Si Ruti s'était laissé impressionner, c'est que l'existence même de Léonore se situait hors des valeurs de ce monde.
Ce monde tourne autour des bénédictions.
Héros comme scélérats, tous ceux qui laissent un nom dans l'histoire forgent leur bénédiction et accomplissent de grandes choses par sa puissance.
Certains ont résisté à la pulsion de leur bénédiction : un « Cuisinier » est resté dans les mémoires comme un grand épéiste, et à l'inverse un porteur de la bénédiction du « Saint de l'épée » a coulé des jours paisibles comme éleveur.
Mais quelle que soit la vie choisie, on ne se passe pas des bienfaits de la bénédiction.
Le « Cuisinier » tirait parti de sa compétence à manier toutes sortes de lames et de celle qui lui faisait voir comment découper le plus efficacement : il portait sept couteaux géants de formes différentes et les employait selon l'adversaire.
Le « Saint de l'épée », lui, était aveugle de naissance, mais sa compétence d'œil du cœur lui permettait de guider chèvres et moutons, et de déceler les maux des bêtes mieux qu'un vétérinaire. D'un caractère doux, il détestait le combat, mais dès qu'un monstre ou un fauve s'en prenait au bétail, il accourait le premier pour se battre. Il vivait dans un village de pionniers cerné de forêts vierges : les attaques de monstres ne devaient pas être rares.
Ni l'un ni l'autre n'avaient mené la vie que voulait leur bénédiction, mais tous deux en avaient reçu les bienfaits et en avaient élevé le niveau. C'est ainsi que le « Cuisinier » fut célébré comme un grand épéiste, et le « Saint de l'épée » chéri comme éleveur.
***
« Et c'est ainsi que les valeureux aventuriers acculèrent la méchante reine. »
Léonore avait dit cela de sa belle voix de clochette.
Elle contempla le couteau de Tise planté dans sa main gauche, le toucha du doigt pour l'arracher, mais son visage se crispa de douleur et elle laissa retomber mollement sa main, résignée.
« Cela fait un mal à en mourir… Finissons-en vite. »
Un guerrier ordinaire supporterait sans doute cette douleur. Léonore, elle, ne le peut pas.
« Pourquoi ? »
À la question de Ruti, Léonore pencha la tête.
« Mon niveau vous paraît anormal ? Tout le monde commence au niveau 1, pourtant. »
« Quand on a vécu dans ce monde, on ne peut pas éviter les combats. Le boulanger, la couturière, la simple fille de village, même l'enfant qui joue dans les bois : dès qu'on touche à sa bénédiction, il faut se battre. C'est ainsi que Dieu a fait ce monde. »
« C'est sans doute ce que Dieu a voulu, oui. Mais mon maître, c'est moi. Ce sur quoi je m'appuie, c'est moi, et non un dieu… Ma vie n'a nul besoin de bénédiction. »
Aucune hésitation dans ses paroles.
Pas la moindre : elle niait la bénédiction. Et pas seulement la vie imposée par la pulsion de la bénédiction — elle niait l'existence même de la bénédiction.
La bénédiction a saccagé la vie de Ruti, mais Ruti en a reçu aussi les bienfaits.
Si elle peut combattre sans broncher au cœur des magies les plus puissantes, si elle peut abattre d'un seul coup un Asura-démon qui nous donne du fil à retordre, à Tise et à moi, c'est grâce aux bienfaits de la bénédiction.
En cet instant encore, Ruti pourrait tuer Léonore le temps d'un battement de cils, si elle le voulait.
Mais elle ne peut pas.
Celle qui se dresse devant elle nie la bénédiction — cette bénédiction qui n'a cessé de la tourmenter — tout en ayant détraqué la vie de l'« Empereur » Geyserick et de l'« Archimage » Misfia, tout en s'alliant à l'armée du roi démon pour acculer l'humanité. Une grande scélérate.
Ruti est désorientée par cette force propre à Léonore, d'une autre nature que celle que confère une bénédiction.
« Ruti, je prends ta place. »
« Grand frère. »
« Tu n'as pas besoin de trancher ce que tu ne veux pas trancher. »
« … Mais toi non plus, grand frère. »
« Si c'est l'ennemie de Ruti, ça ira, pour moi. »
Je me plaçai face à Léonore, de manière à couvrir Ruti, et levai mon épée.
