« Je ne sais pas si cela va bien se terminer. »
Yoo Han-pil soupira et murmura ces mots. Il présidait une immense entreprise, et n'importe quel citoyen coréen connaissait son nom. C'était la première fois qu'il éprouvait un tel désarroi en cinquante ans d'existence. Un peu plus d'un an auparavant...
Il n'avait qu'un fils. Héritier unique d'un groupe financier de troisième génération, il l'avait naturellement élevé dans une prison dorée. Et son fils était devenu un jeune homme remarquable. Il avait la tête bien faite, ce qui lui avait ouvert les portes d'une grande université, et ses aptitudes physiques lui permettaient de pratiquer n'importe quel sport. Son allure, elle, était digne d'une vedette. Il était parfait, en somme, et sa succession allait de soi ! Yoo Han-pil n'avait aucun doute sur l'avenir de son fils. Mais cet avenir radieux avait viré au gris après l'accident survenu un peu plus d'un an plus tôt.
'Sans cela...'
Yoo Han-pil regardait son fils d'un air sombre. Le jeune homme était assis dans un fauteuil roulant.
Après cet accident imprévisible, son fils était resté plusieurs mois sans connaissance. Même s'il était devenu handicapé du jour au lendemain, le père restait reconnaissant qu'il se soit réveillé. Ce qu'il désirait le plus, bien entendu, c'était qu'il redevienne comme avant. Et il aurait tout fait pour aider à sa guérison. Quitte à y engager toute sa fortune !
'Je n'ai pas changé d'avis. Seulement...'
Yoo Han-pil observa la machine posée derrière son fils. C'était le module du jeu en réalité virtuelle Galaxian. Il avait consulté le médecin de famille. On connaissait quantité de cas où des personnes dans un état comparable s'étaient immergées dans un jeu en réalité virtuelle et s'étaient nettement améliorées. Yoo Han-pil le savait déjà. Pourtant, il ne voulait pas soigner son fils par ce moyen. L'accident de son fils était lié à un jeu en réalité virtuelle. Naturellement, celui-ci n'y avait plus touché ensuite. Mais quelques jours plus tôt, il avait soudain déclaré qu'il voulait jouer à Galaxian. Le vieux cauchemar avait ressurgi et le père avait refusé net. Son fils, lui, n'avait pas renoncé. Il refusait même de manger tant qu'on ne le laisserait pas jouer à Galaxian. Yoo Han-pil avait fini par céder, faute de choix.
« Tu es sûr que ça ira ? »
« Oui... »
Son fils remua péniblement les lèvres. Yoo Han-pil soupira et hocha la tête.
« Bien, si telle est ta volonté, je ne t'en empêcherai plus. Je ne te demanderai pas non plus pourquoi tu veux soudain jouer à Galaxian. Je n'ai qu'un souhait. Je ne veux pas que tu retombes dans l'état où tu étais. Une réalité virtuelle est parfaite pour les personnes handicapées, alors j'espère que tu pourras y mener une vie normale. Promets-moi seulement une chose. Ne déchire pas de nouveau le cœur de ton père comme il y a un an. »
« Ne t'inquiète pas... Plus jamais... une chose... aussi inconsidérée... je ne le ferai pas. Je veux juste... »
« C'est bien. »
Yoo Han-pil hocha la tête.
« Cela me suffit. »
Il installa son fils dans le module Galaxian. Le module se referma. Et son fils partit vers un univers situé dans un futur lointain.
Les humains du vingt-deuxième siècle n'avaient plus beaucoup de choix. Le siècle avait changé et avait précipité la ruine que l'humanité infligeait à la Terre. Le gouvernement mondial lança donc un immense projet au nom de l'humanité. L'univers demeurait inconnu des hommes, mais ils décidèrent de confier à son exploration le sort de leur espèce. Après d'innombrables tentatives et trente années d'efforts, l'humanité acheva enfin une base lunaire. Une fois celle-ci en place, ses technologies spatiales s'accélérèrent. Au bout du compte, le vingt-quatrième siècle devint l'âge de la conquête spatiale. L'humanité répéta sa croissance prodigieuse et ouvrit une planète du système solaire après l'autre. Après plusieurs décennies, les hommes parvinrent enfin à développer la navigation par distorsion et étendirent leurs explorations au-delà de la Voie lactée. Ils prirent le nom de fédération galactique, et les flottes spatiales de l'humanité se déployèrent à travers les galaxies. C'est alors que les ennuis commencèrent.
