En apprenant que Li Chao devait au départ leur apporter des provisions, Yu Zihan ne put retenir sa question :
« Pourquoi lui avoir demandé de t'appeler ? »
Song Yubi répondit, un rien agacée :
« Au début, il n'osait pas venir. Alors j'ai proposé de garder la ligne ouverte, pour continuer à l'encourager. »
« Je ne pensais pas qu'il serait bête à ce point. J'avais beau l'encourager à pleine voix, il n'a même pas réussi à apporter la nourriture. »
Yu Zihan soupira.
Décidément, compter sur Song Yubi ne menait à rien.
Elle avait beau avoir fait tourner la tête à quantité d'hommes, bien peu accepteraient de parcourir une telle distance pour elle.
Et parmi eux, ceux qui en étaient physiquement capables ne devaient même pas exister.
Le seul espoir de survie tenait donc à Lu Zheng, à cent mètres de là.
Seulement, la Brume Noire abritait des monstres terrifiants ; l'idée de se faire attraper par eux la glaçait.
Une pensée lui traversa soudain l'esprit.
'Si seulement quelqu'un pouvait attirer les monstres ailleurs.'
Son regard glissa malgré elle vers Song Yubi, assise à côté d'elle, mais elle écarta aussitôt l'idée.
Elle n'avait aucune envie de partager les provisions de Lu Zheng avec Song Yubi ; se servir d'une amie comme appât, en revanche, elle ne s'y résolvait pas.
Au même moment, Lu Zheng reçut une nouvelle demande de contact.
[Yang Qian, classe 402 du département de langues étrangères, vous a envoyé une demande de contact]
'Petit frère, tu veux voir mes jambes ? Une bouteille d'eau et tu auras une photo privée de ta beauté. Viens me trouver !'
Lu Zheng ouvrit sa photo de profil. À la voir, elle avait un visage doux, des traits bien proportionnés, l'air d'une petite chose toute pure.
[Ding ! Survivante détectée, analyse en cours]
[Nom : Yang Qian]
[Âge : vingt et un ans]
[Identité : étudiante de troisième année au département de langues étrangères de l'université de Canglan, vendeuse de photos coquines sur une certaine plateforme]
[Évaluation : ignorante et extrême, insulte et attaque autrui sans raison, image vulgaire, physique médiocre, vie privée dissolue, vols à répétition, moralité extrêmement corrompue]
[Conclusion : ne remplit pas les conditions]
Lu Zheng en resta sans voix. Cette photo de profil devait être le fruit d'innombrables retouches passées par une dizaine d'applications.
Elle se croyait sans doute vraiment comme ça !
Blocage immédiat.
Sans même accepter la demande.
Inutile de perdre du temps.
Il reprit sa partie.
Une heure plus tard, Lu Zheng remarqua que quelqu'un le bombardait de messages dans le grand groupe de l'université.
Il fronça les sourcils et ouvrit la conversation.
C'était Liu Mingyang, le vice-président du bureau des étudiants, qui le cherchait.
Liu Mingyang : Lu Zheng, tu es là ? Je sais que tu vois les messages, arrête de faire semblant ! Je rassemble tout le monde pour former un groupe d'entraide. Apporte tes provisions en vitesse, on les partagera et on traversera cette épreuve ensemble. Sinon, quand je mènerai les autres jusque chez toi, tu seras sévèrement puni !
Ses mots avaient été recopiés par quantité de gens, pour un total de plusieurs centaines de messages.
Lu Zheng comprit vite d'où lui venait cette arrogance.
Sous son premier message, publié à l'instant, une vidéo était jointe.
Il l'ouvrit : à côté de Liu Mingyang, un garçon lançait une boule de feu d'un geste négligent. Le projectile percuta le mur, y creusa un petit trou et laissa tout le pourtour noirci.
L'effet avait de quoi impressionner !
Les pupilles de Lu Zheng se contractèrent.
Un pouvoir ?
Après tout, c'était logique. Puisque lui-même avait un système, que d'autres aient des pouvoirs n'avait rien d'étrange.
Mais comment les avaient-ils obtenus ?
Lu Zheng fouilla un moment sur internet et finit par trouver la réponse.
Le nombre aidant, certains n'avaient pas supporté le secret et avaient vendu la mèche.
Dans une vidéo en ligne, un adolescent en pleine crise de mégalomanie, qui se faisait appeler le Fils du Vent, lança une lame de vent d'un revers de main et déclara avec aplomb :
« Comme vous pouvez le voir, j'ai acquis la maîtrise du vent. Je vais continuer à me renforcer et devenir le maître du vent de l'apocalypse ! »
« Ah, au fait : tuez les monstres et consommez les noyaux de cristal qu'ils ont à l'intérieur pour éveiller un pouvoir. »
« Je vous laisse le temps de me rattraper, mais au bout du compte, vous vous inclinerez tous à mes pieds ! »
Lu Zheng lui adressa en silence un pouce levé et lui souhaita bonne chance dans sa carrière de maître du vent.
