La semaine suivant notre premier moment passé seule avec Alfe depuis quelque temps, les cours initiaux des matières optionnelles en lien avec nos spécialités eurent enfin lieu.
Le programme du matin demeurait inchangé, avec des cours communs comme par le passé. On annonça cependant officiellement que pour les sessions de l’après-midi, le département des sciences militaires serait dirigé par monsieur Tanutanu, celui de magie par madame Matilda, et celui de génie par le professeur, qui tenait également le rôle de professeur principal de la classe E.
L’alchimie et l’ingénierie magique, spécialités du département de génie, n’intégraient pas le tronc commun. En conséquence, la majorité des étudiants de ce département, hormis ceux de la classe E, faisaient la connaissance du professeur pour la première fois.
Je me souvenais vaguement qu’il s’était présenté sous le nom d’Albert Ampière lors des présentations du personnel durant la cérémonie de rentrée. Toutefois, aussi bien les élèves que les enseignants semblent l’appeler simplement « le professeur ». Il se distinguait par son accoutrement : chemise, cravate et pantalon coupé droit sur la jambe, agrémentés d’une blouse de laboratoire plutôt que d’un veston classique. La rumeur voulait qu’il fût reconnu comme le cerveau le plus brillant de tout l’Empire d’Arcadia.
Pour autant, disposer d’un esprit brillant ne fait pas obligatoirement d’un individu un enseignant exceptionnel. À en croire les commérages, au sein de la classe E, il passait plutôt pour une figure de proue silencieuse, presque imperceptible. Il demeurait donc impossible de prédire quelle forme prendraient ses enseignements.
Les élèves nobles optant pour le département de génie se comptaient sur les doigts de la main, et ceux qui osaient y pénétrer nourrissaient généralement une soif de connaissances insatiable. Comparé aux sciences militaires, dont les évaluations seraient selon les ragots lourdement conditionnées par le rang familial, ou à la magie, où l’on insistait souvent sur le fossé séparant les demi-humains des êtres humains en raison de leurs aptitudes innées, le génie paraissait être une discipline sensiblement plus ouverte.
Après le repas, je pénétrai dans la vaste salle réservée au laboratoire. Je remarquai aussitôt qu’elle regorgeait d’ustensiles indispensables à l’alchimie et à l’ingénierie magique.
Non contents de fournir toute une variété de matières premières, on avait aussi disposé avec soin des pièces métalliques déjà préformées. Cette organisation laissait présager une approche des cours résolument pratique.
Les pupitres avaient été remplacés par de vastes établis, chaque poste étant suivi d’un simple tabouret rond sans dossier, alignés avec rigueur.
Les modules optionnels par filière rassemblaient des élèves de toutes les années. Tandis que nous franchissions le seuil, les plus anciens, occupant déjà leurs emplacements attitrés, nous observaient avec une curiosité manifeste.
Sans chercher à nous approcher ou à engager la conversation, ils dégageaient une disposition bienveillante qui laissait entendre que notre arrivée était saluée avec cordialité.
Je gagnai la dernière rangée pour éviter d’attirer les regards et observai discrètement les élèves installés au premier rang.
Posés sur leurs tables figuraient des appareils d’ingénierie magique ayant probablement vu le jour lors des séances de l’année précédente ou en guise de travaux imposés durant les vacances de printemps. On pouvait y apercevoir couramment des séchoirs ou des magnétophones, mis en valeur pour la démonstration. Leur exposition donnait à penser que la conception d’appareils destinés à l’usage quotidien constituait une part intégrante de leur apprentissage.
Isaac, Roméo ainsi que d’autres camarades de la classe F firent ensuite leur apparition et vinrent s’installer. Je leur adressai un bref signe de tête et attendis l’arrivée du professeur.
La sonnerie marquant le début du cours retentit, mais le professeur tarda à faire son entrée.
Dix minutes environ après l’appel, il fit finalement irruption, serrant contre lui un épais volume et se grattant l’arrière d’une chevelure noire en broussaille.