L'humanité était entrée dans le véritable âge de la conquête spatiale et éprouva à ses frontières des choses qu'elle n'avait jamais imaginées. À des centaines de milliers d'années-lumière, dans la constellation de Kiltin, elle rencontra une espèce extraterrestre guerrière et agressive, les Rama ! Ils étaient dotés de capacités physiques redoutables et d'une technologie qui dépassait celle des hommes. Les rêves des premiers pionniers partis vers les galaxies tombèrent en poussière. Et le système solaire lui-même finit par être menacé. Une opération collective ! Le scientifique de génie Lucian réunit une équipe des meilleurs savants de l'humanité. Après des décennies de recherches, les hommes mirent enfin au point une technologie capable de tenir tête aux Rama.
C'était le revêtement corporel ! Une technologie qui transformait les humains en extraterrestres. Pour la première fois, l'espèce humaine put contre-attaquer les Rama qui menaçaient le système solaire. Les hommes s'allièrent à d'autres peuples également menacés et mirent fin à la première guerre spatiale. Cette paix, pourtant, ne dura pas. La première guerre spatiale n'était que le commencement des épreuves de l'humanité. D'innombrables périls existaient au-delà de la sagesse humaine, et bien des civilisations extraterrestres anciennes avaient disparu quand leurs étoiles s'étaient éteintes. L'humanité risquait d'être ensevelie elle aussi par les ténèbres. Telle était l'histoire des hommes, consignée dans les livres.
« L'humanité ressemble à un nouveau-né qui quitte son berceau. Désormais, elle connaîtra d'innombrables périls et d'innombrables revers. Mais l'humanité est une espèce aux possibilités infinies. Le revêtement corporel est une technologie qui renferme des possibilités infinies. L'essentiel, c'est le potentiel humain. Si vous parvenez à en extraire la totalité, alors les hommes régneront sur l'univers. »
Signé Lucian Endoneid.
« C'est ça, Nephalim ? »
Ark regarda autour de lui, les yeux écarquillés. Le dôme où il venait d'arriver ne différait pas beaucoup du Portail Stellaire de R-14. En revanche, une fois le dôme franchi, c'était un tout autre monde. Une cité fortifiée entourée d'une forêt immense et dense ! Il avait joué à d'autres jeux en réalité virtuelle, bien sûr, alors sa surprise restait mesurée. La ville n'était pas la capitale du royaume, et pourtant elle était des dizaines de fois plus vaste que la place de Yeouido. Mais ce n'était pas la taille de la cité qui étonnait. Ce qui retenait le regard d'Ark, c'étaient les machines disséminées un peu partout. D'épaisses conduites couraient dans toute la ville, les machines crachaient une fumée noire, et des panneaux publicitaires en trois dimensions, grossiers, étaient fixés à des murs de brique. On aurait dit un mélange insensé de Moyen Âge et de science futuriste. Après tout, le décor était censé se situer dans un âge à venir.
« C'est vraiment ça, Nephalim ? »
Ark chercha les informations sur Nephalim dans son Nymphe.
[Nephalim]
[Hormis Tatuine, c'est la ville où les entreprises ont afflué en plus grand nombre après la découverte d'Istana. Nephalim est entourée d'environnements naturels singuliers, si bien que de nombreuses ressources spatiales rares y ont été trouvées. La cité a toutefois décroché en raison d'un terrain défavorable, et sa population a baissé, beaucoup d'habitants étant partis ailleurs. Cette ville n'est pas recommandée à qui cherche le parrainage d'une entreprise.]
[Densité de population : ■ □ □ □ □ · Civilisation : ■ ■ □ □ □]
[Parrainage avancé : ■ ■ □ □ □]
'La densité de population la plus basse !'
Le Portail Stellaire ne pourrait plus être emprunté avant un certain niveau. Les villes étaient distantes de plusieurs centaines de kilomètres les unes des autres. Il fallait donc peser plusieurs critères avant d'en choisir une. Le premier qu'Ark avait retenu était la densité de population. Contrairement à R-14, Istana était une planète vaste, et la chasse n'y poserait pas de problème. Mais si un grand nombre d'utilisateurs choisissait la même ville, les bonnes quêtes et les bons terrains de chasse risquaient d'être déjà pris. Les chances de découvrir un donjon en premier devenaient faibles. Sous l'angle de la densité de population, Nephalim arrivait en dernier. Ark s'attendait donc à un village tranquille, et il en allait tout autrement. C'était une grande cité, dont les panneaux lumineux clignotants lui rappelaient la vie nocturne du quartier gay de Gangnam.
'Mais à quoi ressemble Tatuine, si Nephalim a la plus faible densité de population ?'
Il pâlit rien qu'à l'imaginer.
'Enfin, j'ai bien fait de choisir une ville sur ce critère. Il y a plus de monde que prévu, alors il pourrait y avoir de petits soucis...'
