Par malheur, le vieux Ham s'éteignit avant d'avoir pu voir Glenn prendre femme. C'était au début du printemps, et les vents violents de l'hiver avaient commencé à tomber. En rentrant d'une journée de corvée à la demeure Zi Jue, le vieux Ham et Glenn s'étaient préparé un bon repas, avec du bœuf et de l'alcool de malt, comme une sorte de rituel avant d'entamer les travaux de la maison pour le mariage de Glenn.
Le lendemain matin, le vieux Ham ne se réveilla pas, et il ne se réveilla plus jamais. Il était mort le sourire aux lèvres, et ce sourire y était encore quand Glenn et quelques villageois des alentours l'enterrèrent. Peut-être que ce sourire s'expliquait par le fait que ses souhaits au sujet de Glenn s'étaient réalisés dans son rêve, ou bien par la satisfaction du repas qui avait précédé sa mort. Glenn enterra aussi la pipe du vieux Ham avec lui.
Les mois qui suivirent, Glenn fut accablé, et la vie continua pourtant. Il devint le propriétaire de la chaumière, du vieux cheval, de deux pièces d'or et de dix-sept pièces d'argent. Tel était l'héritage du vieux Ham, et c'était tout ce que Glenn possédait.
Glenn avait en réalité un autre bien : Amplification olfactive canine et cartographie des odeurs. Il le cachait au même endroit que les pièces. Quand le travail de la journée était fini, il l'étudiait à la lueur faible de la lampe. Pour lui, ce livre était une fissure par laquelle épier le monde de la sorcellerie.
L'été vint. Par une journée plutôt terne, Glenn avait fini d'évacuer la montagne d'ordures comme à l'ordinaire et achetait des marchandises sur un marché des faubourgs, pour le banquet du noble à la demeure Zi Jue. Après avoir payé les marchands, Glenn était assis sur la charrette et regardait le ciel d'azur décoré de nuages en mouvement.
Les marchands et leurs employés se chargeaient de charger ce que Glenn avait commandé. Parmi eux, une villageoise blonde au visage couvert de taches de rousseur montait les marchandises sur sa charrette, aussi efficacement qu'un garçon de son âge. Elle lui jeta plusieurs regards à la dérobée et son cœur s'emballait. Elle s'était éprise de Glenn un an plus tôt, et son affection pour lui n'avait cessé de croître depuis. C'était en fait la fille que le vieux Ham avait voulu faire épouser à Glenn. Glenn ne s'opposait pas à cet arrangement, mais il n'éprouvait rien pour cette fille timide et travailleuse, qui n'était au mieux qu'une petite sœur dans son cœur.
À présent que le vieux Ham était parti, Glenn n'avait jamais proposé une seule fois de revoir la fille. Leurs rencontres se bornaient aux brefs moments où Glenn achetait les produits de luxe sur le marché où elle travaillait.
Elle sentit alors que Glenn allait partir, puisque le chargement était presque terminé. Elle avait très envie d'échanger quelques mots avec lui, et elle ne put plus se retenir.
« Glenn, j'ai vu un sorcier ce matin. Tu peux le croire ? Il est passé par ici et il a demandé le chemin de la cité de Bi Seer. Les gens ici ont été tellement saisis et remués de voir un sorcier en personne, et c'était la première fois que j'en voyais un, moi aussi ! » La fille se composa un sourire et observa timidement le beau Glenn.
« Un sorcier ? » Le mot « sorcier » tira Glenn de son ennui dans un sursaut. « Tu es sûre ? »
« Certaine. Des tas de gens l'ont vu. » La fille hocha la tête, aussi joyeuse qu'une alouette.
« Il a quelle allure ? » la pressa Glenn d'une autre question.
« Il portait une robe ample, comme une cape, mais sans capuche. Je distinguais à peine son visage, parce qu'il était comme voilé de brume par quelque chose. Et il tenait une grenouille dans la main, une grenouille aux yeux rouges. Ah, c'est vrai, il parlait avec Yi Ma. » Voyant qu'elle captait l'attention de Glenn et son envie d'en savoir plus, la fille lui dit tout ce qu'elle savait.