Ainsi, consommer le noyau de cristal d'un monstre permettait d'éveiller un pouvoir, et les capacités variaient sans doute un peu d'une personne à l'autre.
Seulement, tuer ces monstres n'avait rien d'une promenade.
Des années de musculation donnaient à Lu Zheng une condition physique supérieure à la moyenne, mais abattre un monstre seul et sans une égratignure relevait de l'exploit.
Avec le système en main, il n'avait pas la moindre raison de prendre ce risque.
Il obtiendrait un pouvoir tôt ou tard !
Quant à la menace de Liu Mingyang, il n'en retint pas un mot.
Le septième bâtiment d'enseignement se trouvait pratiquement à l'autre bout du campus. Avec une boule de feu de cette taille, s'ils osaient foncer jusqu'ici, Lu Zheng accepterait son sort.
Deux jours de plus passèrent en un clin d'œil.
La veille, l'eau courante s'était arrêtée : les ressources en eau devenaient rares à leur tour.
Beaucoup avaient sans doute fait des réserves, mais elles seraient épuisées en quelques jours à peine.
On peut survivre sans manger, en puisant dans ses réserves de graisse.
Sans eau, en revanche, on s'épuise en un rien de temps et il ne reste plus qu'à mourir sur place !
Hier, le courant avait été coupé.
Pendant ces trois jours, quantité de gens écrivirent à Lu Zheng, dont quelques-uns qui remplissaient ses conditions ; mais en apprenant qu'il fallait venir jusqu'à lui, aucun n'en eut le courage.
Lu Zheng s'en moquait : il attendait simplement que la dureté du réel pousse ces gens un peu plus loin.
Gu Lingyue et Gu Mantang, à l'étage en dessous, s'étaient probablement aventurées une fois dans la Brume Noire avant la coupure d'hier. Elles étaient toujours dans l'immeuble, à fouiller les appartements des autres pour trouver des provisions.
Quand la Brume Noire s'était répandue, presque tous les occupants des quatre premiers étages avaient fui vers les étages supérieurs.
Plus tôt, des gens avaient frappé à la porte de Lu Zheng pour qu'il les laisse entrer, mais il avait depuis longtemps barricadé l'entrée et ne leur avait prêté aucune attention.
Les deux sœurs avaient effectivement mis la main sur quelques affaires. Gu Mantang alla même jusqu'à envoyer un message narquois à Lu Zheng.
« Tu vois ! On a trouvé des provisions. On peut survivre sans ton aide. »
Lu Zheng se contenta de deux mots en réponse.
« Hé hé ! »
Vers midi ce jour-là, faute d'avoir fait des réserves d'eau, Yu Zihan, déjà affaiblie par la faim, fut prise de vertiges.
Elle savait que si elle ne buvait ni ne mangeait très vite, elle y resterait.
Son téléphone affichait encore dix pour cent de batterie ; c'était le dernier jour du délai que Lu Zheng lui avait accordé. Il fallait tenter le coup.
C'était l'heure où le soleil donnait le plus et où la Brume Noire était la moins dense : sa seule chance.
Elle se leva d'un coup.
« Yuyu, je ne tiens plus. Je vais chercher refuge chez quelqu'un d'autre. »
Song Yubi, tout aussi faible à côté d'elle, tenta aussitôt de la retenir.
« Non ! Chen Hongfei est déjà en route, il va bientôt m'apporter à manger. »
« N'y va pas, reste attendre avec moi ! C'est dangereux dehors. »
En réalité, Song Yubi n'osait pas attendre seule, et ne voulait pas davantage affronter Chen Hongfei sans personne à ses côtés.
Qui savait quelles idées tordues ce type nourrissait à son sujet ?
Un individu de cette espèce, de si basse extraction : même s'il risquait sa vie pour lui apporter de la nourriture, elle serait écœurée rien qu'à le sentir lui prendre la main.
Elle en était convaincue : il n'y a que les femmes pour aider les femmes.
Avoir Yu Zihan auprès d'elle la rassurait.
Yu Zihan, pourtant, secoua la tête avec fermeté.
« Je ne veux pas rester à attendre comme ça. Je dois tenter ma chance. J'en ai assez de mendier la charité des autres et de voir mes espoirs déçus encore et encore. »
« Yuyu, prends soin de toi ! »
Sur ces mots, elle rangea son téléphone, d'où elle venait d'envoyer un message, puis ouvrit la porte sans se retourner et dévala l'escalier.
Son message tenait en une ligne.
« Chéri, j'arrive ! »