Ark avança, perdu dans ses pensées.
Une holographie de belle femme apparut à côté de lui.
« C'est votre première visite à Nephalim. »
« Je suis un guide chargé de fournir aux pionniers débutants toutes les informations utiles sur la ville de Nephalim. Vous pouvez m'utiliser pour découvrir la géographie de la cité, l'emplacement des boutiques et celui des installations spéciales. »
Le futur disposait d'équipements sans commune mesure avec ceux du Moyen Âge.
« Le tarif d'abonnement est de 50 cuivres. »
Sauf que ce n'était pas gratuit. C'était un service payant.
« C'est votre première visite. Pour le prix modique de 50 cuivres, je peux vous indiquer des terrains de chasse adaptés à votre niveau. »
« Ah, un débutant. Vous cherchez un emploi qui vous convienne ? 50 cuivres seulement. »
À chaque pas qu'il faisait, une nouvelle image holographique surgissait et réclamait de l'argent.
'Certaines de ces informations sont utiles, et 50 cuivres, ce n'est pas grand-chose...'
Il avait gagné 40 cuivres rien qu'en nettoyant les conduites. Sa situation financière n'avait rien à voir avec celle des autres joueurs de niveau 10. Mais il n'avait aucune envie de glisser l'argent durement gagné dans un distributeur de ce genre. Il pouvait dénicher des renseignements aussi élémentaires sans débourser un sou. Ark ignora les hologrammes et se dirigea vers la place.
'C'est pareil dans tous les jeux.'
La place, située au centre de la cité, bourdonnait toujours de bruit.
« Je recrute pour aller à la Vallée du Nord ! Cinq places disponibles. »
« Je cherche deux chasseurs spécialisés dans les armes légères pour aller en forêt ! »
« J'achète un lot de pilules de soin pour 2 ors ! »
« Je vends divers objets de niveau 10 à 20 à bas prix. Venez regarder. »
« Je vends une carte IC spéciale pour revêtement corporel. Contactez-moi en privé pour le prix. »
Les joueurs achetaient et vendaient toutes sortes d'objets, ou recrutaient pour des groupes. Le marché était l'endroit vers lequel les joueurs gravitaient naturellement dans un jeu. Ark inspecta la place centrale, les yeux brillants.
'Il y a peut-être une aubaine à saisir.'
Ark regarda vers un coin, à l'entrée de la place. Dans les jeux en ligne, la place tient du marché aux puces. La population y est flottante, et les joueurs cherchent sans cesse un emplacement pour commercer. Or, quand Ark arriva, il restait un espace vide, plutôt spacieux, tout près de l'entrée ! Quelqu'un venait forcément de remballer.
'Ce n'est pas une chance formidable, ça ?'
Ark courut jusqu'à l'emplacement libre.
« Bon, on commence ? »
Il sortit toutes sortes d'objets de son sac et les disposa. Dague, épée, arbalète, armes à feu diverses...
Le nombre d'armes qui sortirent de son sac s'élevait à dix-sept. La raison pour laquelle Ark en possédait autant en quittant R-14 était simple. Il avait dépensé son argent pour les acheter. Ark avait mis de côté une somme considérable sur R-14. Une semaine s'était écoulée entre l'ouverture du terrain de chasse payant et son départ. Dans l'intervalle, il gagnait en moyenne 7 à 8 ors par jour. Cela représentait un revenu de 52 ors. La quête des conduites rapportait entre 10 et 20 argents, et il l'avait accomplie 56 fois. Il avait touché 20 argents pour le cuir et la viande à 144 reprises. Bonus de fidélité compris, il avait reçu 34 ors et 40 argents. Tout compte fait, il se retrouvait avec 86 ors et 40 argents. Si des joueurs ordinaires avaient amassé une telle somme dans les premières étapes, ils se seraient montrés généreux en nourriture et en boisson. Ark, lui, était différent.
'L'argent sert à faire plus d'argent !'
Ark avait reçu une grosse somme et avait aussitôt échafaudé des plans pour la faire fructifier. Il avait consulté la liste d'informations de l'armurerie de R-14.
[La fédération galactique encourageant la conquête, tous les pionniers bénéficient d'une remise de 40 % sur R-14.]
'Une remise de 40 % !'
Autrement dit, s'il achetait sur R-14, il pouvait dégager 40 % de marge. La plupart des joueurs n'avaient qu'une dague en partant pour la frontière. Un joueur ordinaire possédait 2 ors quand il atteignait le niveau 10. Même avec la remise de 40 %, un objet exigeant le niveau 10 coûtait au moins 5 ors. Une arme de niveau 10 restait donc, pour les joueurs, un rêve inaccessible...
