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A Land of Nations

Chapitre 6

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Chapitre 6

Chapitre 6

Chapitre 6/6100%~16 min de lecture3 007 mots

César aperçoit une silhouette vaguement familière près du fourneau, dans la cuisine.

Les fourneaux du château n'ont rien du raffinement ni de la complexité que les générations suivantes leur reconnaîtront ; ils ne se distinguent des âtres du commun que par la taille.

Un foyer rectangulaire court sur presque toute la longueur du mur, trente pas, et il est délibérément divisé à l'intérieur en un grand feu, un petit feu et des braises. La section du grand feu porte une marmite à soupe suspendue, celle du petit feu une fourche de fer posée en travers, et les braises sont parsemées de glands et de bois de pin. Dans la fumée qui monte, volailles et viandes de bêtes en attente de fumage apparaissent et disparaissent tour à tour.

Ce serviteur de petite taille qui apportait l'eau est accroupi près de la section du petit feu, apparemment fort affairé, mais de temps à autre il retire la fourche de fer, coupe un petit morceau de viande, le mange, puis fait claquer ses lèvres et hoche la tête comme s'il en savourait le goût. Plusieurs personnes lèvent les yeux au ciel devant lui, mais il fait mine de ne rien voir ou leur décoche un faux sourire malveillant.

Il sait bien sûr que les gens de la cuisine ne rêvent que de prendre gourdin et fourche pour s'occuper de lui, et idéalement de le pousser d'un coup dans l'âtre, mais que voulez-vous, il est le fils d'un chevalier et le serviteur du prince Baudouin, et peut-être demain maître page ? Ils n'osent même pas l'approcher, parce qu'il leur cracherait dessus : le crachat de la personne la plus proche d'un lépreux !

Le visage de Cram se rembrunit soudain. Il marche à grands pas vers le petit serviteur, le tire par le col, le gifle, lui décoche un coup de pied aux fesses et le chasse de la cuisine. Mais le petit serviteur ne montre pas la moindre peur : il continue de sourire effrontément, sautillant et gambadant comme un bouffon.

« Encore fier de toi, hein ? » dit Cram avec colère. « Tu vas te faire mettre dehors, tu le sais, ça ? »

Le sourire du petit serviteur se fige sur son visage. Il écarquille les yeux, découvre les dents, comme un rat acculé.

« Qu'est-ce que tu racontes, mon oncle ! » crie-t-il. « Comment ça, je vais me faire mettre dehors ? Qui aurait le pouvoir de faire ça ? »

« Beaucoup trop de monde », dit Cram. « Pour qui te prends-tu ? Witt, tu n'es rien d'autre que le bâtard de mon frère, un vrai crétin sorti du ventre d'une Isaacite. Je me suis démené pour te faire entrer au château avec cette occasion magnifique, et tu as bafoué mes bonnes intentions, gaspillé mes faveurs et mon argent pour rien ! »

« Qu'est-ce que tu racontes comme sottises ! » crie Witt. « J'ai toujours été un bon serviteur, un bon esclave, à penser à mon bon maître à chaque instant, à le servir avec zèle et à travailler pour lui ! »

Cette fois, Cram rit franchement. Il secoue la bourse de cuir pendue à la ceinture de Witt, et des pièces d'argent tintent aussitôt en roulant sur le sol. Tandis que Witt se jette à terre pour les ramasser, il ne prend plus la peine de cacher sa déception.

« Tu crois que je ne sais pas d'où vient cet argent ? »

Il pointe le doigt vers l'intérieur de la cuisine.

« Tu vois ce joli enfant, à côté de moi ? C'est le nouveau page que Sa Majesté le roi a choisi pour le prince Baudouin. »

La main de Witt s'arrête.

« Un nouveau page ? » demande-t-il. « C'est le fils d'un comte ? Ou d'un grand-duc, peut-être ? »

« Ni l'un ni l'autre. Il n'était à l'origine que l'esclave d'un marchand isaacite. » Cram le dit avec dégoût. « Regarde : cette place devait te revenir, mais tu n'avais d'yeux que pour ces quelques piécettes. Maintenant, le prince a un nouveau compagnon ; il n'a plus besoin de vous autres. Vous allez tous dégager ! »

« Ce n'est pas juste ! » Witt relève la tête, les yeux luisants de férocité. « Ce n'est pas juste ! Sa Majesté a dit... »

« Oui », le coupe Cram. « Sa Majesté a dit que si vous gagniez la faveur du prince Baudouin, il autoriserait gracieusement de vils roturiers comme vous à devenir pages du prince. Et l'avez-vous fait ? Non ! Le prince n'aime aucun d'entre vous ! Mais il n'a vu cet enfant qu'une fois et il l'a laissé dormir à ses côtés, il lui a donné ses propres vêtements. »

Witt jette un rapide coup d'œil vers la cuisine. La distance a beau être grande et l'empêcher de bien voir, il se rappelle encore ce regard hâtif dans la tour, quand il avait cru que le nouveau serviteur ressemblait à une femme...

