« Xu Chuanchuan. »
Effectivement, elle s'était fait prendre.
Résignée, Xu Chuanchuan ouvrit la porte et fit semblant d'être calme en sortant de sa chambre. Mais en voyant les deux personnes devant elle, elle ne savait pas comment les recevoir. « Vous deux, c'est… »
« C'est Petite Yan, ta nouvelle colocataire », dit Murong Shi à Xu Chuanchuan en désignant la jeune fille à côté d'elle. Puis elle pointa Xu Chuanchuan et continua : « C'est Xu Chuanchuan, la personne dont je t'ai parlé. »
Après avoir entendu la présentation de Murong Shi, les yeux de Petite Yan se plissèrent en un sourire tandis qu'elle disait d'une voix claire : « Bonjour, Grande Sœur ! Prends soin de moi à l'avenir ! »
« Bonjour », salua Xu Chuanchuan maladroitement. Puis elle se tourna vers Murong Shi avec un air perplexe : « Et… Linda ? »
« Le père de Linda est gravement malade, elle ne pourra pas revenir de sitôt. Petite Yan la remplacera en attendant. Elle logera aussi dans la chambre à côté de la tienne. »
« Je vois. » Xu Chuanchuan sourit.
En d'autres termes, Petite Yan est la nouvelle assistante de Murong Shi ? Mais elle a l'air si jeune. Et un sourire si pur. Sous n'importe quel angle, elle ne ressemble pas au même type de personne que Linda.
Quand Xu Chuanchuan baissa la tête, elle remarqua que Petite Yan tenait une valise à la main. Cela voulait dire qu'elle emménageait aujourd'hui. Ce qui troublait Xu Chuanchuan, c'était que Petite Yan n'était qu'une assistante, Murong Shi avait-elle vraiment besoin de l'accompagner personnellement jusqu'au dortoir ?
Ce qui était encore plus étrange, c'étaient les mots de Murong Shi à Petite Yan : « Tu peux te débrouiller toute seule ? Tu as besoin de mon aide ? »
« Non, non, je peux faire toute seule », répondit Petite Yan, refusant que Murong Shi l'aide à porter sa valise. Elle poussa même Murong Shi sur le côté.
Pourtant, à la surprise de Xu Chuanchuan, Murong Shi ne s'en offusqua pas du tout.
Cette situation la troubla davantage, et elle ne put s'empêcher de se demander qui, des deux, était réellement l'assistante.
Cependant, puisque Petite Yan allait être sa nouvelle colocataire, Xu Chuanchuan jugea qu'elle devait faire preuve d'amabilité. Elle demanda donc : « Tu as besoin de mon aide ? »
En réponse, Petite Yan afficha un sourire radieux et dit : « Pas pour l'instant, mais peut-être plus tard. On pourra s'entraider à l'avenir, Grande Sœur. »
Bien que Petite Yan ait encore un peu de graisse juvénile sur le visage, ses traits étaient très beaux, et elle deviendrait sans doute une belle femme dans quelques années. Répondant par un sourire, Xu Chuanchuan dit : « D'accord. Et tu peux m'appeler par mon prénom. »
Entendre Petite Yan l'appeler « Grande Sœur » à répétition donna soudain à Xu Chuanchuan l'envie de retrousser ses manches pour l'aider à défaire ses bagages.
Alors, Petite Yan cligna des yeux avec malice et demanda : « Dans ce cas, je peux t'appeler Chuanchuan ? »
« Comme tu veux. »
Ensuite, Petite Yan se tourna vers Murong Shi, qu'elles avaient mise de côté, et dit : « Je m'entendrai bien avec Chuanchuan, alors tu peux rentrer maintenant. »
L'assistante qui renvoie sa patronne ? Qu'est-ce que c'est que cette situation ? Xu Chuanchuan était de plus en plus perplexe face à l'interaction entre Petite Yan et Murong Shi.
Pendant ce temps, Murong Shi afficha un air impuissant et dit : « Bon, je m'en vais. »
Mais avant de partir, elle entraîna Petite Yan dans la chambre voisine de celle de Xu Chuanchuan et ferma la porte, visiblement pour lui parler de quelque chose en secret. Quant à Xu Chuanchuan, voyant qu'il n'y avait rien à faire pour elle, elle regagna sa chambre.