« C'est vous, mon adversaire ? »
Je fis un pas vers cette scélérate immaculée qui avait fait le malheur de tant de gens.
« Attends. »
Quelqu'un me saisit le bras.
« Maître Mistorm. »
« Le reste, c'est mon combat. »
Le Demon's Flare avait épuisé toute la magie de maître Mistorm, et la fatigue se lisait crûment sur son visage.
Elle tenait debout à grand-peine, accrochée à son bâton. Et, magie épuisée, elle ne pouvait évidemment plus lancer le moindre sort.
Même si le niveau de bénédiction de Léonore n'est que de 1, dans l'état où elle est…
« Les crimes de Léonore, c'est envers moi qu'elle les a commis. Pour vous, Léonore n'est pas une ennemie. »
« Mais… »
« Red, Ruti, Tise, Galadin. Merci de m'avoir amenée jusqu'ici. À partir de maintenant, c'est ma vie qui se règle. »
Maître Mistorm a les bras maigres.
La main qui me tient le bras me semble d'une force dérisoire… mais dans ses yeux, il reste la force d'une héroïne.
« D'accord. »
Je reculai d'un pas.
« Mistorm ! »
Galadin n'avait pas pu retenir son cri.
Maître Mistorm se retourna lentement.
Galadin voulait dire quelque chose, mais les mots ne venaient pas et il serrait les dents.
« Quand j'y pense, nous nous connaissons depuis longtemps, toi et moi. »
« Ou… oui. C'est vrai. »
« C'était bien. »
« Oui, pour moi aussi. C'était bien, Mistorm. Nos journées d'aventure, c'était vraiment bien, et… »
« Éprouvant ? »
« Ça oui ! Toujours à faire n'importe quoi ! On me traitait de casse-cou, mais tu étais bien pire. »
Galadin secoua la tête, résigné, et tendit à Mistorm l'épée qu'il tenait.
« Une pièce de choix que j'ai fait forger par Mogrim, le nain du quartier bas. Légère et tranchante. »
« Merci Galadin, je te l'emprunte. »
Maître Mistorm prit d'une main l'épée longue de Galadin, mince, acérée, sans garde, et la fit siffler deux fois pour en éprouver le toucher.
« Belle lame. Le travail de Mogrim est à tomber. »
« Courage, ne perds surtout pas ! »
« Évidemment… »
Tandis que maître Mistorm souriait, satisfaite, une petite ombre jaillit du sac de Tise et fila vers son bras.
« Tiens donc. »
Ugeuge-san fit prestement le tour de la main droite de maître Mistorm.
« Tu as attaché l'épée avec ton fil. Comme ça, je peux relâcher les doigts sans lâcher la lame. Ça me soulage, merci, petit Ugeuge-san. »
Ugeuge-san leva sa patte droite en guise de réponse et sauta sur l'épaule de Tise.
Tise ne dit rien. Elle se contentait de regarder maître Mistorm.
Maître Mistorm hocha la tête et sourit.
« Mistorm. »
La dernière à prendre la parole fut Ruti.
« Si je me bats, personne ne sera blessé. Je gagnerai à coup sûr. »
Ruti la regardait droit dans les yeux.
Maître Mistorm lui caressa doucement les cheveux et répondit.
« Mais toi, tu seras blessée. »
Surprise, Ruti baissa les yeux.
« Merci. Je suis vraiment heureuse qu'une enfant aussi douce que toi soit venue à Zoltan. »
Maître Mistorm étreignit Ruti, puis me regarda.
« Je te confie la suite. »
Je hochai la tête ; elle plissa les yeux, rassurée, et nous tourna le dos.
Puis elle marcha droit vers Léonore.
« Désolée de t'avoir fait attendre. »
« J'ai attendu, en effet. Avez-vous assez dit adieu à vos compagnons ? »
« Et toi ? N'as-tu de mot à laisser à personne ? À Geyserick ? »
« Aucun. Ce que l'on pensera de moi après ma mort ne m'intéresse pas. »
« Je vois. Une vie de solitude. »
« Et la vôtre fut une vie à perdre des compagnons les uns après les autres. »
Les deux femmes levèrent leurs lames.
La reine Léonore, en robe, brandissant une belle épée de parade hors de prix.
Maître Mistorm, en habit uni, brandissant une épée longue sans ornement.
