Son premier esprit familier comprit sans délai l'intention de son maître. Il s'envola sur-le-champ et reprit sa forme originelle. Azriel agrippa ses plumes et grimpa sur le dos du lion. Marthi battit largement des ailes et s'éleva. En un instant, la silhouette de Rhema devint minuscule, comme une poupée. Il la regardait vers le haut, sans bouger. Elle ne put distinguer son expression, car elle s'éloignait. Elle le quitta des yeux et enfouit son visage dans la nuque de Marthi. « Allons-y. »
Bien que ce ne fût qu'un murmure, il la comprit parfaitement. Marthicoras traversa le bois de cyprès et vola vers la Société de l'Aurore.
Acte 7 : Cœur et émotion
Azriel n'a pas dormi de la nuit. Dès l'aube, elle s'est dirigée vers la chambre de Sophinea. Sophinea a souri avec naïveté, ignorant tout de ce qui s'était passé durant la nuit, et a glissé quelque chose dans la main d'Azriel.
« C'est un cadeau, maître », a dit Sophinea.
Sophie appelait Azriel « maître » depuis qu'Azriel avait créé son sort. Mal à l'aise avec ce titre, Azriel lui avait demandé de l'appeler simplement « sœur », mais Sophie n'avait pas cédé.
« Qu'est-ce que c'est ? » a demandé Azriel.
« C-c'est moi qui l'ai f-fait », a dit Sophie en bégayant.
C'était un minuscule ours en peluche, de la taille d'une paume. Un nœud rouge, fait d'un fil rouge, était noué à son cou. Il ressemblait à l'ours qui avait pris feu tandis que Sophie le tenait. Un anneau y était attaché, pour qu'il puisse servir de décoration.
« Je l'ai f-fait p-petit, parce que j'ai p-pensé que tu n'aurais pas b-besoin d'une poupée, puisque tu es, u-une a-dulte, maître », a ajouté Sophie.
Son bégaiement avait diminué depuis qu'elle avait commencé à parler. Sa voix cassée s'était aussi transformée en un ton d'enfant clair. Son expression avait changé le plus radicalement. Le visage de Sophinea était devenu bien plus lumineux.
« Tu l'as fait toi-même ? Pour moi ? » a demandé Azriel.
« Oui. J-j'aime f-faire des poupées. C'est ma s-seule c-compétence », a dit Sophinea en s'efforçant de s'expliquer. Il s'est avéré qu'elle avait fait elle-même toutes les poupées qui remplissaient sa chambre. Sophinea avait été élevée dans un bâtiment à part parce qu'elle avait blessé sa mère avec son premier cri à la naissance, entourée de coussins, de tapis et de poupées qui n'étaient pas dangereuses même si on les abîmait. Elle a dit qu'elle avait commencé à faire des poupées en y passant son temps. Elle a ajouté : « Je n'aimais pas les d-dessins, ni les l-livres, parce qu'ils me d-donnaient en c-continu l'envie de s-sortir. F-faire des poupées, c'était l-le plus a-agréable. »
« … Je vois », a répondu Azriel.
C'était un passe-temps qui ne nécessitait ni parole, ni fréquentation, ni remue-ménage émotionnel. Les poupées s'étaient sans doute empilées à la mesure de sa solitude. Azriel a parcouru du regard les poupées de la chambre de Sophie. Elles n'avaient ni bouche ni expression faciale. Pourtant, l'ours qu'elle tenait dans sa main arborait un sourire. Azriel l'a saisi doucement. « Merci infiniment. J'en prendrai grand soin. »
Sophinea a souri timidement, très heureuse. Puis elle a dit d'une voix rêveuse : « Quand j-j'aurai f-fini mon entraînement, est-ce que j-je pourrai m-promener l-librement ? Et p-parler à d'autres g-gens aussi ? »
« … Oui, tu le pourras probablement », a répondu Azriel.
« J-je travaillerai dur. Vraiment d-dur. Alors, est-ce que j-je ne peux pas m-entraîner t-tous les jours si m-maître n'est pas o-occupée ? C-c'est pas d-dur pour moi. »
« Tu ne peux pas faire ça. Et si tu te blessais ? »
« J-je p-peux m-blesser. J-j'ai été b-blessée s-souvent, alors c-c'est pas g-grave de m-blesser. »
« Il n'y a personne au monde pour qui c'est pas grave de se blesser, Sophie. »
« M-mais je suis h-heureuse avec n'importe q-quoi, à l'idée q-que je suis s-soignée », a dit la fille d'un visage radieux. Ses joues étaient roses d'excitation.
« Je ne tuerai pas cette fille »
« Pour l'instant… je remettrai ça à plus tard, coûte que coûte. »
Les paroles de Rhema se superposèrent à Sophinea. Azriel a à peine esquissé un sourire et a dit : « Si tu en fais trop, ça risque de retarder les choses. Tu vas continuellement mieux, alors ne t'inquiète pas. »
« D-d'accord… J-je suis d-désolée, m-maître. »
« Oh, c'est bon. Faisons-le ensemble, doucement », Azriel a caressé les cheveux de la fillette. Le sourire éclatant de Sophinea lui a transpercé le cœur.