« Merci. C'est très gentil à toi de me le raconter ! » Glenn était tout excité par cette nouvelle. Il avait le livre depuis six mois, et c'était la première information qu'il obtenait au sujet d'un sorcier.
Glenn mena alors la charrette chez Yi Ma. Yi Ma n'était personne d'important, elle était seulement celle à qui le sorcier avait parlé. Elle avait la vingtaine et était mère de deux enfants. Elle portait un tablier, noué autour de sa taille épaisse. Son mari, Picasso, était chasseur. Il avait des muscles noueux, et son visage gardait la cicatrice d'un coup de boutoir de sanglier. Voyant Glenn à la porte, Picasso alla ouvrir, et leurs deux petits garçons fixèrent Glenn avec curiosité.
« La cité de Bi Seer. Il est parti pour la cité de Bi Seer. » Glenn eut confirmation de la rumeur.
Glenn lança ensuite le cheval vers la cité de Bi Seer aussi vite que la bête le permettait, tout en craignant qu'elle trébuche.
En arrivant à la demeure Zi Jue, il remarqua le vilain intendant et quatre robustes chevaliers derrière lui, devant l'entrée principale. Ils faisaient face à un attroupement.
Le vieil intendant criait à une douzaine d'hommes du village :
« Vos terres vous ont été octroyées par le seigneur Zi Jue. S'il lève un impôt, alors vous payez l'impôt. S'il augmente l'impôt, alors vous le payez aussi. Vous voulez vous révolter contre Monseigneur ? »
Glenn dut attendre et s'inquiéta, car le désordre à l'entrée lui bouchait le passage et l'empêchait de décharger la charrette, et les hommes du village ne montraient aucune intention de partir.
« Racaille de misérables ! » continua l'intendant. « Chassez-les ! »
L'intendant lança l'ordre d'expulsion aux quatre chevaliers. La foule des protestataires fut alors dispersée après une bonne série de coups de poing et de coups de pied des chevaliers.
Les protestations au sujet de l'impôt éclataient chaque année, et elles étaient toujours réprimées par la violence.
L'intendant fit ensuite volte-face et rentra dans la cour.
Sachant que tout était sous contrôle, Glenn éperonna le cheval et franchit l'entrée.
« Halte ! » hurla l'intendant. « Pourquoi arrives-tu si tard ? Tu veux faire tes paquets et t'en aller ? »
Glenn bouda. Cela se voyait au tressaillement de sa bouche. Il maudit le vieil intendant en son esprit.
'Tu m'as déjà extorqué deux pièces d'argent ce mois-ci. Il me faut travailler ici une quinzaine de jours pour gagner autant. Et tu en veux encore ?'
Glenn n'était pas comme le vieux Ham. Il était jeune et il ne maîtrisait pas sa colère.
« J'ai été retardé par le désordre à l'entrée. Et puis, je suis arrivé à l'heure. »
« Petit bâtard ! Comment oses-tu me parler ainsi ? Tu ne mérites pas la nourriture que Monseigneur te donne. Dégage tout de suite et ne reviens jamais ! » L'intendant se hérissa et son visage devint livide.
Glenn quitta la demeure en maudissant l'intendant et en lui souhaitant de brûler en enfer.
L'intendant le suivit dehors et cria aux chevaliers :
« Battez ce galopin à mort s'il revient jamais, ou c'est vous qui ne rentrerez plus jamais ici ! »
Glenn se rappela soudain sa véritable affaire. Il mit alors sa rage de côté, alla attacher sa charrette à un orme des environs et courut vers une forge. À la porte de la boutique, il cria à travers la vitre à un apprenti qui se trouvait à l'intérieur : « Frère Six. »
Glenn n'avait ni frères ni autres parents. Glenn avait appartenu à un petit groupe de dix mendiants. Ils tenaient le métier de la mendicité dans la cité de Bi Seer. Frère Six était membre du groupe lui aussi, et Six désignait son rang dans le groupe, établi par ancienneté. Le groupe s'était défait quand Glenn avait choisi de partir avec le vieux Ham.
