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A Land of Nations

Chapitre 8 : Le retour de Witt

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Chapitre 8

Chapitre 8 : Le retour de Witt

Chapitre 8/8100%~14 min de lecture2 740 mots

Une semaine plus tard.

« J'ai faim », dit Baudouin.

« Je vais voir aux cuisines », dit César.

Dans l'imagination des gens, le fils du roi et son écuyer pouvaient obtenir tout ce qu'ils voulaient, à volonté. Peut-être pourrait-on dire qu'Amaury Ier se sentait plein d'amour et de miséricorde pour cet unique enfant qui risquait de quitter ce monde avant lui, et de subir d'innombrables humiliations et douleurs avant cela, et qu'il était disposé à satisfaire toutes ses demandes.

Mais en cette époque, la rareté des vivres se comparait à une feuille blanche griffonnée à la hâte. Même dans les cuisines du château de la Sainte-Croix, il n'y avait que quelques légumes, de la viande fumée, de la morue séchée et du hareng mariné.

Un grand banquet, du genre que les moines pouvaient consigner dans leurs annales, devait être préparé à l'avance, et durant bien des jours, afin que l'intendant du domaine puisse rassembler assez de bétail, de blé, de gibier et de volaille.

L'intendant du château et le maître cuisinier devaient aussi acheter aux marchands épices, miel, sucre et sel, cuire le pain, saler les viandes, confire les fruits, et sortir les vaisselles d'argent et de porcelaine, les nappes de lin et les autres ustensiles rangés depuis toujours dans la réserve. Les polir, les nettoyer et les faire sécher à l'air demandait aussi bien des efforts.

D'ordinaire, le roi et les nobles prenaient deux ou trois repas par jour (même en campagne) qui étaient très simples, et pas même particulièrement frais. Quand ils étaient occupés, ils mangeaient avec une hâte extrême : un bol de bouillie d'orge avec de la viande séchée, ou un morceau de pain de la veille trempé dans du vin, suffisait. Sans parler des gens du commun, dont les grains d'orge étaient moulus très grossièrement ou simplement bouillis en bouillie, tels quels. Y ajouter quelques pois secs ou des légumes de saison était la plus grande des fortunes.

De nos jours, les gens s'écartaient encore et cédaient le passage à César en le voyant ; mais comparé à Witt, le nouvel écuyer du prince était bien plus aimable. Il ne crachait pas exprès sur les gens, ne s'approchait pas trop du point d'eau ni du fourneau, et parlait aux gens à quatre ou cinq pas de distance. Mais le plus convaincant, c'est que son apparence ne montrait pas le moindre dommage.

« C'est un bon enfant pieux », disaient-ils, fermement convaincus que César n'avait pas contracté la maladie parce qu'il était assez pieux, surtout le cuisinier et les filles de cuisine.

« Quels légumes avez-vous aujourd'hui ? » demanda poliment le petit écuyer aux cheveux noirs.

« Des oignons, du chou frisé, des navets, des courges et du chou », dit timidement une servante. Les légumes n'avaient jamais rien de précieux ; ils étaient entassés à même le sol d'un côté de la cuisine : c'était la part du jour. César portait une bourse de cuir de vache à cordon et y mit deux oignons, un chou et quelques pois secs.

Sur les conseils du fruitier, il prit deux pommes qui étaient à coup sûr les plus sucrées et les plus juteuses. Le boucher lui donna un morceau de bœuf rôti long comme un bras. Le lait trait le matin même avait été bouilli et se trouvait dans une jarre de terre bien pleine.

« Voudriez-vous un peu de bière ? » demanda le brasseur, essoufflé d'être venu en courant. « De la bière tout juste livrée par le monastère ! »

César hésita. Il n'aimait ni n'approuvait de boire de l'alcool ; quel qu'en fût le degré, cela nuisait au corps. Le problème, c'est que dans la Marche d'Ayyarasa, comme en bien d'autres lieux, faute de sources d'eau propre et stables, les gens avaient l'habitude de remplacer l'eau par le vin et tenaient le fait de boire sans compter pour un signe de virilité. Comme héritier de la Marche d'Ayyarasa et comme son écuyer, ni lui ni Baudouin ne pouvaient éluder la question.

