La porte de distorsion avait réduit leur temps de trajet à une seule journée, mais la fatigue accumulée rien qu'en la traversant ne s'estomperait pas si facilement.
Tout ce que fit Violet fut de rester assise dans la voiture, pourtant elle était exténuée. Elle dut plaquer une main contre son front, fortement, face à l'assaut de la fatigue.
Passer autant de temps seule dans un espace clos avec une personne qu'on n'aime pas était, pour le dire crûment, mentalement épuisant.
Le silence entre eux dépassait la gêne. Roen essaya de parler à Violet coûte que coûte, mais il échoua à chaque fois.
« Nous sommes enfin arrivés. Cela fait trois ans que tu n'es pas venue à Werchen, mais qu'en penses-tu ? »
« C'est pareil. »
« Veux-tu qu'on achète des gâteaux en chemin ? Ou préfères-tu visiter un salon réputé… »
« Je suis fatiguée, je veux juste me reposer. Si tu veux y aller, tu peux y aller seule. »
« O-okay… Mais je ne peux pas te laisser seule, alors fais un effort même si tu es fatiguée. Nous arriverons bientôt à l'hôtel de ville. »
Roen avait l'air d'un chiot abattu qu'on a refusé de promener. Violet fit exprès de ne pas le remarquer.
La méchante des Everett, dont la crédibilité tant morale que sociale était totalement détruite, était véritablement épuisée.
Violet gardait quelques souvenirs de la capitale d'il y a trois ans, lorsqu'elle y était venue pour ses débuts, et elle pouvait y retrouver des similarités entre la capitale d'alors et celle d'aujourd'hui.
Elle ferma brièvement les yeux. On aurait dit qu'elle revenait ici après vingt ans, pas trois.
Était-ce à cause de ce qui s'était passé avec Mikhail ?
Violet ne parvint pas à chasser l'irritation qui la rongeait en même temps que cette fatigue. Alors qu'elle avançait lentement, le majordome de l'hôtel de ville les accueillit.
« Nous vous attendions, Mylady et Jeune Maître. »
Violet put se souvenir de lui aussi. Sans montrer la moindre émotion, le majordome se contenta de les guider sans ajouter un mot.
Les rumeurs faisant de Violet la méchante du siècle étaient monnaie courante dans la capitale. Enfin, ce n'est que récemment que sa réputation avait été renversée, donc sa notoriété devait encore être bien ancrée ici.
Néanmoins, le majordome ne montra aucun signe de reconnaissance à ce sujet.
Était-ce déjà ainsi il y a trois ans ? Violet se surprit à être consciente des réactions des autres sans raison, et elle laissa échapper une lente expiration.
Ce que Violet avait traversé il y a trois ans dans la capitale pour ses débuts… restait un cauchemar qu'elle ne voulait pas se remémorer.
En tant que dame ducale de ce pays, il n'y avait qu'une poignée de personnes de son rang. La dérision subtile s'effondrait sous l'autorité écrasante de son titre, et ceux qui médisaient dans son dos ne pouvaient qu'en être envieux.
Cependant.
« Wahou ! La haute société de la capitale n'est pas si différente de celle de notre domaine ! »
Le problème, c'était ceci : la jeune Aileen avait suivi Violet.
Aileen, quatorze ans, avait exprimé sa volonté de rester auprès de sa grande sœur quoi qu'il arrive. Et comme le duc tenait davantage à l'adorable seconde dame ducale qu'à quiconque, il avait respecté les souhaits d'Aileen.
Bien que la jeune fille n'ait pas officiellement fait ses débuts, elle avait été invitée à rejoindre la haute société de la capitale, et malgré l'étiquette, Aileen avait suivi Violet partout où elle allait.
« Tout le monde est si gentil. Je pensais que c'était un endroit effrayant… »
Si elle pensait que c'était un endroit effrayant, elle n'avait qu'à ne pas suivre Violet.
Néanmoins, que Violet réprime sa colère bouillonnante au fond d'elle, Aileen restait rayonnante.
Les jeunes seigneurs du duché étaient également venus à la capitale pour escorter la dame ducale lors de ses débuts, mais eux aussi ne s'intéressaient qu'à Aileen. Il était naturel que l'hystérie de Violet ait atteint son paroxysme.
« C'est elle, celle des rumeurs… »
« Chut, tais-toi. Tu seras visée, toi aussi ! »
Quelques incidents lui traversèrent l'esprit, mais dans l'ensemble, elle avait beaucoup de souvenirs refoulés de cette époque. Elle ne voulait pas s'en souvenir.
Violet enterra vite les souvenirs de trois ans plus tôt.
Ceux de la capitale se moquaient simultanément de Violet, la méchante, et la craignaient. Mais en même temps, ils l'enviaient car elle était une haute aristocrate.
D'un autre côté, ils traitaient Aileen avec préciosité et louanges car elle agissait comme si elle vivait dans un jardin de fleurs. Mais en même temps, ils se moquaient d'elle et riaient d'elle.
« C'est pour ça qu'elle geignait autant pour vouloir rentrer tôt. »
D'après ce dont Violet se souvenait, Aileen avait pleuré tous les jours en voulant rentrer dès que les débuts de Violet seraient terminés.
Aileen n'était pas une idiote — impossible qu'elle ne remarque pas qu'elle était un sujet de moquerie pour les gens de la capitale.
Et quand on donna enfin à Aileen la permission de retourner au duché Everett, elle pleura et pleura en disant qu'elle voulait rentrer avec Violet. Alors, contre le gré de Violet, elle rentra aussi au domaine.
Certaines choses devinrent plus claires en les rappelant. Violet cessa de s'attarder sur ces souvenirs.
De toute façon, ils étaient tous désagréables.
Les bagages qu'ils avaient apportés par l'intermédiaire des domestiques étaient peu nombreux, car il avait été jugé préférable d'apporter leurs effets nécessaires séparément à chaque fois.
Les employés de l'hôtel de ville transportèrent rapidement leurs bagages à l'intérieur.
Roen tendit la main à Violet en signe d'envie de l'escorter. Violet ricana et le repoussa immédiatement.