« …Bienvenue dans le département de génie. Je présume que les futurs diplômés inscrits à ce module nourrissent un vif intérêt et une grande curiosité envers l’alchimie et l’ingénierie magique. Ainsi, pour le cours d’aujourd’hui, votre mission consistera à mettre à profit vos connaissances actuelles afin de concevoir un appareil magique. Quant aux élèves de deuxième et troisième année, ils utiliseront cette plage horaire pour parfaire les projets commencés durant les vacances de printemps. »
Aussitôt la consigne formulée, un frémissement de murmures agita l’assistance parmi les élèves de première année. Même avec les trois heures imparties à la séance de l’après-midi, les réalisations envisageables dans un tel laps de temps demeuraient fort limitées. Dans le même temps, les aînés restaient impassibles, échangeant tranquillement critiques et remarques sur leurs propres prototypes.
« Les premiers partiront de zéro, enchérit-il, mais j’ai aménagé dans cette salle toutes les matières premières et sources documentaires susceptibles de vous être utiles. Vous disposez de la totale liberté de puiser dedans, y compris dans mes publications personnelles et mes ouvrages de recherche. »
« Peut-on fabriquer n’importe quoi, dès lors qu’il s’agit d’un appareil magique ? »
La requête émanait de Roméo, qui leva la main en prononçant ces mots.
« Absolument. Cela dit, il pourrait vous être profitable de reconsidérer la définition exacte d’un appareil magique. »
La manœuvre était intéressante : elle promettait un enseignement des plus dynamiques.
En ingénierie magique, un appareil magique se définit globalement comme un objet qui fonctionne via un flux d’éther. Si les dispositifs usuels du quotidien relèvent le plus souvent d’une architecture mécanique, il n’en reste pas moins que, stricto sensu, l’aspect machinique n’est nullement obligatoire pour qu’un outil soit qualifié d’appareil magique.
Prenons mon Ars Magna : il canalise son pouvoir par la circulation d’éther et relève donc indubitablement de cette catégorie. Dès lors, un humble recueil de pages peut également être tenu pour un appareil magique, pourvu qu’il réponde audit critère de fonctionnement éthérique.
De même, aucune limite de dimensions n’est formellement fixée. On recense des modèles miniatures, tels que des jouquets tenant dans une paume enfantine, voire des émetteurs sonores microscopiques glissables dans un conduit auditif. À l’extrême opposé figurent les machines colossales que sont les Mécha-soldats et les Unités subordonnées, d’immenses appareils éthériques conçus pour accueillir un pilote et en faciliter la conduite humaine.
Pour autant, concevoir et assembler un prototype complet en seulement trois heures exigeait une ingéniosité de bel ampleur.
Un instant, je tournai la tête vers le professeur, lequel marmonnait tout en poursuivant la lecture du volume qu’il gardait sous le bras. Il entendait visiblement se cantonner au rôle de simple surveillant passif. À l’inverse, les élèves plus âgés intervenaient activement auprès des débutants, leur prêtant gracieusement matériels et références. Isaac et Roméo rejoignirent rapidement la conversation, naturellement portés vers les stocks et documents se rapportant aux Mécha-soldats et aux Unités subordonnées.
Il est probable qu’ils envisagent de confectionner une maquette miniature d’un Mécha-soldat propulsée par l’éther. Les pièces compactes évoquant les carapaces externes des Mécha-soldats et des Unités subordonnées, répandues sur les établis, se prêtaient idéalement à une telle expérimentation, surtout compte tenu de la pression temporelle.
Les aînés semblaient débattre de stratégies pour perfectionner leurs travaux de vacances, mettant leur savoir-faire en commun. Tandis que certains s’attelait à bâtir des prototypes ex nihilo, d’autres sollicitaient les conseils du professeur pour optimiser leur rendement en fractionnant le travail en binômes ou trinômes.
L’ambiance, vivante et fraternelle, rendait l’exercice particulièrement agréable.
Néanmoins, face à une telle liberté de choix, le verdict quant à la réalisation envisagée tardait à se dessiner. Il convenait sans doute de commencer par feuilleter quelques bases documentaires. Je gagnai donc le recoin où s’amoncelaient les publications scientifiques et tombai aussitôt sur un texte signé du professeur, posé délibérément au sommet de la pile.
Rien n’indiquait qu’on eût voulu le mettre en valeur : il se trouvait simplement là, sacrifié par la toute première lettre de son nom de famille, Albert Ampière.