« C'est lui ? » demande-t-il en serrant les dents. « C'est lui qui va tous nous chasser ! C'est ça ! »

« Que ce soit lui ou non n'a plus aucune importance », dit Cram. « Dès que j'aurai choisi de nouveaux serviteurs, vous devrez tous quitter le château. Allez faire ce que font les paysans, les artisans ou les cuisiniers... ce que vous voudrez. Je ne me mêlerai plus de tes affaires, Witt. Tu es aussi inutile que ton père et que ta mère isaacite ! »

Il a presque rugi cette dernière phrase, puis il tourne les talons et s'en va sans se retourner.

De l'eau bouillante jaillit du bec fin de la bouilloire et tombe dans le baquet de bois doublé de soie. La vapeur monte à gros bouillons et rend l'air instantanément chaud et humide.

L'Église décourage les bains, pour bien des raisons, et l'une d'elles, importante, tient à ce que le bain est sans conteste une affaire de luxe, contraire à la simplicité qu'elle exige.

Car les baquets d'ici, même ceux dont se servent le prince et le roi, faute d'outils pour un polissage fin, portent inévitablement quantité de menues échardes. Pour éviter les blessures, chaque bain exige qu'on les couvre d'une épaisseur de soie, et ces soies coûteuses, après le supplice de l'eau bouillante, du piétinement et des tiraillements, perdent complètement leur valeur d'origine.

César pèse une livre de millepertuis sec sur la balance et le jette dans l'eau.

Le millepertuis est une herbe dont moines et gens du commun font grand usage : elle soigne les coups de soleil, les brûlures et les coupures, apaise les douleurs musculaires et soulage les symptômes de la goutte et des rhumatismes, mais son effet sur la lèpre est minime. On peut seulement dire qu'il retarde quelques symptômes précoces, comme les cloques et les engourdissements, en les empêchant de progresser trop vite. Baudouin, après en avoir usé, dort simplement un peu mieux.

Tandis que Baudouin trempe dans son bain, on frappe de nouveau à la porte. Cette fois, le coup est bien plus poli. César ouvre et découvre un plat où sont soigneusement empilés des vêtements propres.

« Qui est-ce ? » demande Baudouin.

« On a envoyé des vêtements lavés. »

Alors que les gens du commun traitent encore l'habit comme un héritage important qu'on transmet de génération en génération, le roi de la Marche d'Ayyarasa ne change chaque jour que sa chemise de lin ; mais le prince Baudouin, ayant contracté la lèpre, a besoin d'une propreté absolue. Outre le bain, les vêtements changés chaque jour doivent être emportés par les serviteurs, lavés soigneusement et rapportés.

Les vêtements sur le grand plat de bois ne sont pas seulement propres : ils sont bien gonflés et gardent encore un peu de la chaleur du soleil. De la lavande d'un violet profond est entrecroisée entre les étoffes et exhale une odeur agréable. Au-dessus il y a de longues chausses, en dessous une chemise, sous celle-ci un manteau noir, et à côté des gants et un voile.

« César ? »

« Je vais vous trouver un autre manteau, Votre Altesse », dit César. « Celui-ci a reçu de la fiente d'oiseau. »

Il tire le manteau noir, le jette à terre, va chercher dans le coffre un manteau de laine blanc lait, puis quitte la chambre en emportant le manteau « taché de fiente », et revient à la tour avant que Baudouin ait fini de se baigner.

Le problème de ce manteau n'est évidemment pas la fiente d'oiseau. Plus exactement, ce n'est pas un manteau mais une robe. Les nobles portent souvent manteaux, chausses ou capes de couleur noire, mais les robes noires restent réservées aux funérailles : elles appartiennent au défunt et à ses plus proches parents.

Ou plutôt, si Baudouin était en bonne santé, une robe noire ne serait peut-être pas si délicate.

