Zoltan. La forge du quartier bas.
Une araignée marchait sur la poutre du plafond.
En dessous, dans la boutique, le nain Mogrim étalait ses exploits devant un client.
Mogrim est le forgeron qui a forgé l'épée de cuivre de Red et le shotel de l'aventurier Al.
« Voilà ! C'est l'histoire de quand je séjournais dans le village pionnier du Cercle Bleu ! Vous savez ? Avant même que les humains ne s'y installent, ce maudit territoire était habité par un dragon doré. Les nuits d'orage, le dragon doré prenait son vol dans le grand ciel et pillait le village pionnier : vivres, trésors, et de pauvres jeunes filles innocentes ! »
« Ah oui oui, merci pour la nouvelle épée. »
L'aventurier quitta la boutique avec un sourire forcé, sans accorder le moindre crédit aux balivernes du nain.
« Qu'est-ce que c'est, personne veut écouter mes histoires ! »
Le nain marmonna en tirant la bouche dans sa barbe.
Alors que Mogrim s'apitoyait tout seul devant lui, une petite ombre descendit prestement le long de la poutre.
« Mouh, oh, c'est le gamin Ugeuge de chez Tise, ça ? »
Ugeuge-san agita ses pattes en frétillant.
C'était sa façon de dire que son nom n'était pas « gamin Ugeuge » mais « Ugeuge-san »…
« Saluer comme ça, quel araignée bien élevée ! »
Et le seul résultat fut de mettre Mogrim de bonne humeur.
Ugeuge-san secoua la tête avec un air de dire « bon, ben… » et tapa du bout de ses petites pattes sur le comptoir où il était perché.
« Hein ? … Ah je vois, tu veux entendre ma grande aventure de tueur de dragon, c'est ça ! »
Visiblement le message était passé cette fois, car Ugeuge-san agita joyeusement ses deux bras.
« Bon, écoute bien. Ce dragon doré, c'était un adversaire magnifique. »
Mogrim gesticula des deux mains pour appuyer son récit.
« Un corps massif qui écrasait les maisons, des crocs terribles gros comme un homme d'où suintait le feu, des yeux rouges comme le sang, des ailes qui lui permettaient de voler plus vite et plus loin que n'importe quel oiseau. Et ce qu'il y a de plus terrifiant, ce sont ces écailles dorées qui brillent. Aucune épée, même forgée par le plus grand maître, ne peut y laisser la moindre égratignure. C'est une armure naturelle qui force même l'admiration d'un nain comme moi. C'était un dragon solitaire sans égal. Fort, mais seul. »
Là, Ugeuge-san leva ses deux bras.
« Hein ? Quoi ? Ah oui, tu veux la suite. Bon, bon. Entre ce dragon solitaire et moi qui l'ai combattu, une sorte d'amitié était née… »
Ugeuge-san baissa les bras, déçu de ne pas s'être fait comprendre.
Ce qu'Ugeuge-san voulait dire, c'est qu'il n'y avait pas un seul dragon doré, mais deux.
***
Bien avant qu'Ugeuge-san et Tise n'arrivent à Zoltan, bien avant même que Tise ne devienne la compagne de Ruti.
Ugeuge-san et Tise étaient venus dans un village pionnier nommé Cercle Bleu.
Un petit village d'une trentaine d'âmes au bord d'un lac, sans aucune maison individuelle, seulement des longues maisons partagées par trois foyers.
À l'ouest du village, une petite colline supportait le manoir du seigneur, ceint d'une palissade en bois.
Le seigneur Zutto était le fils de Brant, le noble qui avait mené ces pionniers, et le second seigneur de ces lieux.
C'est dans ce village qu'Ugeuge-san se promenait, une pièce de cuivre en équilibre sur la tête.
Pour Ugeuge-san qui est une araignée, le système monétaire reste obscur, mais il sait que s'il livre ce petit morceau de métal reçu de Tise, un humain lui donne de bons insectes à manger.
En termes humains, Ugeuge-san allait acheter des friandises en cachette de Tise.
