« Incroyable ! Tu parviens vraiment à maîtriser autant de professions en même temps. »
Entendant ces compliments sans fard de Lu Cang, le vieux visage de Maizer rougit légèrement.
Maizer était un homme coiffé d’un chapeau large et portant un grand arc sur les épaules.
Il esquissa un sourire vague et répondit : « Je n’irais pas jusqu’à dire que je les maîtrise. C’est juste que j’ai senti qu’il n’y avait plus espoir de progression dans ma profession principale, alors j’ai pris quelques activités secondaires. »
« Ce qui est vraiment impressionnant, c’est ton talent. »
Sa voix trahissait une jalousie sincère.
Avoir intégré l’équipe de Lu Cang lui avait aussi permis de se faire une idée de lui.
Qui pourrait ne pas admirer un génie de la Voie Démoniaque supérieur seulement à Izparut… Enfin, Izparut, après tout, le mage de niveau 5 le plus jeune du continent de Ruelen, un génie magique hors pair dans l’histoire.
« De plus, en tant qu’archer dans une classe de combat, je suis seulement de niveau 2. »
Lu Cang secoua la tête et reprit : « Non, frère Maizer, ce que je trouve vraiment admirable, c’est que tu aies su trouver ta voie. »
« Ce n’est pas parce qu’il y a les classes de combat qu’elles sont les seules utiles. »
« Frère Maizer, puisque tu peux atteindre le niveau 3 en tant que récolteur, il doit y avoir beaucoup d’équipes qui ont besoin de toi. »
Haha… En tant que tonton qui erre dans le monde professionnel depuis des années.
Lu Cang savait très bien tourner ses mots.
D’autant plus que des paroles qui sonnaient comme des flatteries perdaient tout leur côté pesant lorsqu’elles venaient de la bouche d’un enfant.
Maizer posa son regard sur celui, sincère, de Lu Cang.
Une chaleur monta au fond de sa poitrine.
Il s’attendait à trouver un génie difficile à aborder… et voilà qu’il se révélait être un gosse d’une telle bonté.
Il existe toujours un fossé subtil entre les génies et les gens ordinaires.
Même quand il est juste à vos côtés, vous sentez qu’une barrière imperceptible subsiste entre vous deux.
Grâce à son attitude chaleureuse, Lu Cang s’était transformé en courant qui faisait fondre cette fine barrière.
« Haha, c’est vrai, nombreuses sont les équipes qui veulent que je les aide à la collecte ! »
« Ah, devoir choisir chaque jour avec quelle équipe partir, c’est aussi une sorte de tourment. »
Bon sang, il est vraiment facile à calmer.
Maizer, qui s’emballe pour deux petits mots flatteurs.
« Mais pouvoir maîtriser une profession supplémentaire est vraiment pratique. »
« Moi aussi, je voudrais prendre une seconde activité secondaire. Avez-vous des conseils, frères et sœurs ? »
Lu Cang remit doucement la conversation sur ses rails et demanda ce qui l’intéressait vraiment.
Les ouvrages traitaient effectivement de la question.
Mais entre les livres et la réalité, il y avait tout de même un écart.
Même sur Terre, personne ne consulterait des ouvrages de vulgarisation vieux de plusieurs années, voire décennies, pour obtenir des informations à jour.
« Une seconde profession, hein ? »
Luosi baissa la tête, réfléchit un instant avant de répondre : « En temps normal, on ne prend une deuxième profession que lorsque l’on estime que la principale est bloquée. »
« Après tout, cela s’apparente à une déviation par rapport au principe fondateur. »
Une déviation du principe.
Lu Cang comprit aussitôt.
Comme il tenait beaucoup à ce sujet, c’était la première chose qu’il avait vérifiée.
Le Rituel de Promotion est l’application de ce principe.
Se lancer dans une activité secondaire dans une autre profession revient à s’écarter du chemin initial tracé par le principe, et les rituels ultérieurs deviendront plus exigeants.
Pour faire simple, c’est comme occuper deux postes en même temps, se faire repérer par son employeur, et espérer quand même une promotion…
C’est pourquoi Iz et les autres souhaitaient aussi qu’il suivît d’abord la voie du mage, atteignît un rang élevé, avant de se mettre aux activités secondaires.
Ainsi, il subirait bien moins de tourments.
« Mais si je devais citer une seule profession, celle liée le plus étroitement au mage est celle d’érudit. »
Érudit, hein.
Lu Cang avait déjà lu une présentation de cette profession ; le bibliothécaire du bourg de Rhein était d’ailleurs un érudit.
On disait qu’il s’agissait d’un érudit de niveau 4, ayant achevé la lecture de tous les livres de la bibliothèque du bourg, capable d’en réciter le contenu en entier.
S’il était vrai, il devait posséder une instruction remarquable.
« Mais en combat, les soigneurs et les mages ont aussi beaucoup de points communs. J’ai vu des aventuriers être mages de base et soigneurs en secondaire, et ils s’en sortaient très bien. »
« Pour les enchanteurs de type artisanal, la maîtrise du mana est nécessaire. Si le mage est ta profession principale, cela équivaut à obtenir le double de résultats avec la moitié des efforts. »
Les suggestions se résumaient donc à érudit, soigneur et enchanteur ?
