Plongé dans l'eau chaude, Merlin ferma les yeux. Il ne cherchait pas à dormir : il écoutait en silence les changements de son corps.
« Plus de force. Mon corps se sent détendu, mais mes membres sont douloureux comme après un exercice intense. Est-ce là l'effet de cette étrange posture ? »
Merlin serra le poing, les veines gonflant sous la peau. Il sentait que sa force avait augmenté, sans que ce fût flagrant. La sueur de tout à l'heure évoquait un effort violent, alors qu'il s'était contenté de tenir la posture étrange du bas-relief.
Dans l'ensemble, cette pose semblait développer son corps de belle manière, même si l'origine du bas-relief restait obscure. Puisque l'effet était aussi remarquable, Merlin n'avait aucune raison d'interrompre l'exercice.
Merlin resta un moment dans la baignoire pour se débarrasser de l'odeur de transpiration. Puis il se leva et s'habilla. En voyant le bas-relief sur la table, il réfléchit un instant en caressant ses motifs.
La posture était désormais gravée dans son esprit : ce bas-relief ne servait donc plus à rien. Il le cacha sous son lit et descendit.
Devant la table à manger, Macy tenait son menton de la main gauche pendant que sa main droite dessinait au hasard sur la table, par ennui. Le majordome se tenait sur le côté. En voyant Merlin, il s'inclina légèrement et dit avec respect : « Jeune Maître Merlin, le dîner est servi. »
« Très bien, désolé de vous avoir fait attendre. »
Merlin était enchanté, il avait donc bon appétit. Après une large portion de gigot grillé et un verre de lait, il chassa vite le froid qui l'habitait. Il se sentait chaud et parfaitement à son aise.
Merlin entrouvrit son manteau de cachemire et s'adossa à sa chaise. Les yeux mi-clos, il voyait des flocons voleter dans le ciel, au-dehors.
« Il fait si froid. Je me demande comment va père en ce moment. »
Macy avait fini son repas elle aussi. Elle regarda la neige dehors et parla avec inquiétude.
Le vieux Wilson était parti sur ses terres percevoir l'impôt, ce qui prenait d'ordinaire trois à cinq jours. Il était temps qu'il rentre.
Boum, boum, boum.
Soudain, des coups pressants retentirent à la porte principale. Merlin et Macy se tournèrent vivement vers elle. Qui pouvait venir au château à une heure aussi tardive ?
Le majordome ouvrit rapidement et une bourrasque glaciale s'engouffra aussitôt dans la maison. Dans ce souffle gelé, l'expression de Merlin changea. Il y sentait une épaisse odeur de sang.
« Général Prat ? Que se passe-t-il ? »
Le majordome s'était exclamé, surpris. L'homme qui se tenait dehors était le chef des gardes du vieux Wilson.
À cette exclamation, le souvenir de Prat revint aussitôt à Merlin. Prat commandait tous les chevaliers du château et des terres de la famille Wilson. Après le vieux Wilson, c'était lui qui détenait le plus de pouvoir et d'influence sur le domaine. Il était le bras droit du vieux Wilson, si bien que même Merlin devait l'appeler « mon oncle ».
« Oncle Prat, pourquoi es-tu revenu ? Père est rentré plus tôt, lui aussi ? »
Macy s'était levée d'un bond et demandait avec fébrilité.
Prat avait accompagné le vieux Wilson sur ses terres pour la perception. Puisqu'il était de retour, le vieux Wilson devait l'être aussi.
Prat secoua pourtant légèrement la tête et dit d'une voix sourde : « Monsieur le baron n'est pas encore rentré. »
Les coeurs se serrèrent. Serait-il arrivé quelque chose au vieux Wilson ?
« Il fait froid dehors. Entrez, nous parlerons à l'intérieur. »
Le majordome fit vite entrer Prat et referma soigneusement la porte. Aussitôt, le vent glacé cessa et la maison se réchauffa.