Cet humain habitait une cabane à l'extrémité aval du canal d'irrigation tiré du lac.
« Monsieur l'Araignée ! »
Quand Ugeuge-san montra son visage par un trou du mur, la fille à l'intérieur poussa un cri de joie.
La fille avait quatorze ans cette année.
Elle paraissait plus jeune que son âge, sans doute à cause d'une malnutrition qui retardait sa croissance.
Mais sa peau avait une couleur et un lustre sains, signe d'une vitalité innée qui ne s'était pas laissée vaincre par la pauvreté.
Surtout ses cheveux dorés, magnifiques malgré l'absence totale de soins, de ceux qui feraient envie à une demoiselle noble.
Ugeuge-san lui montra la pièce de cuivre sur sa tête.
La fille posa devant lui une cage à insectes tressée en brindilles.
L'échange se fit simultanément. La fille récupéra la pièce, et Ugeuge-san entra dans la cage où mouches et autres insectes attendaient.
Il sauta de ci de là en mangeant à satiété.
La fille regardait la scène en s'amusant.
Cela faisait cinq jours qu'Ugeuge-san venait à cette maison.
Ugeuge-san ne connaissait pas le nom de la fille, mais il la reconnaissait comme une amie.
Repus, Ugeuge-san fit claquer son ventre rond et s'apprêta à faire une sieste satisfaite.
***
Le crépuscule.
Deux garçons d'une quinzaine d'années étaient accroupis près de la cabane de la fille, en train de préparer quelque chose.
« La fille de la sorcière dragon, je vais vous la griller vive ! »
Le garçon ricanait « guihaha », visiblement hilare de sa propre réplique.
Ce qu'ils préparaient, c'était du bois et de l'huile. Ils comptaient mettre le feu à la cabane où se trouvait la fille.
Le garçon qui menait les préparatifs portait la Bénédiction d'« Inquisiteur ». Dans son cas, le sens de la justice inhérent à la Bénédiction s'était tourné dans une mauvaise direction.
L'autre possédait la Bénédiction banale de « Combattant », mais influencé par l'« Inquisiteur », il était convaincu que tout ce que faisait son camarade était juste et l'aidait activement à assouvir ses pulsions.
« Vous n'aurez qu'à éteindre avec l'eau puante de ce fossé, l'odeur ne partira plus de votre vie ! »
Les deux garçons se tordirent de rire en se dévisageant.
L'incendie est un crime grave. Mais ils n'en avaient pas conscience.
Le garçon lança un brindille enflammée.
La brindille décrivit une trajectoire parabolique et tomba sur le bois abondamment arrosé d'huile… ou pas, car elle rebroussa chemin avec force pour s'écraser sur le visage du garçon.
La brindille enflammée lui claqua le nez avec un bruit sec.
« Gyaa !! »
En plus, la brindille brûlante resta collée à son visage.
Le garçon, stupéfait, s'effondra en se tenant le nez qui brûlait en ce moment même.
« C-c'est la malédiction de la sorcière !! »
Poussant des cris pathétiques, les deux garçons, qui avaient échappé de peu au statut de criminels graves, s'enfuirent en panique.
Ugeuge-san, qui avait manipulé son fil dans leur dos, leva ses deux bras vers leurs dos en fuite pour les menacer de ne plus revenir.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Alertée par le vacarme, la fille sortit de la cabane.
« Monsieur l'Araignée. »
Ugeuge-san fit un petit saut pour saluer.
La fille sourit, mais son expression s'assombrit en voyant le bois resté contre le mur.
« C'est pas toi qui les as fait fuir, hein ? »
Ugeuge-san agita vaillamment ses pattes, mais la fille ne put croire qu'une si petite araignée avait mis en fuite ces garnements que même les adultes du village ne savaient pas gérer.
Elle en conclut qu'ils s'étaient simplement brûlés en manipulant mal le feu.
La fille rangea le bois restant et rentra dans la cabane avec un air triste.
Ugeuge-san la suivit à l'intérieur.
Dans la cabane.
