« Je vous le rapporte d'ici une semaine. »
« Si vite que ça ? »
« Il n'est même pas très épais », a répondu Azriel platement, les yeux sur le livre qu'elle tenait.
« C'est prodigieux », a soufflé Warden avec admiration. « Ça fait un moment que je te vois passer, et je n'arrive toujours pas à y croire. Bon sang, où as-tu appris le lemm ? »
« Eh bien... Pour être franche, je n'en sais rien. »
« Tu dis ça chaque fois. Pff. Dis plutôt que tu ne veux pas me le raconter. »
« C'est la vérité. Je sais le lire depuis longtemps. »
« Hmm. Ce n'est pas une langue que n'importe qui apprend si facilement. Je n'arrive pas à me faire à l'idée qu'une jeune fille comme toi, qui n'est ni sorcière ni noble, la connaisse. »
« Je sais », a-t-elle dit avec un vague sourire. « C'est étonnant, n'est-ce pas ? »
Le lemm était une langue complexe, difficile à apprendre. Elle existait depuis les temps anciens, avant même Iskam le Grand. À l'oral, elle avait presque disparu, ce qui la rendait plus ardue encore, et seule sa forme écrite restait en usage aujourd'hui. Le comte Colte lui-même, tout noble qu'il était, ne s'y avançait qu'en trébuchant, un dictionnaire posé à côté de lui. La comtesse et Damon étaient à peine parvenus à en mémoriser l'alphabet. Quant à Deborah, elle avait renoncé depuis longtemps à l'apprendre. Azriel, elle, savait lire le lemm depuis l'enfance. Et pas seulement le lire : elle le maniait aussi librement que le limble. Pour être exacte, elle s'était aperçue à dix ans qu'elle le parlait couramment, du jour au lendemain.
'Comme je ne savais même pas lire le limble quand j'étais petite, je l'ai sans doute appris pendant les trois années dont je n'ai aucun souvenir. Que m'est-il donc arrivé ?'
Elle s'est ensuite demandé comment elle pouvait déchiffrer ces pages avec tant d'évidence sans se rappeler le moindre moment de son apprentissage. Elle a soupiré doucement. Le mystère la troublait, mais elle n'était pas assez oisive pour s'y attarder. Azriel a mis un terme à ses divagations et a soigneusement caché le livre et le paquet dans la poche intérieure de la doublure de son tablier.
« Je dois y aller. Merci infiniment, grand-père Warden. »
« C'est plutôt à moi de te remercier. Sois prudente sur le chemin du retour. »
Elle a refermé la porte derrière elle et s'est faufilée entre les piles de livres. Elle marchait les yeux baissés sur ses pieds, mais une sensation étrange s'est emparée d'elle et lui a fait relever la tête. Entre deux colonnes d'ouvrages, son regard a croisé celui de quelqu'un qui la dépassait d'une bonne tête.
C'était un homme pâle. Ses longs cheveux d'argent, souples, luisaient jusque dans l'ombre de la ruelle. Peau blême, haute taille, et des yeux gris pareils à un ciel couvert... La robe blanche qui lui couvrait tout le corps n'avait pas une tache, pas même une trace de poussière.
Son image ne s'accordait en rien avec la crasse alentour. On aurait dit qu'il avait été découpé dans une aquarelle des livres de contes de Deborah, puis déposé là, dans cette ruelle. Le contraste entre lui et ce qui l'entourait était accentué plus encore par son beau visage, qui semblait parfait en tout point. Il avait presque l'air d'appartenir à un autre monde, alors même qu'ils partageaient le même espace. Soudain, Azriel a senti sa peau se hérisser. Elle a reculé d'un pas par réflexe, son genou a heurté une pile de livres et son corps a basculé.
... !
Elle est tombée à la renverse, et les livres empilés à une hauteur précaire se sont effondrés l'un après l'autre dans un grand fracas. Par chance, elle n'a rien eu de cassé, car les ouvrages voisins avaient retenu l'essentiel du poids, mais la douleur a été atroce. Les livres pesaient contre son dos blessé, qui n'avait pas eu le temps de guérir depuis le matin. Elle avait si mal qu'elle n'a même pas pu gémir.
« Qu'est-ce qui se pa... Grands dieux ! »
Warden, accouru au bruit, est resté saisi devant le désastre. Il a tendu la main vers Azriel, qui se débattait pour se relever.
« Tu n'as rien ? » a-t-il demandé.
« Je vais bien, mais c'est ma faute si vos livres... »
« Les livres, je peux les rempiler. Mais comment as-tu fait pour tomber comme ça ? »
« Là-bas... » a commencé Azriel en levant la tête. Puis les mots sont morts dans sa bouche. L'endroit où se tenait l'homme pâle était vide. Il n'y avait plus personne. Il était pourtant bien là, elle en aurait juré. Avait-elle tout imaginé ?
« Là-bas ? » a répété Warden.
« Non, ce n'est rien. J'ai dû me tromper. »
Tout en secouant la tête, elle a ramassé le sac de beurre qui avait roulé par terre. En regardant à l'intérieur, elle a vu que le beurre s'était un peu écrasé. Un soupir lui a échappé à l'idée de la fureur de la gouvernante en chef.
« Il faut que tu sois bien à bout pour voir des choses qui n'existent pas », a fait Warden en claquant la langue, la main sur l'épaule d'Azriel. Cette épaule osseuse et fragile faisait peine à voir. « Fais attention à toi. »
« Entendu », a répondu Azriel avec un sourire, en commençant à relever les livres tombés. « Promis. »
À peine avait-elle entrepris de les rempiler que le vieil homme l'a chassée d'un geste.
« Tu fais une course, non ? Je sais que tu es pressée. Reprends ton chemin. »
« C'est moi qui ai mis ce désordre. J'ai bien ce temps-là. »
« De toute façon, je comptais les réorganiser. J'en profiterai pour faire du tri. Allez, file. »
« Mais... »
« Pas de mais, sauve-toi, petite, ou tu te feras gronder pour de bon. »
« ... Je suis désolée, grand-père Warden. »
Azriel a pris congé de Warden, qui lui a fait au revoir de la main, et elle a quitté la librairie. Son dos la lançait encore, mais elle pouvait le supporter.
'Je suis en retard. Je vais avoir des ennuis.'
Elle a pressé le pas pour tourner au coin de la rue, et son pied a buté contre une pierre qui dépassait du pavé. Son corps est parti en avant, la semelle de sa chaussure usée s'est prise dans l'arête et s'est déchirée. Les deux mains occupées par le sac de beurre, elle n'a pas pu les tendre pour amortir le choc. En se disant que c'était décidément un mauvais jour, elle a fermé les yeux. À cet instant, une brise légère et douce l'a effleurée et lui a chatouillé la joue. Sa chute s'est arrêtée net. Puis deux bras se sont avancés derrière elle, l'ont saisie par la taille et l'ont relevée. Ils se sont retirés dès qu'elle a retrouvé son aplomb. Une odeur qui rappelait le bouleau flottait au bout de son nez. Azriel s'est retournée, l'esprit vide.
'Je ne m'étais pas trompée, finalement.'
L'homme pâle qu'elle avait vu se tenait juste derrière elle. Il était si grand qu'Azriel a dû renverser la tête en arrière pour le regarder.