Mais Ark était riche !
'Une remise de 40 % signifie que l'arme sera 40 % plus chère une fois le Portail Stellaire franchi.' Bien sûr, il vendrait moins cher que la boutique, mais il en tirerait tout de même au moins 20 % de marge. Cela faisait 1 or par arme. Dix-sept objets, donc 17 ors. 'C'est un commerce à profit garanti ! Aucune raison d'hésiter !'
Ark dépensa donc la totalité de ses 86 ors en armes de niveau 10. C'était peut-être cher sur R-14, mais les joueurs qui avaient passé quelque temps à la frontière disposaient d'au moins 6 ors. Ils s'intéresseraient alors à l'idée d'investir dans une arme neuve ! Une arme 20 % moins chère qu'en boutique avait de quoi séduire. Et en prime, il avait trouvé un emplacement à l'entrée, là où le flux de passage était le plus dense !
« Hein ? Ces armes, elles ne sont pas bien moins chères qu'en boutique ? »
« Ouais. Et en plus, il y a des armes à feu et des épées. »
« Je voulais vraiment changer d'arme, mais je n'avais pas assez d'argent, c'était rageant. »
Les joueurs affluèrent comme des nuages dès l'ouverture de l'étal. Les armes se changèrent rapidement en or, qui alla droit dans la poche d'Ark. Et ce n'était pas seulement l'argent qui s'accumulait.
« En ce moment, il y a beaucoup de monde dans le nord, la chasse est difficile. »
« J'ai entendu dire qu'on avait trouvé un nouveau donjon dans les terres sauvages il y a quelque temps. »
« C'est encore impossible. Les monstres là-bas sont de niveau 40 en moyenne. »
Il pouvait glaner des renseignements auprès des gens rassemblés. Même assis sans rien faire, les informations sur Nephalim lui entraient naturellement dans l'oreille. Aucune raison de gâcher 50 cuivres pour des services de renseignement payants. À ce niveau, c'était du simple bon sens pour Ark. La plupart de ces informations n'avaient pas encore grande importance pour lui, bien sûr. Mais il arrivait qu'il en entende de fort utiles.
« Elles n'auraient pas de meilleures performances que les armes vendues en boutique ? »
Les objets de débutant venus de R-14 étaient légèrement plus performants que ceux vendus à la frontière ! Ark exulta intérieurement en entendant cela.
'Pas possible ! Dans ce cas, je peux monter la marge à 30 % et ça se vendra quand même !'
Ark reconnut son erreur et la corrigea sur-le-champ.
« Combien, celle-ci ? »
« Ah, celle-là ? 6 ors et 50 argents. »
Ark releva effrontément le prix de 10 % devant tout le monde.
« Hein ? Ce n'était pas 6 ors à l'instant ? »
Il essuya bien sûr quelques réclamations. Mais Ark n'avait aucune honte.
« 6 ors ? Vous avez dû mal entendre. C'est un commerce, et j'ai des frais personnels moi aussi. »
Même 10 % de plus, cela restait du bénéfice. Quand il releva ses prix, certains clients se vexèrent et s'en allèrent, mais Ark se trouvait à l'entrée d'une place très fréquentée, ce qui n'avait donc aucune importance. Il écoula ainsi dix articles dans l'heure qui suivit la hausse.
« Hé, dégage de là ! »
Une bande de types s'approcha brutalement en bousculant les gens. Quatre d'entre eux écartaient la foule devant un homme qui faisait de grands moulinets avec les bras. C'était à l'évidence le chef de la bande.
Ils portaient des armures rutilantes et un équipement qui semblait de haut niveau.
'Quoi ? J'ai beau les regarder, ils n'ont pas l'air de joueurs qui auraient besoin d'armes de niveau 10.'
Le groupe fixa Ark, assis par terre. Puis le chef fronça le front et prit la parole.
« Qu'est-ce que tu fais là ? »
« Hein ? »
« J'ai dit : qu'est-ce que tu fais là ? »
Le bonhomme mêlait jurons et grossièretés à ses phrases. Et en prime, son avatar était un homme d'un bleu profond...
Ark se mit naturellement en colère, mais pour l'heure il était marchand. Il déploya donc la patience d'un marchand et répondit.
« Vous ne voyez pas que je tiens un commerce ? »
« Qui t'en a donné l'autorisation ? »
« Qui m'en a donné l'autorisation ? Eh bien... »
« C'est notre emplacement. Dégage. »
« Hein ? »
Ark posa la question d'un air ahuri. Un homme de main aboya alors d'une voix rude.