Il n'y avait que la fille et Ugeuge-san.
En tant que chasseur né, Ugeuge-san savait que la fille vivait seule ici.
Personne ne rentrerait, peu importe combien de temps on attendrait.
« Monsieur l'Araignée, merci pour ce court moment. »
La fille regarda Ugeuge-san avec un sourire triste.
Ugeuge-san inclina la tête.
« Demain matin, je pense quitter ce village. »
Ugeuge-san leva une patte.
C'était pour dire que c'était une bonne idée.
Ugeuge-san appartient à une espèce d'araignée qui ne forme ni groupe ni nid, et considère que déménager vers un environnement plus propice est la chose la plus naturelle qui soit.
Donc le fait que la fille veuille s'extraire de cet environnement lui sembla une excellente nouvelle.
Bien sûr, la fille ne comprenait pas les mots d'Ugeuge-san.
« Merci Monsieur l'Araignée… tu m'encourages, hein. »
Mais les sentiments d'Ugeuge-san étaient passés.
***
« La fille de la sorcière dragon a jeté un sort à mon gamin ! J'en ai assez, je ne peux plus tolérer ça !! »
« Crie pas comme ça. Quoi qu'ait fait un gamin, l'incendie est inexcusable. Si ça se savait, ces deux-là auraient fini pendus. »
« Mais ! Cette gamine est vraiment une sorcière, comme sa mère ! »
Un bruit de vaisselle brisée.
« Itai !? »
Une tasse vient de s'abattre sur la tête de la femme qui hurlait.
Les villageois levèrent les yeux vers le plafond, mais sous la lumière des chandelles, il n'y avait personne.
« C'est la malédiction de la sorcière !! »
Quelqu'un hurla. Les villageois s'agitèrent.
Au milieu de cela, un vieillard marmonna.
« C'te gamine doit nous en vouloir, hein. »
« … Mais on n'avait pas le choix, c'était le seigneur… Si on lui résistait, on sait ce qui arrive. »
« Et puis parce qu'on pensait mal d'elle, on l'a nourrie avec notre peu de bouffe, y'a pas d'raison qu'elle nous en veuille au lieu de nous remercier ! »
« Même après l'avoir chassée au fossé et mise au ban du village ? »
« Qu'est-ce que t'as à redire depuis tout à l'heure ! Toi non plus t'as pas à parler des autres ! »
Ugeuge-san observa un moment les villageois qui se disputaient depuis les poutres du plafond, mais jugea qu'il n'avait plus rien à faire là et partit.
***
Le lendemain.
La fille, partie seule, marchait dans la forêt avec un visage inquiet.
Elle portait sur le dos l'épée d'acier, legs de son père, et une armure de cuir rafistolée à sa taille, toute usée.
Elle avait aussi un bouclier en bois, mais n'ayant pas la force de brandir d'une main l'épée de son père qui était un guerrier robuste, elle l'avait laissé derrière elle.
La fille trouva un tronc abattu à sa convenance et s'y assit pour se reposer.
« Kya !? »
Une petite ombre jaillit du tronc, et la fille poussa un cri de surprise.
Mais en voyant la véritable identité de l'ombre, son visage s'illumina.
« Monsieur l'Araignée !? »
Ugeuge-san leva sa patte avant droite bien raide pour saluer.
« Pourquoi tu es là !? »
Au lieu de répondre, Ugeuge-san sauta sur son épaule.
« Tu viens avec moi, c'est ça ? »
Il secoua la tête de gauche à droite.
« Ah bon, juste un bout de chemin… mais ça me fait plaisir ! Je croyais qu'il n'y avait personne qui s'inquiète pour moi ! »
Ugeuge-san agita ses pattes par petites claques.
« C'est vrai, toi t'es pas un humain, t'es une araignée. Ahaha… Tout le monde au village me détestait, mais si Monsieur l'Araignée est mon ami, ça me suffit. »
Une seule petite araignée sur son épaule pour guide au départ de la fille.
Pourtant, plus aucune inquiétude ne restait sur son visage.