Mais au temps où ils étaient au monastère Saint-Jean-Baptiste, César, que les moines aimaient bien, a appris d'eux que, pour ceux qui sont frappés de la lèpre, avant d'être chassés de la ville et de leur maison, s'ils reçoivent la miséricorde de l'Église, un prêtre vient célébrer une extrême-onction « anticipée ».

Le malade doit porter une robe noire et se tenir debout dans la tombe creusée, entouré de ses parents et de ses amis, tandis que le prêtre l'oint du saint chrême, l'asperge d'eau bénite, entend sa confession et récite les prières. Enfin, un groupe de moines jette quelques pelletées de sable sur lui ou sur elle en disant : « Tu as quitté le monde des mortels, mais tu as reçu une vie nouvelle devant Dieu. »

L'équivalent de funérailles.

Si César avait été si peu que ce soit négligent, ou s'il avait ignoré ces choses, et s'il avait remis étourdiment la robe noire à Baudouin pour qu'il la porte, alors, dans la logique de ces gens-là, même si Son Altesse ne s'était pas emportée sur-le-champ, elle en aurait sûrement gardé rancune ; ou bien, si Amaury Ier l'avait appris, il aurait immédiatement chassé ce page téméraire ou stupide.

La perspicacité de César a sans nul doute déçu certains. Avant que les vêpres du soir ne commencent, le petit serviteur vient en personne inviter César à un festin. À l'en croire, ils ont sincèrement préparé du bon vin et des tourtes au porc, et comptent partager avec le nouveau venu les secrets du service auprès des nobles.

Sincère ou non, César n'en est pas sûr, mais Witt et les serviteurs qui sont de mèche avec lui y ont effectivement mis du leur.

Le vin n'est pas une chose à laquelle des serviteurs peuvent toucher d'ordinaire ; ils ne peuvent boire que de la bière insipide. Les tourtes au porc, outre qu'elles exigent du porc, rare sur la Marche d'Ayyarasa parce que les Sarrasins n'en mangent pas et que le climat et le milieu d'ici ne conviennent pas à l'élevage des cochons, réclament aussi de la farine de froment fine pour la pâte, qu'on fait lever avant de l'enfourner.

« Nous ne devons pas déranger le repos de Son Altesse », dit Witt avec attention.

Ils sont dans la tour de défense la plus proche de la tour gauche, parmi les douze, et y régalent César. Outre le vin et les tourtes en abondance, ils ont même trouvé des filles, poitrines et dos découverts, tout en séduction. Les hommes, dans cette petite pièce étouffante, se sentent gris avant même d'avoir bu.

Ensuite, il n'y a plus rien à dire : ils boivent, mangent les tourtes, rient à gorge déployée, sans le moindre signe qu'ils aient appris la mauvaise nouvelle. Witt est assis à côté de César, une fille de l'autre côté. Witt se penche pour lui souffler à l'oreille de prétendus secrets, qui n'en sont d'ailleurs guère : rien que des choses qui invitent à la débauche, précisément celles qui intéressent le plus les garçons de l'âge de César. Les filles, une coupe de vin ou une tourte à la main, ne cessent de le faire manger.

Ils font du bruit jusque tard dans la nuit.

« Nous devrions rentrer », dit Witt. « Avant d'y aller, ne devrions-nous pas prier un peu ? »

Hommes et femmes éclatent de rire. La prière dont parle Witt n'est pas à prendre au pied de la lettre : il demande si l'on a besoin d'aller aux commodités. Les tours du château ont d'ordinaire des latrines installées en hauteur, qui donnent de l'extérieur l'impression d'une petite pièce en saillie sur le mur. Les nobles les appellent toujours par euphémisme la « garde-robe » ou l'« oratoire ». Dans la bouche de Witt, la chose est plutôt sarcastique.

« Passe le premier », dit Witt. « Maître page, j'ai fait nettoyer juste avant ; c'est propre et net. »

« Très bien », dit César lentement.

Il paraît assez lucide, mais sa démarche pesante et sa main qu'il doit poser au mur montrent qu'il est presque ivre lui aussi.

Les latrines de la tour de défense sont à la romaine. Ou plutôt, il faut dire que presque toutes les latrines du château sont ainsi. On peut se les représenter comme une plate-forme de pierre sur laquelle on a posé une planche de bois où deux personnes peuvent s'asseoir côte à côte, avec un trou ménagé dans la planche, et sous la planche un puits vertical de vingt ou trente pieds qui s'achève dans une fosse profonde comblée d'excréments humains.