Un moment plus tard, Xu Chuanchuan entendit la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer. Puis, après avoir vérifié que Murong Shi était partie, elle quitta sa chambre avec la boîte de pastèque en dés. Par coïncidence, elle croisa Petite Yan dans le salon et lui demanda : « Tu veux de la pastèque ? »
Souriante, Petite Yan répondit : « Merci, mais on vient de déjeuner. Mange-la toi-même. »
Xu Chuanchuan n'insista pas. Juste au moment où elle allait retourner dans sa chambre, Petite Yan l'appela soudain : « Chuanchuan, tu as un chiffon ? Il y a beaucoup de poussière dans ma chambre, je veux l'essuyer d'abord. »
« J'en ai un. Il est pendue dans la salle de bain, le bleu. »
« D'accord, merci. »
Linda n'utilisait la chambre d'à côté que pour faire la sieste l'après-midi. Hormis un matelas, une fine couverture et un oreiller, la pièce ne contenait aucun autre objet, le nettoyage ne devrait pas être trop difficile.
Une heure plus tard, Petite Yan frappa à la porte de Xu Chuanchuan pour l'informer qu'elle avait fini de nettoyer sa chambre. Puis elle demanda : « Je vais au supermarché acheter des produits de première nécessité. Tu veux que je te prenne quelque chose ? »
Contrairement à Linda, qui ignorait superbement Xu Chuanchuan, Petite Yan était d'un enthousiasme excessif, si bien que Xu Chuanchuan eut du mal à s'adapter au changement sur le moment.
Cependant, Xu Chuanchuan ne trouva pas Petite Yan agaçante, car l'autre avait un physique excellent. Au contraire, elle se surprit à beaucoup apprécier cette fille gaie. Après avoir réfléchi un instant, Xu Chuanchuan dit : « Donne-moi une minute ? Je vais me changer et j'y vais avec toi. »
Petite Yan accepta volontiers la proposition de Xu Chuanchuan.
Faire les courses était un moyen simple de rapprocher rapidement deux femmes. Quelle que soit la durée du séjour de Petite Yan, Xu Chuanchuan ne souhaitait pas voir leur relation évoluer comme avec Linda, où elles s'étaient traitées en étrangères malgré le toit commun.
Petite Yan acheta beaucoup de choses lors de cette virée. Xu Chuanchuan constata aussi que la jeune fille ne chipotait pas, prenant systématiquement le plus cher. Puis Xu Chuanchuan jeta un œil à l'ensemble de marque que portait Petite Yan et pensa : La famille de cette fille doit être assez aisée.
Quelle que soit la beauté d'une personne, face à un fardeau qu'elle ne peut porter, l'air misérable qu'elle fait recouvre toute sa beauté.
« C'est lourd. J'aurais pas dû acheter autant de trucs d'un coup », se plaignit Petite Yan sur le bord de la route, en sueur et essoufflée. Dans les mains, elle tenait plusieurs gros sacs de courses.
Xu Chuanchuan avait déjà soulagé Petite Yan de la moitié du poids. Elle tenait aussi le parapluie pour toutes les deux. Mais en voyant les lèvres pâles de la jeune fille, elle proposa : « Pourquoi tu ne tiendrais pas le parapluie ? Je porte les sacs. »
« Pas la peine. »
« Si, c'est rien. Je marcherai plus vite que toi même avec les sacs », dit Xu Chuanchuan. Puis elle pesa ceux qu'elle tenait déjà et ajouta : « Je trouve pas ça lourd du tout, donne-moi les tiens. Plus on rentre vite, plus on profitera de la clim. »
Petite Yan hésita un instant avant de lui confier l'autre moitié de ses sacs et de récupérer le parapluie.
« On y va », dit Xu Chuanchuan en soulevant les sacs sans effort.
Petite Yan rougit à cette vue. Puis, d'une voix timide, elle demanda : « Chuanchuan, tu trouves que je suis trop fragile ? »
Xu Chuanchuan le pensait effectivement. Mais considérant qu'elles venaient à peine de se connaître, elle jugea qu'elle devait témoigner un minimum de respect à l'autre. « Tu vas. J'ai une petite sœur qui est encore pire que toi. »
« T'as une petite sœur ? »
« Oui, elle s'appelle Xu Xiangxiang, et elle vient parfois me voir quand elle s'ennuie. »
Les yeux de Petite Yan s'illuminèrent en entendant ces mots. « Chuanchuan et Xiangxiang ? Haha, chuanchuanxiang ? Vos noms sont trop marrants. »[1]
Une pointe de gêne apparut sur le visage de Xu Chuanchuan. « Ma mère est du Sichuan, elle adore manger du chuanchuanxiang, du coup elle nous a donné ces prénoms à toutes les deux. »
« J'ai seulement entendu parler du chuanchuanxiang. C'est bon ? »
« Ma mère le fait très bien. Je t'inviterai si l'occasion se présente. » Si tu n'es pas partie d'ici là…
« D'accord, d'accord ! »
...
