La méchante grande sœur qui harcelait sa cadette, laquelle avait perdu ses parents. La femme perfide qui s'était livrée aux pires brimades, aux pires machinations et aux pires manipulations contre une jeune fille innocente.
Ce n'étaient pas des mensonges. Quand Yeon Ha-yoon se retournait sur le passé, il était vrai que Violet avait commis bien des méfaits.
Elle détestait Aileen.
Alors elle la tourmentait.
On l'associait à ce genre de conduite indisciplinée depuis son enfance, et c'est bien pour cela que les préjugés dont elle faisait l'objet étaient impossibles à dissiper. Plutôt que de leur propre cadette, les frères aînés de Violet s'occupaient d'Aileen, qui était leur cousine.
« La nourrice m'a dit quelque chose. La précédente duchesse était une femme splendide, avec de magnifiques cheveux blond doré ; alors pourquoi les cheveux de ma sœur sont-ils argentés ? »
En se rappelant ce qu'Aileen avait dit quand elles étaient enfants, Violet et Yeon Ha-yoon eurent la même réaction. Elles réprimèrent simplement l'envie de sourire, impuissantes.
Tout cela n'a plus aucun sens, désormais. Cela est devenu vide de sens.
Avoir cherché à être reconnue par sa famille, avoir cherché à être aimée, avoir cherché à survivre et à vivre dans cette maison ducale infernale.
À mesure que les souvenirs de sa vie antérieure lui revenaient, les deux personnalités s'étaient mêlées.
Celle qu'elle était à présent était Violet sans être Violet, était Yeon Ha-yoon sans être Yeon Ha-yoon. Aussi décida-t-elle de redessiner sa vie.
'Laisser tout cela derrière moi, dans cette réalité. M'enfermer, seule.'
La première chose que fit Violet fut d'aller voir son père, alors qu'elle portait encore sa chemise de nuit.
Son corps ne s'était pas encore remis, aussi paraissait-elle forcément émaciée, aux yeux de quiconque.
Malgré la visite soudaine de sa fille, le duc ne montra pas le moindre signe de trouble.
Les dix-neuf années passées à tenter sans relâche de lui inculquer les valeurs d'une demoiselle ducale n'étaient plus. Il ne restait que le silence, tranchant comme un couteau, qui pesait dans le bureau du duc.
Le duc Everett ramena proprement ses cheveux noirs en arrière et regarda Violet d'un œil calme. Ces yeux donnaient la même impression qu'un lac en plein hiver de neige.
Toute sa vie, toute sa vie durant, elle n'avait souhaité qu'une chose : qu'il tourne le regard vers elle, ne serait-ce qu'avec ces yeux froids.
La jeune fille prit un bref instant pour s'apitoyer sur elle-même, sur cette vie-ci. Elle avait perdu sa mère en bas âge et son père était un homme indifférent : comment aurait-il été possible de recevoir l'amour et l'affection dont elle avait besoin ?
Tout en aspirant à l'attention de gens qui ne daignaient même pas la regarder, elle avait vécu avec entêtement.
Pendant quelques jours, les domestiques avaient débattu entre eux de savoir si la demoiselle ducale avait enfin perdu la tête, vu son comportement. Violet renifla de mépris et ignora leurs bavardages.
'Vous voulez ma mort, vous aussi ?'
'Puisque ma vie ne vaut rien et ne sert absolument à rien, pourquoi avoir dépensé une somme astronomique pour me sauver ?'
Yeon Ha-yoon, Violet, sourit au duc, qui ne lui accordait pas un grain d'attention.
« J'aimerais poser une seule question, Votre Grâce. Pour vous, que suis-je ? Une fille, ou un outil à employer ? »
Elle adopta une posture élégante et posa sa question d'une voix entièrement gracieuse.
La question de Violet était à la fois brutale et irrespectueuse. Si le duc Everett s'était mis à crier, cela aurait été pleinement justifié.
Mais au lieu de la condamner pour son insolence, le duc répondit à la question en relevant la tête et en la regardant droit dans les yeux.
Les deux regards s'entrelacèrent dans l'air.
Des yeux d'un violet profond, pareils à des lacs sans fond, et des yeux verts habiles à dissimuler leurs pensées les plus intimes, après tant d'années passées à être duc.
Le temps qu'ils se jaugèrent ne fut qu'un instant. Sans la moindre hésitation, Violet demanda une fois de plus.
« Laissez-moi vous le demander à nouveau. Votre Grâce, pour vous, suis-je une fille ou un outil ? »
« ... Qu'est-ce que c'est encore, ce tapage ? »
« Depuis que j'ai frôlé la mort de si près, mes sentiments ont changé. Il y a une chose que je souhaite faire. »
Le ton de la demoiselle ducale était remarquablement tranquille.
S'il était si facile de renoncer à ses attentes, pourquoi n'avait-elle pas pu renoncer à celle d'être reconnue par cette maison ? Même si l'on ne voyait en elle qu'un outil, elle avait tout de même une certaine valeur.
Bien entendu, étant donné qui était Violet à présent, elle n'avait pas besoin de cette reconnaissance.
Le duc entrouvrit ses lèvres lourdes.
« Qu'est-ce que tu souhaites faire ? »
« D'abord, je voudrais décliner absolument toutes les propositions de mariage. »
« ... Tu peux le faire. »
Quand Violet évoqua les propositions de mariage, le duc répondit sans tarder. Violet en fut un instant ébranlée.
Elle n'arrivait pas à se débarrasser aussi facilement de la valeur qu'on lui prêtait comme outil. Sa réputation avait beau être tombée au plus bas, l'apparence de Violet restait objectivement agréable.
Alors que le duc aurait encore pu se servir d'elle comme d'un outil en la mariant pour des raisons politiques, il n'y avait pas eu la moindre hésitation dans sa réponse.
Elle se demanda s'il avait un autre usage en tête pour elle. Malgré tout, Violet retrouva immédiatement son sang-froid et poursuivit.
« Et je souhaite peindre. »
« ... Si c'est là ton souhait, je peux aussi faire venir un professeur. »