En pensant aux capacités de Kumilony, Lu Cang penchait effectivement davantage vers la profession de soigneur ; pouvoir se soigner lui-même après avoir été blessé améliorerait considérablement sa survie.
L’érudit n’était pas mal non plus. Une acquisition plus rapide de l’information lui permettrait de combler ses lacunes dans ce nouveau monde.
Quant à l’enchanteur…oublions-le pour l’instant. Les métiers comme le forgeron ou l’enchanteur, ces productions artisanales, lui semblaient plutôt passables.
Il ne s’agissait pas qu’ils n’aient aucun avenir, il sentait simplement qu’il n’en tirerait pas profit de sitôt, et qu’il serait difficile d’améliorer directement sa puissance de combat avec.
« Tiens, n’es-tu pas l’apprenti d’Izparut ? »
« En matière de conseil professionnel, nous sommes tous des néophytes… J’ai entendu dire qu’à la Tour Blanche et à l’Église de la Vie, ils mènent des recherches spécifiques sur ce sujet. »
« Ils doivent avoir une meilleure compréhension. »
« Pour ma part, mes remarques étaient juste lancées en l’air, haha. »
Ayant terminé sa réponse à Lu Cang, Luosi éprouva malgré tout un léger malaise.
Quelle était donc sa place ici ?
Elle venait réellement de conseiller l’apprenti d’Iz sur un changement de profession…
« Pas de souci, sœur Luosi, tes suggestions sont très utiles. »
« Je les ai déjà notées. »
« De toute façon, nous formons une même équipe, discuter ainsi ne pose aucun problème — »
« Moi aussi, je tiens vraiment à devenir ami avec vous. »
Les mômes capricieux agacent, mais un enfant qui sait comment s’y prendre devient irrésistible.
Lu Cang en fit la confirmation.
Ils furent dès lors très disposés à discuter avec lui, et pratiquement toutes les questions de Lu Cang obtinrent une réponse.
Même quand il abordait des sujets intimes, ils ne soupçonnèrent aucune arrière-pensée chez lui.
La communication directe avec les gens convenait infiniment mieux à la situation actuelle que les renseignements tirés des livres.
Outre les informations sur les changements de profession,
Il apprit aussi combien touchaient les aventuriers de niveau 3, leurs grilles salariales, les compétences acquises, leurs origines et leurs préférences alimentaires.
Il découvrit même la raison de la faillite de Luosi…
On creusa aussi les rumeurs sur Maizer, qui tentait de rester sur deux bateaux en même temps.
Teland, habituellement silencieux, évoqua son propre foyer heureux et montra même à tous sa montre de poche, où figurait une photo de son épouse.
Il partait en aventure et gagnait de l’argent pour son enfant à naître.
Quel drapeau de mort…
Teland, j’aurais préféré que tu ne me le dises pas.
…
Par ailleurs, il recueillit des renseignements clés sur la genèse des monstres,
Les monstres surgissent en parallèle du flux éthéré appelé marée des monstres…
Un certain genre d’aura, invisible à l’œil nu, parcourt le monde entier et reste en perpétuel mouvement.
Au gré de ses déplacements, les monstres naissent ex nihilo dans des endroits difficiles à observer pour les vivants.
Plus la marée est dense, plus elle engendre de créatures, et plus celles-ci deviennent puissantes.
Les donjons apparaissent eux aussi en synchronisation avec cette marée.
Mais comparé aux monstres sauvages, la création des donjons dépend de nombreux autres facteurs, comme le mois, la position des astres, et… l’agitation de certains nids antiques.
La marée des monstres échappe au regard humain.
Pourtant, elle peut être relevée par certaines méthodes.
Le royaume utilise des procédés spéciaux chaque jour pour diffuser les bulletins météo. Ces rapports incluent non seulement le vent, la pluie, la foudre et les éclairs, la température et l’humidité, mais aussi le flot de la marée des monstres, les transitions mensuelles, etc.…
Les aventuriers forts suivent le flux de la marée pour repérer les occasions de générer du butin.
Les zones où la marée est la plus concentrée attirent souvent une multitude d’aventuriers.
Pour Lu Cang, soumettre les monstres ne consistait pas uniquement à éliminer quelques créatures.
Discuter avec ces aventuriers en faisait partie intégrante.
« J’aperçois la cible… »
Alors qu’ils approchaient du point visé, Maizer fut le premier à se lever dans le carrosse.
Il avait repéré l’objectif, et Lu Cang suivit son regard dans cette direction.
Lui ne vit rien.
Est-ce dû à la vue perçante de l’archer ?
Les archers bénéficient d’une portée visuelle plus large et plus nette. Même inférieure à celle des véritables voyants, elle reste bien supérieure à celle des autres classes de combat.
Il semblait effectivement que son champ de vision dépassât celui de Lu Cang.
Le terrain ici-bas pouvait être qualifié de bois clairsemés.
Les arbres n’obstruaient pas totalement les lignes de mire, mais il demeurait difficile de voir loin.
Lu Cang se leva à son tour.
La bague à sa main droite s’illumina faiblement.
Il s’agissait d’un anneau d’espace acheté la veille au magasin d’outils magiques pour dix pièces d’or. Offrant un volume de stockage de vingt-sept mètres cubes, il interdisait pourtant l’entreposage d’êtres vivants.
À mesure que la lumière pulsait, une baguette grise apparut entre les doigts de Lu Cang.