Peut-être parce que Xu Chuanchuan avait Linda comme référence, la première journée passée avec sa nouvelle colocataire lui parut assez agréable, à son avis.
Malheureusement, alors que Xu Chuanchuan trouvait Petite Yan pure et simple, le lendemain, en déjeunant avec ses collègues, elle entendit des ragots sur Petite Yan.
— Vous avez vu la nouvelle assistante de Mademoiselle Murong ?
— Moi, oui. Je crois qu'elle s'appelle Petite Yan. Je connais pas son nom complet, par contre. D'après ce qu'on m'a dit, elle s'est toujours pas présentée aux RH.
— Elle a l'air super jeune. Elle est même majeure ?
— Moi aussi je la trouve jeune. Une gamine comme ça, elle peut encaisser les tortures de Mademoiselle Murong ?
— Même Linda s'est fait démolir par Mademoiselle Murong pendant sa période d'essai. Je parie que celle-là s'enfuira avant la fin de la sienne.
— Moi je pense pas. Tout à l'heure aux toilettes, j'ai vu Mademoiselle Murong peigner les cheveux de cette fille. Elle a l'air d'y accorder une attention particulière. Cette gamine aurait un gros piston ?
— Quel piston ? Elle serait la petite sœur de Mademoiselle Murong ? J'en ai jamais entendu parler. Et puis elles se ressemblent pas du tout.
Toute rumeur a une origine. En repensant aux paroles et aux gestes de Murong Shi quand elle avait déposé Petite Yan au dortoir la veille, Xu Chuanchuan ne put s'empêcher de trouver leur relation étrange.
Après avoir fini de déjeuner avec ses collègues, il restait encore du temps avant la fin de la pause, alors Xu Chuanchuan décida de retourner au dortoir.
Quand Xu Chuanchuan ouvrit la porte du dortoir, elle fit sursauter les deux personnes qui s'amusaient sur le canapé du salon.
Petite Yan, qui était allongée sur le dos de Murong Shi, eut si peur qu'elle faillit rouler du canapé. Heureusement, Murong Shi réagit vite et attrapa sa main, l'empêchant de tomber.
Puis Petite Yan se redressa vivement, lissa sa chemise froissée, regarda Xu Chuanchuan, qui restait plantée sur le seuil, interdite, et bredouilla en guise d'explication : « Moi… Elle… Mademoiselle Murong est venue voir si j'avais fini de ranger ma chambre… »
Xu Chuanchuan regarda d'abord Murong Shi, qui restait calme et composée comme toujours. Puis elle regarda l'air embarrassé de Petite Yan. En reliant les deux, elle se souvint soudain des ragots entendus au déjeuner.
Sous n'importe quel angle, la réaction de Petite Yan trahissait un coupable remords. L'explication qu'elle donnait ressemblait à un prétexte pour cacher quelque chose.
Xu Chuanchuan trouva la situation fort gênante. Voyant que Petite Yan était embarrassée elle aussi, elle feignit le calme et dit : « D'accord. »
Leur rencontre était un pur hasard, et Xu Chuanchuan n'osa pas trop y réfléchir. Jusqu'au soir, où elle entendit soudain d'étranges bruits venir de la pièce d'à côté alors qu'elle écrivait son nouveau roman.
D'abord, ce fut une série de rires joyeux, comme si quelqu'un s'amusait follement à côté. Ensuite, les rires se transformèrent en cris de douleur. Enfin, les cris devinrent des gémissements équivoques…
Xu Chuanchuan se boucha les oreilles avec un casque et mit de la musique. Au début, elle crut que le casque ne marchait pas bien, car elle entendait encore les gémissements par-dessus la musique. Mais quand elle l'enleva pour écouter attentivement, elle comprit que c'était parce que les gémissements étaient devenus encore plus marqués.
