'en pense-t-elle, elle ? Cela m'inquiète un peu.'
« Bon, j'y vais. »
« D'accord, fais attention à toi. »
Rit me regarda partir, et je pris le chemin du conseil, dans le quartier central, où se trouvait Ruti.
***
La ville de Zoltan débordait d'animation.
Un voleur et un garde qui buvaient dès le milieu de la journée, bras dessus bras dessous, en chantant.
Un marchand qui mettait en vente des armes prises à l'ennemi.
Un aventurier qui, lance en main, racontait ses hauts faits.
L'aventurier se délectait des acclamations. Jusqu'au moment où...
« Hé, il paraît que là-bas, les chevaliers dragons-coureurs de Zoltan boivent avec les marins du prince Salius ! »
« Sans blague ? Allons voir ça ! »
Quelqu'un cria cela, et la foule agglutinée autour de l'aventurier se dispersa en un instant.
L'aventurier resté seul laissa tomber les épaules, et le marchand, à cette vue, ne put retenir un éclat de rire.
Le voleur et le garde accoururent auprès de lui et lui tendirent la bouteille qu'ils étaient en train de vider.
L'aventurier la but cul sec et éclata d'un grand rire.
« C'est un beau jour ! »
'Oui, je suis bien de cet avis.'
Du coin de l'œil, je regardai les trois hommes chanter bras dessus bras dessous, et je me mis à rire moi aussi.
Partout en ville, des attroupements se formaient.
Au centre, toujours, des héros qui s'étaient battus pour défendre Zoltan.
Peu importe la sorte de bénédiction, peu importe le niveau.
Face à un ennemi d'une puissance désespérante, ils n'avaient pas fui et avaient voulu protéger ceux qu'ils aimaient.
Ce sont sans conteste des héros dignes d'éloges.
Rien d'étonnant, donc, à voir un homme entouré de femmes comme celui-là.
« ... Attends, Danan ? »
Celui qui marchait au milieu d'un cortège de femmes, c'était Danan, le « Maître d'arts martiaux », en convalescence.
« Hé, Red ! »
m'interpella Danan, avec sa tête de brute habituelle.
« Danan, c'est quoi, cette situation ? »
« Ah, ça avait l'air sympa dehors, alors je suis sorti, c'est tout. »
« Et ces dames ? »
« Quand un blessé sort, il est accompagné d'infirmières, non ? »
Ah, des infirmières, donc.
N'empêche.
« Vous avez l'air plutôt proches. »
Les infirmières se serraient contre Danan bien plus que nécessaire.
« Et comment ! Ce sont des compagnons d'armes. »
« Des compagnons d'armes ? ... Ne me dis pas que tu t'es battu, après tout ce que je t'ai dit ? »
Avant le début de la guerre contre Véronia, je lui avais sévèrement interdit de combattre.
Il a beau sembler bouger normalement, l'intérieur de son corps est encore en lambeaux.
Et il est censé le savoir parfaitement lui-même.
« Mais non, mais non. »
Danan secoua la tête.
« On m'a fait jurer sur mon poing de ne pas aller au front. Je ne romprai pas ma parole. »
« Alors quoi, au juste ? »
« Il est formidable ! »
dit, les yeux brillants, l'infirmière accrochée à son bras gauche.
« Formidable... comment ça ? »
« C'est un infirmier tellement doué qu'il étonne même les plus chevronnées d'entre nous ! »
'Pardon ?'
« Infirmier ? Danan ? »
Je n'aurais jamais cru que, faute de pouvoir se battre, il prêterait main-forte à la maison de convalescence.
« Ouais. Ne pas pouvoir me battre, tant pis, mais rester sans bouger, ça m'énerve, alors j'ai donné un coup de main aux soins. »
« “Rester sans bouger, ça m'énerve”... »
Décidément, cet homme est par nature incapable de mener une vie tranquille.
Me voyant sourire jaune, Danan éclata d'un rire à pleine bouche.
Une autre infirmière, blottie contre lui, poursuivit.
« Même un patient bâti comme une armoire, même en armure, il le porte sans sourciller ; les premiers soins sur une plaie ou une fracture, il les expédie en un instant ; il ne montre jamais la moindre fatigue ; et quand nous étions au bord du découragement, il gardait le sourire. Alors que lui-même devait avoir mal partout. »
'Non, il souriait sans doute simplement parce qu'il se sentait libéré de pouvoir enfin bouger après si longtemps.'
« Et puis, même devant des blessés dans un état à vous faire détourner les yeux, il les encourage en riant et leur dit que tout ira bien. Si dur que ce soit, il n'a jamais détourné le regard. »
... C'est vrai, Danan est bien ce genre d'homme.
Dans un groupe du Héros qui ne comptait que des caractères difficiles, il était droit de bout en bout.
« Les patients qui lui doivent la vie ne sont pas rares. Même sans être allé au front, Danan est le héros de la maison de convalescence. »
« Non, ça, c'est faux. »
Danan, qui riait encore, se fit grave et réfuta ces paroles.
« Danan ? »
« Vous et les médecins, vous vous êtes tous donnés à en crever. Alors que je sois le seul héros, ça ne tient pas debout. Pas moi tout seul : tous ceux qui étaient là sont des héros. »
« Danan... ! »
Il ne dit pas cela pour faire de l'effet : il se contente d'énoncer ce qu'il pense.
Mais reconnues comme des héros par un Danan dont l'allure même dégage l'aura du héros, les infirmières s'agitaient, ravies.
'Cela dit, être entouré de femmes à ce point sans se troubler une seconde, c'est impressionnant.'
« Red. »
dit Danan en hochant la tête, la main gauche caressant son menton.
« C'était la première fois que je menais ce genre de combat, et c'est sacrément intéressant. »
« Tu parles des soins ? »
« Ouais. Comparé à tuer, maintenir en vie a une profondeur d'un tout autre genre. »
Danan riait, heureux, vraiment heureux.
« Pousser l'art martial jusqu'au bout, c'est une route dont on ne voit pas la fin. Je suis bien content d'être né “Maître d'arts martiaux”. »