« Tu n'as pas entendu ce qu'a dit le grand frère ? Tu as les oreilles bouchées ? Dégage, c'est notre emplacement ! »
« Tu n'as toujours pas saisi l'ambiance ? C'est ici qu'on fait du commerce depuis plusieurs jours. Tu nous l'as volé pendant qu'on s'était brièvement éloignés. Alors disparais. »
« Ça... où est-il écrit que cet emplacement est le vôtre ? C'est un coin d'étal. Si vous quittez la place, elle ne vous appartient plus. »
« Il n'a pas peur, ce type. »
Le chef eut un rictus et se lécha les lèvres.
« Tu veux arrêter de jouer dès aujourd'hui ? »
Le visage d'Ark trahit sa stupéfaction devant la menace. Si l'on quittait un terrain de chasse ou un emplacement de marché et qu'on le laissait vide, on ne pouvait rien réclamer. C'était la règle dans les jeux en ligne. Il en allait de même dans Galaxian. Cela se passait ainsi sur les terrains de chasse de R-14 et cela valait pour les étals ici. Personne ne pouvait revendiquer un emplacement occupé auparavant.
'Seulement...'
Il existait parfois des gens dénués de tout bon sens. Ark ne jouait à Galaxian que depuis peu, mais il avait quatre ans de carrière dans les jeux en ligne. Il avait souvent croisé des individus de cette espèce dans son jeu précédent. Ils avaient un niveau supérieur aux autres, ou leur guilde disposait d'un grand pouvoir, si bien qu'ils se croyaient au-dessus des règles !
'Je trouvais ça étrange, qu'un bon emplacement à l'entrée soit libre...'
La grande majorité des joueurs de la place connaissait ces types et évitait le coin. Personne ne voulait se quereller avec des voyous.
'Tomber sur des gaillards pareils au début d'un nouveau jeu.'
Dans son ancien jeu, ces types auraient déjà été réduits en charpie. Leur avenir aurait été effacé. Mais les choses étaient différentes désormais. Le chef avait manifestement un niveau supérieur au sien. Et il avait quatre hommes de main ! Aucune chance de l'emporter contre le groupe. Et ces gaillards-là étaient du genre rancunier : ils le poursuivraient comme des sangsues.
'Tant pis. De toute façon, il ne me reste que trois objets de R-14. Ces types se déchaînent... ça blesse peut-être mon orgueil, mais la seule issue est la retraite. Bon sang ! Ces enfoirés. Je retiendrai vos visages et je vous le ferai regretter plus tard.'
« D'accord. Je m'en vais. »
Ark ravala sa colère et commença à remballer son étal. Ou plutôt, il essaya de remballer son étal.
« Attends, qui t'a dit que tu pouvais partir comme ça ? Je ne l'ai pas dit ? C'est notre emplacement. Tu y as fait du commerce pour ta pomme, alors maintenant tu paies un droit. C'est normal, non ? »
« Quoi ? Un droit ? »
« Oui, un droit. Je fermerai les yeux pour 10 ors. »
'Cet enfoiré veut une part de mes bénéfices ?'
Ark dévisagea l'homme d'un air incrédule.
« Hé, pas la peine de t'énerver. Si tu n'as pas de liquide, tu peux payer en objets. Voyons voir... ce sont des armes de niveau 10 ? Bon, deux pièces devraient suffire. Si tu nous donnes ces deux objets-là, on te laissera repartir poliment. Ça... »
L'homme fronça soudain les sourcils en parcourant l'étal du regard. Il fixa un objet posé dans un coin et demanda :
« Où as-tu eu cet objet ? »
Les yeux d'Ark se portèrent par réflexe vers ce coin. L'objet que désignait l'homme était un jouet en forme d'avion. Au moment où Ark s'apprêtait à quitter R-14, les pieuvres lui avaient offert un présent, et les petites pieuvres avaient elles aussi voulu lui donner quelque chose. Ce qu'elles lui avaient donné était de la pacotille à cent pour cent. Mais comme il ne voulait pas le jeter, il l'avait mis en vitrine.
'Pourquoi cet intérêt soudain pour un jouet ?'
Ark était en train d'y réfléchir quand on l'interrompit.
« Non, ça n'a pas d'importance. À bien y réfléchir, deux objets pour avoir commercé ici, c'est un peu sévère. Bon, je vais être gentil. Si tu me donnes ce jouet, je te laisse partir. »
« Aïgo, grand frère. Ce n'est pas trop généreux ? »
« Tant pis. Je ne peux pas prendre l'argent d'un gamin. Ce n'est qu'un débutant. »
« Hé, toi ! Tu as de la chance aujourd'hui. Le grand frère se montre bon, alors donne-le vite et disparais. »
'Cet enfoiré, vraiment...'