Frère Six avait fini apprenti dans une forge, et Frère Deux trimait à la campagne. Quant aux autres, on n'avait plus jamais eu de nouvelles d'eux au fil des ans.
« Glenn, qu'est-ce qui t'amène ? Tu vas bien ? » dit l'apprenti, surpris, en ouvrant la porte. À force de forger le fer, Frère Six, qui était de haute taille, était devenu un grand gaillard et, tandis qu'il marchait vers Glenn, il apporta avec lui une odeur nauséabonde de sueur.
« Frère Six. Tu es au courant de tout, et le bruit court qu'un sorcier est en ville. Tu as entendu quelque chose là-dessus ? »
« Comment tu le sais ? C'est vrai, en tout cas. Un sorcier est ici pour chercher des candidats qui auraient un potentiel pour apprendre la sorcellerie. Mais il faut une pièce d'or pour passer l'épreuve. » Frère Six haussa les épaules. « Le patron de cette boutique a amené son fils à l'épreuve, ils ont échoué bien sûr, et depuis il se lamente sur sa pièce d'or perdue, à n'en plus finir. »
« Où est le sorcier ? » s'enquit Glenn.
« Tu veux aller le voir ? Une pièce d'or, c'est beaucoup d'argent. » Le visage de Frère Six s'assombrit.
Glenn recula un instant devant l'idée. La dépense d'une pièce d'or serait un coup dur pour lui, puisqu'il n'en avait que deux.
Mais Glenn savait que c'était peut-être sa meilleure chance d'avoir une vie meilleure. Alors il hocha la tête avec résolution vers Frère Six.
Frère Six resta bouche bée devant cette réponse renversante. Une fois remis de sa surprise, il répondit : « Le sorcier est à la demeure du gouverneur, et pour ta gouverne, la fille du gouverneur est la seule à s'être qualifiée jusqu'ici. »
« Merci ! »
Au comble de l'exaltation, Glenn se rua vers sa chaumière pour y prendre de quoi payer l'épreuve de sélection. Il fila droit vers le coin de sa pièce dès qu'il fut entré et tira une boîte de sous son lit. Dans cette boîte se trouvaient toutes les pièces qu'il avait mises de côté. Il compta cent pièces d'argent, ce qui faisait une pièce d'or, et les mit dans un sac de toile à cordon. Il marqua un temps d'arrêt et décida d'emporter Amplification olfactive canine et cartographie des odeurs.
'Je vais devenir sorcier', pensa-t-il.
Il referma la boîte à pièces et partit vers la demeure du gouverneur. Le gouverneur était marquis de rang, et marquis était le plus haut titre de la cité. Il était donc l'homme le plus puissant de la ville. Le jour était plus long que la nuit, puisqu'on était en été, si bien qu'il ne faisait pas encore sombre quand Glenn arriva enfin à la demeure du gouverneur.
La demeure était sous haute garde. Il y avait au moins huit chevaliers à surveiller l'entrée principale. Une grande foule entrait et sortait sans cesse, et la plupart des gens présents étaient de riches marchands ou des nobles de haute naissance, qui avaient amené là leurs fils et leurs filles.
Parmi ceux qui ressortaient, tous semblaient plutôt déçus.
Glenn supposa qu'ils avaient dû échouer à l'épreuve. N'ayant pas le temps d'y réfléchir davantage, Glenn se fraya un chemin à coups de coude et, comme il tentait de franchir l'entrée, il fut arrêté par une voix rude.
« Attends ! Une pièce d'or pour le droit d'épreuve ! » Un garçon de son âge lui aboyait cela.
Glenn tira le sac de pièces et le lui tendit. Le garçon le lui arracha et le jeta dans une grande caisse de bois derrière lui. Mais il ne compta pas les pièces.
'À la façon dont il parle et aux vêtements qu'il porte, il doit venir d'une famille de village. Dieu sait pourquoi il a un travail aussi enviable et où il est allé ramasser cette fierté.'
Glenn renifla de mépris et suivit les autres à l'intérieur de la demeure.