« De quoi vous mettez-vous en colère, grande sœur ? »
Léonore arbora le visage d'une jeune fille innocente tout en affichant un sourire empli de malice.
« Léonore ! Je peux comprendre que tu m'aies haïe, que tu aies haï Geyserick et Rinrirara aussi… mais tu es de la famille royale de Véronia ! Tu as de tes propres mains mis fin à la lignée royale de Véronia !! »
« Oui, et alors ? »
« Quoi… »
« Pour couronner le tout, après la mort du roi Geyserick, je compte confier le royaume de Véronia à ces deux asuras. »
« Pourquoi… »
« Pourquoi ? »
« Tu t'accrochais au trône de reine de Véronia. Ce n'était donc pas pour y placer ton propre enfant… ? »
« Fufu… Grande sœur, même après tout cela, vous dites encore ce genre de choses. Vous êtes d'une bonté confondante, jusqu'au bout. »
*Pschitt* — un petit claquement sec.
Je fis tourner mon épée de cuivre pour abattre le minuscule dard qui venait de jaillir de la manche gauche de Léonore.
Sa puissance n'était pas grande, mais il était sans doute enduit de poison.
« Dommage, même une vieille femme laide comme vous a un chevalier. Son équipement est bien misérable, cela dit. »
Léonore désigna mon épée de cuivre du doigt en riant à nouveau.
« Reine Léonore. »
À l'appel de son nom, Léonore cessa de rire et me regarda.
« Qui êtes-vous ? »
« Red, simple herboriste. Ni chevalier ni rien d'autre. »
« C'est vrai. En tant qu'herboriste, veillez donc au mieux sur la santé de grande sœur. Ce serait triste qu'elle meure de maladie avant que je ne la tue. »
« Reine, tu n'es qu'une boule d'ambition. Pourtant, on ne voit pas quel but tu poursuivrais avec le pouvoir que tu as conquis. »
« Qu'est-ce qu'un herboriste peut bien dire ? C'est évident, je suis la reine. La politique, qu'un autre s'en charge. »
« C'est justement le problème. Tu n'as aucun désir égoïste non plus. Je ne peux même pas imaginer combien de sortilèges et de procédés alchimiques tu as fait subir à ton corps pour le maintenir en vie, mais ce ne fut sûrement pas une mince souffrance… tout cela pour ne pas perdre la faveur de Geyserick que tu n'aimais pas, c'est-à-dire pour conserver ton pouvoir. Cette ténacité me glace le sang. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Même si c'est un but maléfique, la vitalité qui t'anime dépasse l'entendement commun. Je te l'accorde volontiers. »
« …… »
« Mais après ? Qu'as-tu obtenu au bout de tant d'efforts, de luttes et de souffrances ? Ce n'est pas pour transmettre le pouvoir à qui que ce soit, pas pour amasser l'or et festoyer. Et ce n'était pas non plus pour la lignée royale. »
« En effet, rien de tout cela. »
« Ce n'est pas non plus l'impulsion de ta bénédiction. La tienne est sans conteste « Combattante »… Je suis surpris, mais le rôle que ta bénédiction te réclame est des plus banals. »
« Bien sûr, c'est ma propre volonté. Je ne rejette pas la faute sur ma bénédiction. »
« Léonore, qu'as-tu donc gagné ? Qu'est-ce qui restera de ta vie qui se consume ? »
Léonore me regarda, puis leva les yeux au ciel et se mit à rire.
Ce rire n'avait plus rien de l'élégance cruelle qu'elle affichait jusqu'ici.
La bouche grande ouverte jusqu'à s'en déchirer, les dents à nu, Léonore riait.
« Ahahaha… Vraiment, on se demande ce qui vous prend. »
« …… »
« Ce que j'ai gagné, ce que je laisse… Ma vie n'a pas besoin de telles choses. Ma raison de vivre en ce monde m'appartient à moi seule. Ce qui restera après ma mort n'a aucun sens. Je n'ai banni grande sœur que parce que je le voulais. Je donne le pays aux asuras parce que je le veux. Lorsque vous choisissez de manger la pomme ou le raisin au petit-déjeuner, vous demandez-vous à chaque fois la raison de votre choix ? Non. Que le peuple souffre, que le pays périsse, peu m'importe. Ma vie n'a jamais été que le résultat de ce que je voulais faire, rien d'autre. »
Léonore l'affirma sans détour.
Voilà l'essence de Léonore.
Léonore n'accorde de valeur à rien d'autre qu'à elle-même.
Tout en elle se réduit à ce qu'elle ressent ; peu lui importe qui meurt ou ce qui se brise en conséquence.
« Léonore !! »
Maître Mistorm hurla.
Elle fixait Léonore en brandissant son bâton.
« Vous êtes en colère, grande sœur ? Oui, bien sûr, vous l'êtes. Vous avez quitté le pays proprement parce que, por maléfique que je fusse, j'étais de la famille royale de Véronia. Un royal ne fait pas l'imbécile au point de vouloir détruire son propre pays. »
« C'est ce que j'ai cru. J'ai tout perdu face à vous. Pourtant, je croyais que Geyserick et Véronia survivraient. »
« Ce n'est pas mon problème, et pourtant vous vous accrochez à celle qui vous a perdue. C'est un spectacle assez réjouissant. »
« Quelle vie triste. »
« La valeur de ma vie, moi seule la décide. Quand bien même le monde entier me haïrait, j'ai eu une vie heureuse… et elle le sera encore !! Je mettrai fin à grande sœur et vivrai heureuse !! »
Maître Mistorm forma ses signes, tandis que Léonore se contenta d'ordonner aux asuras-démons d'attaquer.