N'était-ce pas là un adulte qui martyrisait un enfant ? Et il s'agissait d'un jouet. Il l'avait exposé, mais honnêtement, il ne pensait pas le vendre. Il envisageait tout au plus d'offrir cette babiole en prime avec une arme achetée. Seulement, la valeur du jouet n'était pas le problème pour Ark. L'obstination de ces types le poussait au bout de sa patience. Il avait envie de les mettre en pièces. S'ils voulaient cet objet, il n'allait pas le leur céder si facilement. Parce qu'ils n'avaient pas cessé de le menacer. Ark répondit d'une voix basse.
« Entendu. Vous pouvez l'avoir, si vous y tenez. »
« Bien raisonné. »
« Pour 90 ors. »
« Quoi ? »
« Comme vous l'avez dit. Le loyer est de 10 ors ? Ce jouet en vaut 100. Je vous le cède donc pour 90 ors. »
« 100 ors ? Pour un jouet pareil ? »
« Tu es fou ? »
Les hommes de main protestèrent, le visage mécontent. Le chef leva alors le bras.
« Toi... tu essaies de m'entourlouper ? »
« Certainement pas. »
« Tu crois qu'on est des tendres ? »
« Non, pas du tout. »
Le chef resta silencieux à cette réponse. Il réfléchit un instant avant de reprendre, avec un sourire.
« Tu as plus de cran que je ne pensais. Bien. À dire vrai, nous avons été un peu rudes tout à l'heure, alors j'en prends la responsabilité. Je te présente mes excuses pour t'avoir offensé. Je veux acheter ce jouet à son juste prix. Et tous nos différends seront réglés. Alors, combien ? »
« Je ne l'ai pas dit ? 100 ors. Je ne peux pas rabattre un seul cuivre. »
L'homme fusilla Ark du regard.
« Alors je n'ai pas d'autre choix que de le prendre. »
« Essayez donc. »
Ark se plaça devant le jouet. Pendant ce temps, les hommes de main sortirent épées et armes à feu et s'approchèrent. Ark et les jouets des pieuvres se retrouvèrent encerclés par les voyous.
« Halte ! »
Une voix mécanique retentit. Deux androïdes approchaient rapidement. Peints en rouge, ils étaient chargés de la police de Nephalim. Les androïdes de garde se placèrent entre Ark et la bande.
« Cessez immédiatement. Vous êtes dans un lieu public et tout acte de violence y est interdit. Si vous ne cessez pas, vous serez arrêtés en vertu de la vingt-septième loi de la fédération. Je vous avertis une dernière fois. Désarmez-vous et dispersez-vous sur-le-champ. »
« Tss ! »
Le chef claqua la langue, agacé. Il lança un regard vers Ark et marmonna :
« Tu as sauvé ta peau. »
« Voyons voir. Je ne suis pas certain que ce soit ma peau qui ait été sauvée. »
« Tu ne t'en tireras pas avec ce ton insolent, à l'avenir. Tu es un joueur, tu ne peux pas passer ta vie en ville. Et si tu chasses en dehors, tu regretteras ce que tu as fait aujourd'hui. »
« J'ai tellement peur. Je vais pleurer, peut-être ? »
Ark répliqua et le visage du chef se glaça un peu plus. Il le fixa et gronda :
« Je m'appelle Mald. Tu ferais bien de t'en souvenir. »
« Je m'en souviendrai. Moi, je m'appelle... »
Ark prit un air grave et fit un pas vers Mald. Puis il sourit et lâcha, effronté :
« ... c'est un secret. Il vaudrait mieux pour vous l'oublier. »
« Espèce de salopard ! Non mais ! »
Mald attrapa furieusement Ark par le col. Ou plutôt, il s'apprêtait à l'attraper.
« Aïe ! »
Ark poussa soudain un cri et roula au sol. Mald le regarda sans comprendre, tandis qu'Ark se mettait à hurler en direction des gardes.
« À l'aide ! Ce type ! Il m'a frappé ! »
« Q-quoi ? Qu'est-ce que c'est que ces bêtises ? Je n'ai pas... »
Mald voulut s'approcher d'Ark. Les deux androïdes lui barrèrent alors le passage.
