Aller au contenu principal

A Land of Nations

Chapitre 5 : Le page du prince

A Land of NationsA Land of Nations
Chapitre 5

Chapitre 5 : Le page du prince

Chapitre 5/5100%~14 min de lecture2 794 mots

« Voici César », dit Amaury Ier. « Il sera ton page. »

César, sans nom de famille. Baudouin devine que cet enfant est peut-être de basse extraction, ou pire, un esclave. Il devine juste : seuls les esclaves au statut inconnu n'ont même pas le préfixe qui dit leur lieu de naissance. Un roturier sans nom de famille s'appelle encore Joseph d'Amman ou Baudouin de Galilée.

« Mais mon père... »

Il regarde toujours ce garçon de son âge, la peau claire, les sourcils épais, sans la moindre éruption ni la moindre tache. Ce n'est pas un lépreux.

« J'ai déjà beaucoup de pages, et beaucoup de serviteurs. »

« Non », dit Amaury Ier avec douceur. « Crois-tu que je ne sais pas ? »

Baudouin tourne les yeux vers son père. Il distingue à présent chaque détail du visage du roi, et une brûlure semble sur le point de jaillir de ses orbites.

« Vous savez ? »

« Je sais », dit Amaury Ier. « Je l'ai toujours su, et j'ai attendu. Dis-moi, mon fils, pourquoi ne les punis-tu pas sévèrement ? »

« Je pensais devenir bientôt moine, et les moines n'ont pas besoin de serviteurs », dit Baudouin. « Et pour ces gens-là, être chassés, redevenir de modestes paysans ou des journaliers, cela suffit à les faire souffrir. »

« Ta compréhension de la charité dépasse de loin la nôtre à tous », dit Amaury Ier.

« Alors emmenez cet enfant, je vous en prie », dit Baudouin. « Dieu ne lui a pas donné un tel visage pour qu'il serve un lépreux. »

« Il sert d'abord mon fils, le futur maître de la Ville sainte, le prince Baudouin, et seulement ensuite un lépreux », dit Amaury Ier. « Et c'est son propre choix. »

« Comment un simple roturier oserait-il défier le roi ? » dit Baudouin avec tristesse. « Vous avez une armée, des prêtres et de l'or. Mais ces trois choses ne peuvent pas dissiper la peur qu'inspirent l'infirmité, ni même la mort. »

« Il en existe une quatrième. »

César a parlé sans en avoir reçu la permission.

« Une grâce immense, bien plus précieuse qu'une armée, des prêtres et de l'or. Votre père m'a sauvé, non seulement la vie, mais aussi l'honneur. Je suis tout disposé à fournir un petit effort pour lui rendre la pareille. »

Tandis que Baudouin le regarde, César regarde Baudouin. Ils sont pourtant seuls dans la pièce, et Baudouin porte toujours avec soin le voile raide qui lui sert de masque, et ses gants. Malgré la gaze épaisse, on devine que ce doit être un garçon aux traits élégants.

« As-tu déjà vu un lépreux ? » dit Baudouin au garçon. « Tu ne sais pas à quel point c'est terrible, tu ne sais pas quel prix tu vas payer. »

La faveur du dieu de la chance envers César dépasse peut-être de loin ce qu'il imaginait. Non seulement il est tombé sur un maître comme Amaury Ier, qui a même consenti à laisser un ancien esclave choisir, mais son fils Baudouin ne semble pas non plus du genre à reporter son malheur sur autrui, à s'en prendre aux autres, pitoyable et haïssable à la fois. César en a vu beaucoup, de ceux-là ; on ne peut même pas les en blâmer outre mesure, car ils ont réellement enduré des épreuves presque insupportables.

C'est bien mieux que ce qu'il avait envisagé au départ.

« J'y vois une épreuve », dit César. « Si je ne contracte pas la maladie, cela voudra dire que Dieu m'a envoyé pour prendre soin de Votre... »

« Et si tu la contractes ? »

« Alors cela voudra dire que Dieu juge que Votre épreuve doit avoir un compagnon pour en partager l'amertume. »

« Un compagnon... », dit Baudouin. « Peut-être même un ami. »

Sa résolution vacille visiblement. Ces derniers mois, il a perdu tous ses amis, et il aspire aujourd'hui à une amitié profonde et sans tache comme le désert aspire à la pluie douce.