Cinq secondes avant que le sort ne soit prêt.
Galadin et moi bondîmes pour intercepter les asuras-démons.
« Dispersez-vous, humains ! »
Les six bras des asuras-démons déchaînèrent une rafale d'estocs telle une bourrasque.
La clé pour percer cette défense, c'est de ne pas reculer par peur de l'élan adverse.
Face à six lames avec une seule, les recevoir une à une est logiquement désavantageux.
« Ha !! »
Alors j'attaque.
Ma riposte oblige Gashaasura à reculer en parant de ses lames.
Du fait de ce déséquilibre, ses trois bras droits ne peuvent pas enchaîner immédiatement.
Même en sachant qu'elle sera parée, chaque coup qui force plusieurs bras adverses à bouger fait pencher le duel en ma faveur.
« Tu as l'habitude de te battre contre des asuras. »
Au lieu de répondre, je porte un nouveau coup, remontant de bas en haut.
Gashaasura reçoit une entaille superficielle à la cuisse et ne peut retenir sa retraite.
C'est là que le sort de maître Mistorm s'achève.
« Venez, flammes des sept enfers ! Ce qui t'anéantit est le feu de l'expiation ! Magie ultime : Demon's Flare !! »
Du bâton de maître Mistorm jaillit une flamme d'un noir d'encre.
« Une technique secrète de démon supérieur !! »
Chugaasura hurla en croisant ses épées pour dresser une barrière magique.
« Je n'ai pas écumé le Continent des Ténèbres pour rien ! »
C'est un sort démoniaque qui libère toute la puissance magique résiduelle du lanceur pour incinérer l'ennemi.
Je ne l'ai vu qu'une fois lors de la guerre contre l'armée du Roi Démon.
Maître Mistorm, qui a voyagé sur le Continent des Ténèbres, a dû avoir l'occasion d'apprendre cet art secret.
La flamme noire engloutit Léonore et les siens, tourbillonne et consume tout.
Même les asuras-démons ne peuvent bouger et endurent derrière leur barrière.
C'est alors que Ruti plongea au cœur de l'incendie.
« Idiote ! C'est la magie la plus puissante du Continent des Ténèbres !! »
Gashaasura s'étonna à voix haute.
Au sein des flammes noires, la Goblin Blade de Ruti brilla par deux fois.
Les asuras-démons, déjà cloués sur place par le Demon's Flare, ne purent parer les coups de Ruti.
« Cette puissance… c'est bien celle du véritable Roi Démon… »
« Gah… Le grand guerrier Tarasukan devenu Roi Démon, c'était donc son destin… »
Les deux asuras-démons s'effondrèrent.
« Et Léonore ?! »
Même de robustes asuras-démons ne supportent pas cette flamme. Une simple « Combattante » comme Léonore ne saurait y survivre.
Pourtant, Léonore riait toujours.
Dans sa main gauche levée, un joyau vermeil absorbait les flammes de maître Mistorm.
« C'est le trésor secret de la maison royale de Véronia, le « Cœur de la Sage » Lilith. Cette gemme absorbe n'importe quelle magie et la renvoie ! »
« La « Sage » Lilith !? L'héritage de la compagne du précédent Héros !! »
Léonore tourna le joyau vers nous.
« Regrettez d'avoir été « Archimage » et crevez !! »
La flamme fatale nous fut renvoyée.
Mais l'instant d'après.
« Gyaa !! »
Le cri venait de Léonore.
Le couteau lancé par Tise s'enfonça dans sa main ; le Cœur de Lilith s'en échappa et roula au fond de la rivière.
« C'est sans doute un artefact impressionnant, mais celle qui l'utilise ne l'est guère. »
« V… Vous avez blessé ma peau… »
Flotte, armée, asuras-démons, et maintenant le trésor secret de Véronia (sa carte maîtresse) perdus : Léonore n'a plus de recours.
Elle brandit enfin la fine épée de parade qu'elle tenait en main droite, se planta devant Ruti qui faisait face à maître Mistorm, et fonça d'elle-même.
Ce coup n'avait qu'une élégance de manuel, une correction scolaire.
Bien sûr, il n'atteignait pas le niveau des assauts des asuras-démons tout à l'heure ; il était même inférieur à celui d'un guerrier quelconque.
« Hein ? »
Pourtant, Ruti manqua cette attaque lente.
La lame de Léonore effleura la peau de Ruti, mais le corps de Ruti, renforcé par la bénédiction du « Héros », ne reçut pas la moindre égratignure.
Néanmoins, Ruti recula d'un pas, le visage incrédule, fixant Léonore.
« Qu'y a-t-il ? Une telle mine… Pour un héros aussi éclatant que vous, l'adversaire doit paraître bien misérable. »
« O… Onii-chan ! Le niveau de bénédiction de Léonore est… !! »
Ruti est impressionnée.
Tise et Galadin semblent l'avoir compris eux aussi ; ils s'immobilisent, stupéfaits.
Je me place pour couvrir Ruti et réponds à sa question.
« Ah, c'est ça. La bénédiction de Léonore est « Combattante ». Et son niveau de bénédiction est 1… Pour avoir fait tout cela, Léonore n'a jamais tué ne serait-ce qu'une seule personne. »
Ce monde est rempli de combats.
Tous les êtres vivants tuent pour faire grandir leur bénédiction.
Léonore est maléfique.
Elle contrevient aux lois des hommes, aux lois des rois, aux lois des dieux.
Pourtant, ses mains comme sa bénédiction sont restées pures et immaculées.