« Cessez immédiatement. Vous avez ignoré nos avertissements et commis un acte de violence. Vous avez été pris en infraction avec la loi de la fédération. Veuillez nous suivre. »
« Si vous résistez à l'arrestation, vous serez poursuivi pour entrave à la justice. »
« De quoi vous parlez ? Quand est-ce que j'ai commis un acte de violence ? Cet enfoiré... »
Mald essaya de s'expliquer auprès des androïdes, mais ceux-ci ne bougèrent pas d'un pouce. Ark avait habilement provoqué Mald et bloqué le champ de vision des androïdes, si bien qu'ils avaient seulement vu Mald tendre les mains vers lui. Mald fut donc arrêté pour violences.
« Résistez-vous à l'arrestation ? »
« Je n'ai pas touché cet enfoiré... »
« En vertu de la vingt-septième loi de la fédération, vous êtes en état d'arrestation. »
Bzzzt !
Les androïdes assommèrent Mald sans le moindre préavis. Mald se convulsa, s'écroula au sol, et les androïdes le traînèrent à travers la place. Les hommes de main ne purent rien faire.
« G-grand frère ! »
« C-ça... mais pourquoi... »
« Tout ça, c'est à cause de cet enfoiré ! Hé, où est-il passé ? »
« Ce salopard ! On ne va pas le laisser filer ! On va le réduire en bouillie ! »
Les hommes de main se retournèrent pour chercher Ark. Cependant...
« Hein ! N-non ! C-cet enfoiré... il a disparu ! »
« Bah, ces voyous ! »
Ark cracha par terre et murmura :
« Ils me prennent pour un idiot ? Il croyait que j'allais lui donner mon identité ? »
Mald avait été emmené par les androïdes de garde pendant que ses hommes fouillaient la place, et Ark en était déjà très loin. Il n'allait certainement pas rester là pour se faire trouver. Les ricanements lui vinrent une fois la place bien distancée.
« Héhé, cet imbécile de Mald. Il s'est fait embarquer. »
Ce spectacle libéra toute la tension accumulée. Il ne pouvait pas pour autant se permettre d'être négligent. En réalité, Ark n'avait pas voulu céder quand la bande de Mald l'avait abordé. Nephalim était une ville, et même des voyous aussi stupides n'auraient pas osé y faire du PK. Il n'y avait qu'un problème. Ces types étaient rancuniers, et ils le chercheraient hors de la ville pour le tuer.
'Ce n'est pourtant pas mon genre d'éviter la bagarre...'
Il ne pouvait se permettre une chose pareille qu'en possédant beaucoup de compétences.
'Pour l'instant, je viens tout juste de finir le tutoriel du débutant. Il n'est pas question que je quitte la zone de Nephalim. Dans ces conditions, avoir une bande de haut niveau à mes trousses sera pénible. Si ces types décident de contrarier mes projets, je ne pourrai même plus sortir de la ville.'
Alors il avait pris sur lui. Mais il avait fini par exploser.
'Ces truands, leur caractère m'a hérissé le poil...'
La situation qu'Ark redoutait le plus s'était produite. La combinaison « gêne, insécurité, agacement » avait débordé. Il ne le regrettait pourtant pas vraiment. On l'avait contraint à céder son emplacement sous la menace. Et c'était lui qui aurait volé le leur ? Ils avaient même menacé de lui faire quitter le jeu !
'Oui, le mal est fait, inutile de s'en inquiéter. Rien ne garantit que ces types se vengeront, et ils ne peuvent pas jouer vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pour le moment, je n'ai qu'à faire attention en sortant. Ils finiront par m'oublier...'
Mais Ark, lui, n'oublierait pas sa rancune.
'Ils ont un niveau élevé, donc ils quitteront Nephalim tôt ou tard. Moi, je continuerai à jouer. Ils verront bien qui je suis, à l'avenir. Mald et ses quatre hommes de main... je retiendrai leurs visages, c'est certain. Même s'il me faut un an ou deux, je leur ferai regretter ce jour.'
D'ici là, il devait éviter de se faire remarquer par eux. Ark rêva joyeusement de sa vengeance.
« Au fait... »
Au bout d'un moment, Ark regarda l'objet qu'il tenait à la main. C'était l'avion-jouet que Mald avait voulu. Sur le coup, il avait cru que Mald était simplement fou, mais il s'était mis à réfléchir après avoir quitté la place.
'Il réclamait 10 ors. C'est bizarre qu'il ait soudain basculé sur le jouet. Vouloir des armes, c'est normal. Alors pourquoi vouloir un jouet invendable ?'
La question le mettait mal à l'aise. Il trouva la réponse après s'être éclipsé de la place.
'Il est impossible qu'un type pareil veuille un objet sans valeur. Alors la réponse est simple. Il pense que ce jouet vaut plus de 10 ors. Aucun doute là-dessus. Ce n'est pas un débutant. Il m'a aussi demandé où je l'avais eu. Il doit donc y avoir dans ce jouet quelque chose que j'ignore. Quelque chose qui vaut au moins 10 ors !'