« Léonore, je te dirai au moins ceci pour finir. »
« Quoi donc ? »
« J'ai perdu contre toi. Tu m'as pris beaucoup. L'amour, mon pays, mon enfant… vraiment beaucoup. »
« Et vous comptez vous en venger ? Fufu, soit. Mais ma mort ne vous rendra pas la vie que vous avez perdue… La partie est déjà jouée, grande sœur. C'est moi qui ai gagné ! »
« Non, Léonore, je ne me bats pas par vengeance. Ce sentiment-là existait encore hier, mais en te faisant face, en repassant ma vie, j'ai compris. »
« Et qu'avez-vous compris ? »
Maître Mistorm prit une grande inspiration.
« Que ma vie a été heureuse ! »
Elle avait crié si fort qu'on aurait pu l'entendre dans tout Zoltan.
Un sourire éclatant illuminait son visage.
« J'ai rencontré l'homme que j'aimais et j'ai voyagé avec lui ! Hier comme aujourd'hui, j'ai été entourée de compagnons ! J'ai aimé ma Véronia natale ! Véronia, qui s'effondrait, est redevenue une puissance ! J'ai aimé Zoltan ! J'ai pu employer ma vie au rire de ces gens négligents, paresseux, paisibles, que j'aime tant ! Et j'ai pu passer le relais à Tornead ! Ce garçon si peu sûr de lui à notre première rencontre est aujourd'hui un maire plus compétent et plus courageux que moi ! Rien ne pouvait me rendre plus heureuse ! Quelle vie magnifique ! J'ai été heureuse ! »
Des acclamations montèrent.
Les habitants de Zoltan encourageaient maître Mistorm.
Léonore la fixait, le visage stupéfait.
« Vraiment… grande sœur, vous aurez été déplaisante jusqu'au tout dernier moment. »
« Navrée, Léonore… Allons, l'heure est venue d'en finir : implore la miséricorde de Dieu ! »
« Je refuse, je ne prie aucun dieu ! »
Les deux femmes s'élancèrent en même temps.
Maître Mistorm reçut de plein front l'estoc élégant de Léonore.
Les lames s'entrechoquèrent, les étincelles jaillirent.
« Mistorm ! »
Galadin avait hurlé.
L'épuisement dû à l'absence de magie avait dû lui ôter toute force dans les genoux : maître Mistorm perdit l'équilibre et glissa.
Léonore abattit aussitôt sa fine épée de parade vers sa poitrine.
Maître Mistorm écarta la lame du bâton qu'elle tenait de la main gauche et, dans sa position déséquilibrée, faucha les jambes de Léonore.
Léonore esquiva d'un cheveu.
Le bas de sa robe, tranché, s'envola dans le vent.
« Grande sœur, vos jambes flageolent. »
« Et toi, ton souffle se dérègle. »
Elles croisèrent le fer de nouveau.
Une passe, deux passes, les lames sonnèrent.
Face à Léonore, sans force mais d'une escrime propre et conforme au manuel, maître Mistorm, épuisée, le corps rétif, ne faisait que se défendre.
Contrairement à ce que laissait croire son caractère, la trajectoire de l'épée de Léonore était droite, appliquée, sans hésitation.
Aucune technique surprenante, mais une solidité qui acculait sûrement son adversaire.
Puis, peu à peu, les gestes de Léonore se dérèglèrent.
« Une maladie des organes », murmurai-je en observant ses mouvements.
Le corps de Léonore est déjà en ruine.
L'échange n'avait pas duré plus d'une minute, et déjà son corps, incapable d'encaisser le combat, criait grâce.
« … Assez ! »
Léonore lança un cri sec et frappa d'un estoc profondément engagé.
Elle avait dû juger que son souffle ne tiendrait pas davantage.
Sans esquiver ni parer, maître Mistorm bondit en avant, comme si elle avait attendu ce coup.
« Quoi ?! »
La contre-attaque inattendue arracha un cri de trouble à Léonore.
La pointe de Léonore entailla superficiellement l'épaule de maître Mistorm, et le sang gicla.
Mais la blessure n'était pas mortelle.
D'une grande enjambée, maître Mistorm combla la distance et se glissa à la garde de Léonore.
Puis elle enfonça son épée longue dans ce corps sans défense.
« Ah… ! »
Un bruit métallique.
C'était l'épée qui échappait à la main de Léonore et roulait sur le pont.