Merlin put alors bien regarder Prat. Il était grand et robuste, vêtu d'une armure d'un blanc argenté. Ses cheveux courts auburn étaient en désordre et saupoudrés de neige.
Mais son armure blanche était maculée de sang frais. Sa grande épée portait même quelques brèches. Il avait manifestement livré un combat acharné.
« Oncle Prat, qu'est-ce qui t'arrive ? Où est père ? »
Prat sourit. « Hé hé, monsieur le baron est parfaitement en sécurité, bien sûr. Mais sur la route des terres, nous avons croisé une petite bande de brigands. Voilà tout. Monsieur le baron nous a ordonné de les éliminer. Il craint qu'ils ne reviennent menacer le domaine, alors il m'a fait revenir en hâte pour prendre cent chevaliers en armure lourde au château ! »
Merlin se détendit un peu. Des brigands n'étaient pas une petite affaire, mais le vieux Wilson revenait du champ de bataille. Il était habitué à tuer et à combattre. Et il avait de meilleures idées pour traiter ce genre de gens.
De plus, le vieux Wilson avait formé une troupe de chevaliers en armure lourde, cent cinquante au total. On pouvait les tenir pour la force la plus puissante du château.
« Oncle Prat, le château est très calme en ce moment. Il ne devrait pas avoir besoin d'autant de chevaliers en armure lourde pour sa protection. Tu devrais emmener les cent cinquante pour assurer la sécurité de père et des terres. »
Prat hésita un peu, puis finit par hocher la tête. « Entendu. Faisons comme le Jeune Maître Merlin l'a dit. J'emmènerai les cent cinquante chevaliers en armure lourde. Soyez tranquille, Jeune Maître. Ces brigands n'ont rien d'inquiétant. À l'époque où je servais sous monsieur le baron, j'ai abattu des gens de l'Est par dizaines. Ces brigands ne leur arrivent pas à la cheville. »
Prat parlait en riant, manifestement sûr de lui. Il faisait partie des soldats qui avaient suivi le vieux Wilson autrefois. Il avait connu la guerre cruelle contre ceux de l'Est. Après quoi le royaume avait anobli le vieux Wilson, qui avait ramené Prat avec lui.
Comparé au vieux Wilson, Prat tenait davantage du soldat type : porté au combat, loyal et résolu, mais aussi cruel et assoiffé de sang. Au château, bien des serviteurs craignaient le général Prat.
« Oncle Prat, tu n'as rien mangé, n'est-ce pas ? Tu as fait un rude voyage par ce froid. Il reste la moitié du mouton grillé. Viens en prendre. »
Prat n'hésita pas un instant. Il avait chevauché dans la neige un jour et une nuit. Il mourait effectivement de faim : il attrapa le mouton grillé sur la table et l'engloutit. Mais il ne prit guère le temps de se reposer. Il rassembla bientôt les cent cinquante chevaliers en armure lourde du château et se mit en route.
Merlin gardait les sourcils froncés en regardant les chevaliers quitter le château. Il demanda au majordome : « Blackwater a toujours été sûre. Pourquoi y aurait-il soudain des brigands ? Et regarde l'oncle Prat. Ces brigands ne sont pas faibles. Sinon, père ne lui aurait pas fait venir les chevaliers en armure lourde. »
Le majordome le regarda et répondit avec hésitation : « Blackwater était sûre autrefois, mais depuis quelque temps, pour une raison ou une autre, ces brigands rôdent. Ils ont attaqué plusieurs bourgs près de Blackwater. Les chevaliers de la Troupe de Défense sont sortis de nombreuses fois, sans jamais les trouver. Mais soyez tranquille, Jeune Maître. Monsieur le baron dispose de cent cinquante chevaliers. Avec ceux de ses terres, il ne devrait avoir aucun mal à régler le cas de ces brigands. »
Merlin hocha légèrement la tête. Avec le vieux Wilson sur place, le domaine s'en sortirait à coup sûr.