« Soit. Si tu insistes, si Dieu veut bien nous faire miséricorde... »

Il regarde Amaury Ier.

« Lui donnerez-vous une charge sacrée ? »

« Aucune charge sacrée », dit Amaury Ier d'un ton allègre. « Baudouin, il sera ton page, et peut-être demain ton chevalier et ton ministre. »

Son fils passe de la perplexité à l'effroi, puis se fixe sur l'excitation et la joie. Le roi poursuit.

« Je ne t'ai pas abandonné. Même lépreux, tu restes mon héritier, le futur roi de la Ville sainte de la Marche d'Ayyarasa. »

Il marque une pause.

« Viens près de moi. »

Baudouin hésite, s'approche et s'arrête à un pas d'Amaury Ier.

Le roi tend les deux mains et presse les frêles épaules de l'enfant.

« Retiens une chose, mon fils. Dans la Marche d'Ayyarasa, et même sur toute la péninsule Arabique, en dehors de Dieu, tu n'as qu'une seule personne à qui obéir, et c'est moi. Quoi que disent les autres, tant que je ne t'ai pas déposé, ni abandonné, ni ignoré, tu n'as rien à craindre : ton avenir ne changera pas. »

« Puis-je vous faire confiance ? »

« Comme nous faisons confiance à notre Père qui est aux cieux. »

« Alors je vous fais confiance », dit Baudouin.

Il lève la main, saisit à son tour le bras de son père et pose la tête contre sa poitrine.

Amaury Ier étreint Baudouin en silence un long moment. Il n'a pas peur, et il ne croit pas que le ciel soit cruel à ce point, mais il sait aussi que ces occasions se feront de plus en plus rares. Quand il ne peut plus retarder le moment, il caresse doucement le front de Baudouin.

« Voilà », dit-il tout bas. « À présent, retourne auprès de ton petit compagnon. »

Après le départ d'Amaury Ier, la chambre tombe dans un silence délicat. Ni César ni Baudouin ne sont du genre à jouer avec les mots, et ni l'un ni l'autre ne sait comment engager la conversation.

C'est bien plus tard, quand ils pourront tout se confier, que César apprendra que Baudouin, à cette époque, redoutait encore de croiser des yeux pleins de peur et de dégoût.

César a beau avoir clairement dit qu'il vient servir par gratitude, Baudouin a vu trop de mauvaises comédies de belles paroles. Et César, pour l'heure, ne sait pas comment aborder cet enfant malheureux : la lèpre reste une maladie cruelle des siècles plus tard, alors pour Baudouin...

Il est le fils du roi, l'unique héritier de la Marche d'Ayyarasa. Contracter la lèpre, c'est voir en une nuit le ciel et la terre se renverser, et tomber des nuages dans la fange.

Au bout d'un bon moment, Baudouin se lève et gagne un angle de la pièce.

« Sais-tu lire la clepsydre ? »

Il désigne un appareil mécanique compliqué pour que César le voie. Au monastère, César a vu beaucoup d'instruments de mesure du temps : cadrans solaires, sabliers, chandelles graduées et clepsydres. La clepsydre est une invention sarrasine, mais sa précision et sa justesse l'ont fait adopter par les chrétiens.

Fils unique du roi de la Marche d'Ayyarasa, Baudouin n'est évidemment pas mal traité : la clepsydre posée dans l'angle est du type à réception d'eau. En haut, une grande fiole de verre au ventre rond ; en dessous, un petit scribe de laiton assis sur des plateaux, une plume à la main, la pointe tournée vers l'échelle des heures.

« Il est un peu plus de deux heures du matin », dit César.

Il ne fallait surtout pas le dire : à peine cette heure prononcée, César sent ses yeux se dessécher et son corps s'alourdir.

« Tu dormiras dans le lit gigogne », dit Baudouin.

Comme son nom l'indique, le lit gigogne est un lit bas monté sur quatre roulettes, que l'on peut glisser sous le lit principal. Le page d'un prince étant lui aussi un personnage de qualité, ni la taille ni la matière du lit gigogne ne le cèdent au lit principal : le fond est tendu de lanières de cuir de bœuf, garni de jonc propre et parfumé d'épices.