La bière était livrée par plusieurs moines du monastère Saint-Jean-Baptiste. Ils se souvenaient encore de César, le saluèrent avec joie, lui serrèrent la main et lui souhaitèrent la bénédiction de Dieu.

Revoir des gens qui l'avaient aidé autrefois et les savoir tous en bonne santé était sans conteste une chose agréable ; mais la bonne humeur de César fut bientôt gâchée par un visiteur qui n'avait pas été invité.

« Arrête ! » dit César avec dégoût. « Ou j'appelle les gardes ! »

Celui qui venait de jaillir de l'ombre était Witt.

Du temps de la tour de gauche, Witt n'était pas ainsi. Il portait une tunique de coton fin et une longue chemise, drapé dans un manteau de peau de chèvre, avec des bottes de daim, le visage vermeil et le corps replet. Quelqu'un qui n'aurait rien su l'aurait à coup sûr appelé « maître » en le voyant.

À présent, sa graisse semblait avoir été aspirée par le diable au moyen d'une paille de blé. Ses yeux saillaient de façon effrayante. Il ne portait qu'une robe de chanvre grossier lui tombant aux genoux, pieds nus, tout son corps dégageant une puanteur qui ne semblait pas collée à lui, mais déborder du plus profond de son être.

D'un seul regard, César comprit qu'il avait dû se glisser dans le château en s'accrochant à la charrette sous prétexte de livrer la bière.

Tandis que César observait Witt, Witt jaugeait César lui aussi. Quand César venait d'arriver à la tour de gauche, ils n'avaient pas pris au sérieux ce petit esclave. Et alors, s'il était l'écuyer du prince ? Le prince n'était qu'un lépreux ! On aurait dû le chasser dans la vallée hors des murs, pour qu'il se débrouille seul avec ceux que Dieu avait abandonnés...

Mais tout cela parce qu'il avait un roi pour père ! Ces bonnes gens pieux devaient être contraints de le servir ; quand l'intendant du château était venu les solliciter, comme ils avaient été éblouis par les récompenses généreuses, et comme ils s'étaient réjouis et emportés une fois la charge obtenue, alors qu'ils n'en voulaient absolument pas.

Qui aurait cru qu'avec l'arrivée de César, Son Altesse le prince, qui était toujours restée silencieuse quoi qu'ils fissent, les chasserait soudain de la tour de gauche et n'écouterait aucune de leurs supplications ? Ils n'étaient ni chevaliers ni écuyers, ni même forgerons ou charpentiers. Comme simples serviteurs, ils n'avaient aucun droit d'habiter le château à demeure.

Mais du moment qu'on pouvait entrer au château, qui voudrait en partir ? Travailler au château, même à manier les excréments, était plus facile que de tailler la pierre, de labourer et de garder les troupeaux dehors, sans parler de ce que, la guerre venue, le château était l'endroit le plus sûr.

Eux aussi, eux aussi, c'est le diable qui les avait égarés dans leur détresse, pour qu'ils fassent de telles choses !

Sa main tâtonna à vide en l'air au-dessus de sa tête, comme pour saisir un chapeau, mais son chapeau avait disparu depuis longtemps. Il ne put que s'agenouiller, poser les mains sur sa poitrine, lever la tête, ses yeux avides parcourant le corps de César, vêtu exactement comme un fils de noble : tunique de soie d'un bleu profond, poignets et col bordés de fil d'or et d'argent, chausses de laine blanche, longues bottes brunes, large ceinture de cuir (les gens du commun n'avaient droit qu'à des ceintures de tissu), une dague pendue à la ceinture et une croix d'argent au cou.

S'il n'avait pas... S'il avait su, cette tenue et l'honneur qu'elle représentait auraient dû être les siens !

« Je vous en prie », cria Witt d'une voix rauque. « Je vous en prie, seigneur écuyer, n'appelez pas les gardes, n'appelez pas les gardes. Que le Ciel me prenne en pitié, je viens implorer votre grâce, je viens me confesser ! »

Quand il avait appris qu'il était « élu », Witt avait été un temps en extase, un temps arrogant, croyant pouvoir ainsi bondir hors du purgatoire, revenir au monde des hommes, voire monter jusqu'aux cieux. Mais la main cruelle du destin l'avait vite giflé. Il avait bien été pardonné et était devenu maître moine, mais en arrivant au monastère, il s'était vite rendu compte que ses atouts n'étaient pas si nombreux qu'il l'avait cru.