Un vent froid et fétide monte de ce trou noir, à soulever le cœur, mais au milieu de ce dégoût qui donne envie de fuir sur-le-champ flotte une étrange odeur douceâtre. Sur le moment, César n'arrive pas à se rappeler ce que c'est. Il tâte le mur, cherche dans les niches des bouts de chandelle et un briquet, et ne trouve rien. Il n'y a qu'une haute ouverture d'aération, mais peut-être pour se défendre des assaillants elle est petite, et comme il fait nuit, il ne voit toujours rien.

Il n'y réfléchit que quelques secondes avant de vouloir sortir, quand une ombre noire se jette sur lui et le pousse vers la plate-forme de pierre. Le genou de César heurte violemment la pierre et il bascule en avant sans pouvoir se retenir, mais dans sa chute il recroqueville prestement son corps et roule par l'étroit intervalle entre la planche et le corps de son agresseur : il a déjà trouvé une issue sous les sabots de centaines de chevaux et les griffes de dizaines de chiens de chasse, cela n'a rien de difficile.

Après le genou, son épaule heurte le mur elle aussi, mais il ne sent aucune douleur et dégaine sa dague d'un seul geste. Cette dague appartenait à l'origine à Baudouin ; sa lame ne fait qu'un empan et sert à table à couper la viande et l'os, mais elle fonctionne tout aussi bien sur les hommes.

Un homme dégingandé se précipite. La dague de César remonte de bas en haut, mord dans sa cuisse et déchire le lin mince. Dans le bruit clair de l'étoffe qui se déchire, l'élasticité et la mollesse propres à la peau et au muscle humains se transmettent de la lame jusqu'à la paume de César. Il retient son souffle et pousse plus profond, plus haut, vers l'endroit le plus vital pour un homme.

L'odeur de rouille du sang se mêle à la puanteur fraîche et chaude des matières.

Le troisième assaillant recule. Il abandonne sans hésiter son complice et s'enfuit dans le noir, mais César a déjà reconnu qui il est.

Il se relève ; à présent, il distingue à peu près ce qui l'entoure. Le premier qui l'a attaqué s'est retrouvé coincé ; pas étonnant qu'il n'ait pas pris part à la suite du combat.

C'est un grand gaillard, coincé la tête la première dans la planche de bois, jusqu'aux épaules. Il a beau battre des bras, il ne peut pas se dégager et se contente de gigoter vainement des jambes. Or ce trou, si César ne se trompe pas, si large soit-il, ne saurait laisser passer ensemble la tête et les épaules d'un homme adulte.

Il se glisse jusque-là et touche la partie brisée de la planche. La cassure fraîche est dentelée par endroits, mais droite et lisse ailleurs.

César se rappelle d'où venait cette odeur douceâtre. Les gens ordinaires n'y penseraient peut-être pas, mais au monastère, la sculpture était aussi un art où les moines excellaient : c'est l'odeur que dégage le bois qu'on coupe, en même temps que les copeaux se répandent.

Quelqu'un a soigneusement scié cette planche, mais juste assez pour qu'elle ne cède pas tout à fait, puis l'a reposée dessus sans la fixer. Si, repu de nourriture et de boisson, il avait perdu sa vigilance et s'était assis sans hésiter en entrant, il serait à coup sûr tombé dans la fosse en contrebas et y serait mort d'une mort laide et honteuse.

Pour qu'il n'y ait pas d'accroc, cette personne avait aussi tendu une embuscade dehors avec deux autres : s'il n'était pas tombé dans le piège, ils l'auraient empoigné pour le jeter en bas.

Quand César glisse la dague dans la fente de la planche, il se demande s'il doit d'abord prévenir Baudouin ou Cram, ou menacer ce type pour lui faire avouer qui est derrière lui, mais il finit par n'avoir qu'un sourire amer.

« Ce monde maudit ! » dit-il.

Puis il fait levier avec la dague. La dague du prince est bel et bien assez épaisse et solide ; la planche craque aussitôt sous l'effort. L'homme coincé se met immédiatement à hurler de terreur, mais suspendu la tête en bas, il ne peut pas crier aussi fort que debout ; César lui-même n'entend que des grondements étouffés.

Pour cet homme, ce moment a dû paraître sans fin, mais pour César il ne dure qu'une minute ou deux. Quand il saisit les jambes de l'homme et le précipite en bas, il n'hésite pas.

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