On est encore en septembre : aucune fourrure n'a été posée, seulement un drap de lin, mais deux oreillers de plume s'y entassent. César s'enroule dans la cape de laine que lui a donnée l'abbé Jean, lance en hâte un « Bonne nuit », et sombre dans le sommeil sans pouvoir résister.

Baudouin est persuadé qu'il aura du mal à dormir cette nuit-là ; mais dès qu'il entend le souffle régulier de l'autre, il s'endort à l'instant.

À leur réveil, la lumière du soleil transperce la chambre comme des flèches d'or à travers les interstices des tapisseries et des fenêtres. Baudouin s'étonne d'avoir dormi si profondément ; César s'étonne que l'on frappe si fort et si rudement à la porte d'une Altesse.

Il se redresse d'un bond sur le lit gigogne, la main sur son poignard.

Mais Baudouin secoue la tête.

« Ce sont les serviteurs », dit-il. « Ils apportent l'eau du matin. »

Alors que César s'apprête à y aller, il le rappelle et lui glisse une pièce d'argent dans la main.

César s'en étonne, mais la prend tout de même. Il ouvre la porte et voit un homme de petite taille debout dans l'escalier en colimaçon, quatre ou cinq marches plus bas, deux grands chaudrons de cuivre à ses pieds, dont l'un laisse échapper un mince filet de vapeur par son bec.

L'homme regarde partout sans arrêt et, même en voyant César, il n'approche pas : il reste sur place et ouvre la paume. César lui lance la pièce d'argent, il l'attrape et détale aussitôt dans l'escalier, plus preste qu'une belette.

Baudouin prête à César un peu de poudre pour se nettoyer les dents. Les moines emploient de la simple poudre de pierre ponce ou de coquillage ; celle de Baudouin mêle du sel gemme, des fleurs d'iris séchées, de la menthe et du poivre.

Quand la dernière eau est versée dans le bassin d'argent, on y distingue des débris grisâtres. César fronce les sourcils ; Baudouin, lui, a l'air habitué.

« L'eau est propre », dit-il. « On y a seulement ajouté un peu de sel. »

Après s'être lavé le visage et les dents, Baudouin sort des dattes d'une boîte d'or et les partage avec César. La datte est une spécialité de la péninsule Arabique, bien plus sucrée que le sucre de canne et que le miel, mais elle leur convient. À cette époque, on ne mange qu'à midi et le soir ; deux garçons en pleine croissance ne peuvent pas tenir.

Le temps qui suit les matines, Baudouin l'emploie d'ordinaire à la lecture. Aujourd'hui, il s'en sert pour instruire son nouveau page en matière de vêtement. César porte encore la tenue avec laquelle il a quitté le monastère : une longue chemise de lin, de longues chausses et une robe de laine, serrée d'un mince cordon en guise de ceinture.

« Comme garçon de service au monastère, ta tenue n'a rien de déplacé, mais comme page d'un prince, elle t'attirera bien des reproches et bien des moqueries. Ta carrure est proche de la mienne », dit Baudouin. « En un peu plus mince : serre la ceinture. »

Il ouvre le coffre, fait passer à César une cotte de satin épais vert sombre, la ferme d'une ceinture de cuir à boucle de cuivre, lui enfile des chausses de laine fine rouge vif, lui met des gants de soie jaune, tire d'un autre coffre une paire de bottes en peau de cerf, décroche un poignard du mur et le suspend à cette ceinture.

Pour finir, il sort une lourde croix d'argent et la lui passe autour du cou.

César était déjà beau garçon et de belle allure ; ainsi vêtu, il ne le cède en rien à Baudouin, au point que Cram, l'intendant du château, le prend pour le fils de quelque seigneur en le voyant.

Puis l'intendant se sent un peu soulagé. Chargé de recruter et de diriger tous les serviteurs, il était fort mal à l'aise de voir Amaury Ier amener César directement à Baudouin : les domestiques qu'il avait auparavant cherchés sur ordre du roi n'avaient pas été agréés par le prince, et il craignait d'y voir un mauvais présage.

Mais à présent, il lui semble que si l'exigence du roi se règle sur cet enfant-là, celui qui lui reprocherait de n'avoir pas choisi les serviteurs du prince avec assez de soin chercherait la petite bête.