Il n'avait jamais pu devenir chevalier, ni même bon serviteur. Élu, il ne pouvait désormais traiter que des maux et des plaies très légers, sans exagérer : des choses comme la gale, les écorchures ou les frissons, qu'on pouvait régler avec un peu de salive, du vin chaud ou une saignée. On n'avait pas besoin de moines pour cela, et mendier la sainte grâce coûtait beaucoup d'argent.

Si Witt avait eu l'allure et le caractère de César, peut-être un riche seigneur ou un roi l'aurait-il gardé à sa cour pour le plaisir des yeux ; mais il était un pécheur si vil...

La vie au monastère était loin d'être aussi satisfaisante qu'il l'imaginait. Il devait travailler comme un paysan, dormir à même le sol, et manger et boire une pitance maigre et pauvre.

Il ne pouvait vraiment pas supporter cette dureté et avait trouvé le moyen de revenir en cachette.

Comparée à celle d'avant, l'apparence actuelle de Witt inspirait bien un peu de pitié ; mais, sans même parler du piège qu'il avait tendu plus tôt pour tuer César, celui-ci avait entendu abondamment parler de ses méfaits par les serviteurs du château, une fois qu'il avait fait leur connaissance.

La malveillance de cette petite fouine semblait viser tout le monde. « Comme une outre de cuir puante remplie de mauvais vin », disait le cuisinier, tout emplie de jus aigres et amers. Il se délectait de brimer quiconque il pouvait maîtriser, de ses collègues jusqu'à son maître.

Il était le premier à se plaindre et à jurer, le premier à faire chanter et à extorquer pour des riens, celui qui poussait les autres serviteurs à traîner ou à lancer des remarques fielleuses. En peu de temps, il avait réussi à transformer la tour de gauche en un antre enfumé de vauriens.

« ... Je sais qu'il y a eu un malentendu entre nous », dit Witt. « Mais je puis jurer sur le Saint-Sépulcre que, moi au moins, seigneur écuyer, je souhaite sincèrement me lier d'amitié avec vous et servir notre bon maître avec vous. »

« Inutile de dire cela », dit César. « Vos complices ne s'attendaient probablement pas, quand ils pendaient au gibet, à ce que vous, le meneur, rejetiez tous les crimes sur eux. »

Witt avait été très prudent. Il s'était contenté d'apporter aux autres serviteurs la mauvaise nouvelle de leur expulsion imminente, puis d'insinuer que César était derrière tout cela. Il avait obtenu du vin et des tourtes, fait venir des prostituées, et ces méchants esprits simples avaient naturellement su quoi faire. « Que voulez-vous ? »

« Je veux revenir auprès de Son Altesse », dit Witt, puis il ajouta vivement : « Je sais que j'ai... commis une petite erreur autrefois, mais seigneur écuyer, j'ai été élu maintenant, je suis moine. Si je me tenais auprès de Son Altesse comme son secrétaire particulier, comme Héraclius, ce ne serait que bon pour Son Altesse, à qui l'on interdit encore de participer à aucun sacrement. »

Craignant que César ne comprenne pas, il se hâta d'ajouter : « Vous le savez, n'est-ce pas ? Les lépreux ne sont pas admis aux sacrements, si bien que, lorsqu'il s'agit d'hériter ou d'être hérité, leur pouvoir leur est retiré. Mais avec moi là-bas, je prouverai que Son Altesse accomplit chacun de ses devoirs envers Dieu, exactement comme tous les chrétiens. »

Tout en parlant, il fixait César. À présent, César était le seul sur qui il pouvait compter : son oncle l'ignorait complètement, les moines le voyaient comme un prisonnier à surveiller, et quant aux grands personnages comme l'abbé Jean, le comte de Tripoli ou Amaury Ier, il n'avait même pas le droit de les rencontrer.

« Bien », dit César après un instant de réflexion, « j'en parlerai à Son Altesse. »

...