« Ha… haa… »
Maître Mistorm tomba à genoux.
Elle s'était battue par la seule force de l'esprit, sans magie, et ce dernier coup avait dû l'épuiser tout à fait.
D'une main tremblante, elle retira sa lame et, toujours à genoux, en pointa l'extrémité vers Léonore.
Le sang jaillissait de la poitrine de Léonore.
« … C'est donc ici que ça s'arrête. »
Léonore regarda sa robe qui rougissait et murmura faiblement.
« Quel regret. Vous tuer, grande sœur, c'était le plaisir que je gardais pour la fin. »
« Même à ton dernier instant, quelle vipère. »
Maître Mistorm eut un rire amer.
Léonore recula lentement.
« Quel regret… mais quelle satisfaction. »
« Et de quoi es-tu satisfaite ? »
« J'ai pu… être moi autant que je le voulais. Je n'ai jamais été autre chose que moi. »
Léonore monta sur le bastingage de la proue.
« Léonore… »
« Sortie de scène de la scélérate : acclamez-moi. Ma malignité comme mes crimes n'appartiennent qu'à moi. Je n'ai rien à plaider devant un dieu, et pas une miette à lui rendre. Je m'enorgueillis d'avoir été malfaisante, et je disparais. Adieu, grande sœur, adieu à tous… Que vos vies, à vous aussi, soient libres. »
Le corps de Léonore s'envola.
Robe au vent, la reine tomba du navire.
Je courus aussitôt à la proue et me penchai pour regarder en bas.
Une gerbe d'eau jaillit ; le corps de Léonore s'enfonçait vers le fond de la rivière.
Grâce à ma compétence de « Pêche », je voyais distinctement sa silhouette couler.
« ………… »
Je détournai doucement les yeux.
Était-ce l'effet inévitable de ces os et de ces muscles affaiblis par la magie qui fixait son corps en celui d'une jeune fille, ou bien la colère du dieu qu'elle avait renié… Léonore n'est pas morte en restant belle.
Réduite à l'aspect d'un joyau broyé, elle reposa au fond de la rivière.
Mais jusqu'au dernier éclat, ses yeux ont gardé une lueur puissante… au point que je l'ai trouvée belle, à mon corps défendant.
« Elle est morte. »
Je me retournai et le leur annonçai.
« Bien. C'est terminé. »
Maître Mistorm, à bout de forces, s'assit lourdement.
Elle allait basculer ; Galadin la rattrapa.
« Franchement, à ton âge, arrête de me faire peur. »
« Je t'en aurai fait voir. Mais… c'était la dernière fois. »
« La dernière, oui. Toi comme moi, nous n'avons plus l'âge de tailler et de cogner. Désormais, prends ta retraite bien sagement et vis en paix. »
Le regard de Galadin était doux, plein de la tendresse qu'on a pour un compagnon.
Maître Mistorm n'ajouta rien et ferma les yeux en silence.
Je parcourus le champ de bataille des yeux.
« La guerre est finie, on dirait. »
Rit poussait le cri de victoire et signifiait à l'armée véronienne la défaite de Léonore.
Léonore et le navire du roi démon étaient perdus, mais en forces vives l'armée véronienne restait supérieure… en principe.
« Rembarquez ! Les ennemis ne viendront pas jusqu'en mer ! »
« On a buté le commandant ! Avec ce galion, on n'a pas besoin de solde ! »
« La reine est morte, on ne peut plus rentrer en Véronia ! On décampe tout de suite ! »
Le moral de l'armée véronienne s'était complètement effondré.
C'était un ramassis de mercenaires prêts à s'allier à l'armée du roi démon pourvu qu'on les paie.
Personne ne songeait à venger la reine : les uns fuyaient vers les navires, les autres débarquaient et s'éloignaient sans se retourner, et quelques-uns, peu nombreux, se rendaient en jetant leurs armes.
« C'est du Rit tout craché. »
C'était la première guerre de l'armée de Zoltan, et pourtant les pertes sont légères.
Le commandement de Rit y est pour beaucoup.
Avec des soldats peu habitués au combat, elle a tenu la ligne.
« Grand frère. »
« Bien joué, Ruti. »
« Oui… je suis fatiguée. Voilà, c'est donc ça, être fatiguée. »
Ruti se serra contre moi et souffla un « ouf ».