Sur cette idée, Ark s'assit près d'une fontaine et examina le jouet avec soin. Au premier coup d'œil, ce n'était qu'un jouet. Il ne l'avait donc pas inspecté quand les petites pieuvres le lui avaient donné. Maintenant qu'il avait en tête l'idée qu'il « devait y avoir quelque chose », il en scruta le moindre centimètre. L'objet était plus sophistiqué qu'il n'y paraissait. Il était impensable que des petites pieuvres aient pu fabriquer une chose aussi élaborée.
'À bien y réfléchir...'
Une fois qu'il commença à s'interroger, ses doutes n'eurent plus de limite. Ark ignorait où les pieuvres s'étaient procuré ce jouet. À partir de là, il s'y plongea complètement. Il le secoua d'avant en arrière et replia l'empennage. Le rythme cardiaque d'Ark s'emballa quand il découvrit une ligne verticale.
'Ça bouge ! Il y a assurément quelque chose là-dedans !'
Ark en était convaincu. La forme évoquait une sorte d'interrupteur. Une fois l'empennage replié, les autres éléments se mirent à bouger.
'Les pièces mobiles sont la queue et les ailes, plus les cinq antennes. Mais rien ne change une fois qu'on les a toutes actionnées. Il faut donc les manipuler dans un ordre précis pour découvrir ce que cache le jouet.'
L'inspiration commençait à poindre...
Il examina les pièces sans relâche pendant une heure. Clic. La partie inférieure du jouet s'ouvrit soudain et une puce mémoire, semblable à une clé USB, en tomba. Une fenêtre d'information apparut alors sur le Nymphe.
[Puce mémoire non déchiffrée.]
[Il existe dans Galaxian différentes puces mémoire contenant toutes sortes d'informations. Ces puces se connectent au Nymphe et permettent de consulter des informations cachées.]
« Comme prévu, il y a quelque chose ! »
Ark exulta et brancha la puce sur le Nymphe, plein d'attente.
[La puce mémoire est protégée et les données sont inaccessibles. Un code de sécurité doit être saisi dans le Nymphe pour lever le verrou.]
Et voilà toutes ses attentes qui se dégonflaient.
« Je dois entrer un code de sécurité ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? »
Il était normal que la clé soit cachée près de la serrure.
'Mais j'ai examiné le jouet en détail pendant une heure sans trouver le moindre indice. La seule chose qui me vienne à l'esprit, c'est que le PNJ qui m'a donné ce jouet détient l'indice.'
Ark fut envahi de regrets à cette idée.
'Aucun doute là-dessus. Les petites pieuvres qui m'ont donné le jouet doivent avoir un indice sur le code de sécurité ! Seulement, je ne peux pas retourner sur R-14. Il n'y a donc aucun moyen d'obtenir cet indice ? Zut, pourquoi est-ce que je n'ai pas examiné le jouet avec soin quand je l'ai reçu ?'
Ark soupira et secoua la tête. Il avait passé quinze jours sur R-14 à monter de niveau et à gagner de l'argent. C'était un entraînement destiné à retrouver son état d'esprit d'autrefois. Il avait nettoyé les conduites 300 fois et chassé les insectes spatiaux 200 fois, pour un total de 500 quêtes accomplies ! Il pensait avoir retrouvé cet état d'esprit une fois ces quêtes répétables arrivées à leur terme.
'Mais je n'y suis pas encore. J'aurais dû vérifier cet objet inhabituel avant que d'autres joueurs y prêtent attention. Je n'ai pas encore récupéré toute ma lucidité.'
Il n'y avait pourtant aucune raison de renoncer à ces données. Le code de sécurité était difficile à obtenir, mais il devait exister plus d'une façon de récupérer le contenu. Mald voulait ce jouet, donc il devait connaître un moyen d'accéder aux données sans le code.
'Évidemment, il n'aura pas la gentillesse de me le dire.'
Il n'avait pas d'autre choix que de trouver la méthode lui-même. Ark n'y réfléchit pas longtemps. Il finirait bien par dénicher quelque chose. C'était Galaxian, un monde créé pour les joueurs.
« Je finirai par l'apprendre. »
Ark s'étira et se leva. Sa bourse s'était épaissie grâce aux armes rapportées de R-14, et il avait mis la main sur des données. Il gardait un goût amer de sa querelle avec la bande de Mald, mais il en avait tout de même tiré quelque chose d'important. La question l'intriguait, sans l'inquiéter outre mesure. Ark avait encore beaucoup à faire.
« Le premier endroit où je vais passer, c'est... »