« Tu es rentré ? » Baudouin était près de la cheminée, à lire un gros livre à la lueur du feu. « Qu'y avait-il aux cuisines aujourd'hui ? »

« De bons légumes », dit César. « Bois d'abord un peu de lait, ensuite je ferai la soupe. »

Baudouin s'écarta de la cheminée. Ils partagèrent d'abord le lait de la jarre de terre. César prit l'aiguière et versa un peu d'eau propre dans la jarre, se servit du tisonnier pour accrocher les anses des deux côtés et la suspendit adroitement à la tringle de fer au-dessus de l'âtre. Les flammes se mirent aussitôt à danser autour de la jarre, et l'eau qu'elle contenait bouillit bientôt. César saisit le bœuf rôti, tira sa dague et le rasa morceau par morceau dans l'eau bouillante, suivi du chou et des oignons.

Baudouin vint l'aider. César lui jeta un regard. « Pas besoin du voile ni des gants dans la pièce. »

« Mais tu es toujours là, non ? » dit Baudouin, ses yeux reflétant la lueur du feu, des yeux bleus et calmes comme l'eau d'un lac.

« Si je pouvais l'attraper », dit César, « j'aurais montré des symptômes depuis longtemps. Je t'ai dit que je n'aurai pas la maladie. » Il se leva, retira le voile de Baudouin, puis ses gants. Tout cela était de soie fine et souple, qui pouvait prendre feu à la moindre étincelle. Les porter près de la cheminée n'était vraiment pas sûr.

« J'ai vu... » dit Baudouin.

« Quoi ? »

« Witt. C'était bien Witt, n'est-ce pas ? » Baudouin tourna la tête et regarda son petit compagnon.

César rapporta brièvement à Baudouin la proposition de Witt.

« Tu ne le sais probablement pas », poursuivit celui-ci, « Witt et ces gens-là étaient à l'origine de nouveaux écuyers que mon père me préparait. Serviteurs, ce n'était que provisoire. » Il sourit avec mélancolie. Il était difficile d'imaginer un tel sourire chez un garçon de neuf ans.

« Après confirmation de ma lèpre, David et Abigail, et mes amis et écuyers d'avant, n'étaient plus en état de rester auprès de moi. Mon père voulait trouver des candidats convenables parmi les chevaliers errants et leur descendance, en échangeant des perspectives d'avenir et de l'honneur contre leur loyauté envers moi. Prends Witt pour exemple : il n'avait à l'origine aucun droit de me servir, mais qui aurait cru que la situation changerait aussi radicalement ? »

« Ils n'ont pas été forcés », dit César. « Ce ne sont pas des esclaves, ils n'ont pas de maîtres, même s'ils se sont bel et bien vendus à bon prix. » Ce n'est qu'après son arrivée au château qu'il avait appris que les serviteurs y étaient payés à la journée, et que le tarif de Witt et des autres était dix fois le leur.

Le sourire de Baudouin devint un peu plus sincère, puis il secoua la tête. « Mais ils l'ont vite regretté. Ils vivaient dans une crainte constante. Même si je n'avais pas le visage pourri ni les os déformés comme ces lépreux qui souffrent depuis longtemps, je dois dire qu'ils ont essayé de se maîtriser ; mais ensuite... »

« Tout le monde ne peut pas être aussi intrépide que toi et accepter cette vie de demi-prison. » Il regarda les flammes. « Contrairement aux serviteurs ou aux écuyers des autres, dès qu'on les sait à moi, ils sont inévitablement évités et détestés. »

« Ne pouvaient-ils pas simplement partir ? » commenta César avec ironie. « Même les sangsues qui suçent le sang font la fine bouche si la peau de la victime n'est pas assez mince. »

Baudouin gloussa. « On dirait que tu ne laisseras pas Witt revenir auprès de moi. »

« Qui ferait confiance à un tel vaurien ? » dit César. « Mais cette affaire... »

« Je le dirai à Héraclius. C'est de toute façon sa leçon de dialectique cet après-midi », dit Baudouin d'un ton léger. Si Witt n'avait été que malveillant et bête, l'affaire aurait peut-être passé ; mais il semblait exceptionnellement doué pour le mal, aussi ne pouvait-il pas rester. Or traiter avec un élu n'était pas une besogne dont ils pouvaient se charger.

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