« Ah — Plus, plus — »
Xu Chuanchuan identifia la voix de Petite Yan.
« Chut. Fais pas de bruit, tu vas déranger les gens. »
La deuxième voix était celle de Murong Shi.
Après que la voix de Murong Shi se tut, les bruits équivoques reprirent. Cette fois, la voix claire de Petite Yan devint plus étouffée, mais l'émotion qu'elle portait en devint plus intense.
Xu Chuanchuan remit vite son casque et monta le volume à fond. Quand elle n'entendit plus rien venir de chez sa voisine, elle poussa un long soupir de soulagement et reprit son travail.
Mais quelques minutes plus tard, Xu Chuanchuan se mit à entendre le bruit de coups contre le mur. Les coups étaient rythmiques, et elle ne put s'empêcher de les associer au lit en bois massif du dortoir qui cognait contre la cloison…
Bien que Xu Chuanchuan essayât de ne pas trop y penser, son visage rougit de gêne. Elle sentit qu'elle ne pouvait pas rester dans sa chambre, alors elle ôta son casque et courut aux toilettes.
En réalité, Xu Chuanchuan savait que Petite Yan était déjà rentrée. Seulement, elle était occupée à écrire à ce moment-là, alors elle n'était pas sortie pour l'accueillir. Mais elle ne s'attendait pas à ce que Murong Shi suive Petite Yan jusqu'ici, et encore moins à ce qu'elles…
Puis Xu Chuanchuan se souvint de la scène intime qu'elle avait surprise cet après-midi. À l'époque, elle était déjà retournée dans sa chambre après la rencontre gênante. Mais quand elle se rappela qu'elle n'avait pas encore été aux toilettes, elle en ressortit et entendit par hasard Petite Yan dire tout bas : « J'ai peur que Chuanchuan découvre. »
En réponse, Murong Shi avait dit doucement : « Peu importe si elle découvre. »
« Mais moi, je veux pas — » Avant que Petite Yan ne finisse sa phrase, ses yeux croisèrent ceux de Xu Chuanchuan, et la panique réapparut sur son visage.
En repensant à cette scène, Xu Chuanchuan devina que Murong Shi et Petite Yan partageaient sans doute un secret qu'elles craignaient qu'elle ne découvre. Ou du moins, Petite Yan s'en inquiétait.
Et en ajoutant le fait que Xu Chuanchuan était la seule à savoir que Murong Shi aimait les femmes…
Tandis qu'elle était dans cet état second, quelqu'un fit irruption dans les toilettes. Quand Xu Chuanchuan leva les yeux et se retrouva face à face avec Murong Shi, elle fut si surprise qu'elle en oublia même de réagir sur le moment.
À l'inverse, Murong Shi ne broncha pas. Elle entra hardiment dans les toilettes et dit : « Je viens me laver les mains. »
Tandis que Xu Chuanchuan ne savait pas si elle hallucinait, quand Murong Shi s'approcha d'elle, elle sentit une odeur étrange… Puis elle baissa instinctivement les yeux vers les mains de Murong Shi, constatant qu'elles semblaient grasses et glissantes, comme tachées par un liquide.
En repensant aux bruits bizarres entendus de sa chambre, Xu Chuanchuan se sentit soudain très mal. Elle tenta de fuir les toilettes en vitesse, mais faillit heurter Petite Yan, qui entrait justement.
« Ah, Chuanchuan ! E-Est-ce qu'on t'a dérangée tout à l'heure ? »
Le visage encore juvénile de Petite Yan était couvert de sueur, ses joues étaient rouges, et son corps dégageait la même odeur étrange que Murong Shi… De plus, Xu Chuanchuan remarqua que la démarche de Petite Yan était légèrement raide…
L'esprit de Xu Chuanchuan s'emballa et se mit à bourdonner sans arrêt. Puis, baissant la tête, elle dit : « C'est un peu étroit ici. Vous deux, allez-y d'abord. »
De retour dans sa chambre, Xu Chuanchuan ne parvint pas à se calmer, comme si elle venait de découvrir un secret incroyable.
En reliant les mouvements étranges de Petite Yan aux bruits particuliers d'avant… Xu Chuanchuan eut soudain une hypothèse audacieuse.
Et si Petite Yan était la nouvelle petite amie de Murong Shi ?