Cram agit sur ordre du roi : il doit faire visiter le château à César. Amaury Ier lui en avait brièvement décrit la disposition générale, mais le détail, il lui faut l'explorer et le sentir lui-même.

L'impression de César est que, plutôt qu'un château immense, c'est une ville en miniature.

Les siècles à venir se figurent toujours les châteaux, et surtout ceux qui, comme le château de la Sainte-Croix, remplissent une fonction politique et militaire, comme des lieux solennels, silencieux et graves. En réalité, des pêcheurs pêchent dans les douves, la large bande entre la muraille extérieure et la muraille intérieure est le domaine des marchands, et plus avant, la place poussiéreuse grouille de monde et de bruit, où chevaux et mulets s'ébrouent sans rien faire, s'écartant de temps à autre pour se soulager.

Dans l'atelier de forge à ciel ouvert, les étincelles volent, des blocs de scorie noire se dressent comme des enseignes contre les piliers, plusieurs armes et cottes de mailles sont posées sur la longue table, produits finis qui servent aussi d'échantillons. Le forgeron et ses apprentis marchandent avec des chevaliers ou des écuyers tout en frappant à grands coups.

Sous une tente, de l'autre côté, deux marchands de cuir jouent aux échecs sans se presser, laissant plusieurs pages tourner autour de selles richement ornées. Ces garçons n'ont même pas de cheval à eux : ce ne sont évidemment pas les clients qu'ils attendent.

Un chevalier du Temple, en robe blanche brodée d'une croix rouge, et un Hospitalier, en robe noire brodée d'une croix blanche, se dressent comme deux taureaux non loin de là et se disputent la propriété d'un beau cheval de Gaule. Ils finissent par convenir de gagner un petit espace dégagé, à l'ombre de la muraille, pour décider par l'épée lequel des deux sera le maître de cette belle bête.

Le duel des deux chevaliers attire une foule nombreuse. Cram le suit avec délectation jusqu'au bout, puis lâche avec satisfaction les gardes qui n'attendaient que cela : gourdin en main, ils administrent une belle correction aux serviteurs qui traînent là pour une raison ou pour une autre, afin de punir leur paresse et leur négligence. Les serviteurs battus repartent en gémissant à demi pour la forme vers leurs postes, la salle d'eau, la cuisine, les écuries, l'abattoir et l'atelier de tissage, et se plaignent en travaillant, sous les moqueries et les crachats de leurs compagnons.

Le sous-sol de la tour a des bassins, mais ils sont réservés au cas où l'ennemi forcerait le château et où il faudrait tenir la tour. L'eau de boisson et de toilette des centaines de personnes du château, et celle du bétail, reste l'affaire de la salle d'eau. Elle rappelle à César les halles d'usine des siècles à venir : vaste et haute, un peu froide à cause du grand réservoir de pierre.

L'eau du Jourdain est détournée séparément vers les douves et vers des aqueducs souterrains ; celle des aqueducs n'entre dans le bassin qu'après plus de trois filtrages. Les gens paraissent ici plus disciplinés qu'ailleurs : après tout, l'endroit peut passer pour une place forte.

À côté de la salle d'eau se trouvent trois grands fours à pain aux feux rugissants. Ces feux-là ne s'éteignent presque jamais : il faut fournir assez de pain pour des centaines, voire des milliers de bouches. La cuisine attenante est aussi spacieuse et aussi haute que la salle d'eau, mal éclairée, l'air chargé d'une lourde odeur d'eau de mer, salée et poissonneuse.

Au centre de la salle trône une lourde table de bois assez grande pour qu'un chevalier y lance son cheval. Face aux fourneaux court une rigole d'eau ; plus de cent chaudrons de cuivre, grands et petits, pendent au mur, et des paniers contiennent de grandes louches, des pelles, toutes sortes d'outils à découper et d'instruments de pesée.

Ici, tout le monde s'affaire à traiter le gibier de la chasse de la veille : pour éviter qu'il ne pourrisse par cette chaleur, volatiles comme bêtes doivent être écorchés ou plumés, salés ou fumés, afin de se conserver plus longtemps.

Vous êtes à jour !

C'était le dernier chapitre disponible pour A Land of Nations.

Découvrir d'autres œuvres
Swipez pour naviguer

Commentaires

0/2000

Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à en laisser un.