Le soir, après l'audience avec le roi.
Mär et moi nous détendions dans la chambre d'hôtes qui nous avait été préparée.
Heureusement, cette pièce possédait un bain, ce qui nous permit de profiter d'un vrai bain après longtemps.
La magie de purification permet certes de se sentir revigoré, mais elle reste bien inférieure au plaisir d'un bain qui réchauffe le corps en profondeur.
Bien entendu, dans le bain, nous nous sommes lavés mutuellement et avons flirté à cœur joie.
Le bain, c'est bon. Vraiment bon.
Mär avait défait sa queue de cheval habituelle et essuyait soigneusement ses cheveux mouillés avec un tissu.
J'aime Mär en queue de cheval, mais je l'adore aussi les cheveux lâchés, mi-longs. Ses cheveux mouillés après le bain ont quelque chose de sensuel.
Pour l'instant, je suis en « mode sage », alors je me contente de régaler mes yeux.
« Taishi-san, vous ne me posez pas de questions ? »
« Hmm ? Ton vrai nom, le fait que tu sois princesse, ce genre de choses ? »
Mär arrêta d'essuyer ses cheveux et me regarda avec une expression sérieuse.
Ma réponse à sa question, je l'avais décidée depuis longtemps.
« Mär, c'est Mär. »
« Hein ? »
« Tu es ma personne précieuse. »
Mär fit une tête ahurie, puis se jeta dans mes bras.
Je la rattrapai et caressai sa tête encore un peu humide.
« Je suis une femme terrible qui t'a imposé ses circonstances, menti et entraîné dans tout ça. »
« C'est vrai. Mais ça m'est égal, tant que c'est Mär. Sans toi, je ne serais plus moi. »
Je repensai à cette nuit où j'avais pleuré contre sa poitrine.
Cette nuit-là, Mär avait tout accepté de moi. C'est grâce à ça que j'ai pu tenir le coup.
« Moi aussi, je veux tout accepter de toi. »
Après avoir pleuré un bon coup, Mär se mit à tout raconter, par bribes.
Elle était la première princesse du royaume de Miskronia, avec le deuxième droit de succession au trône.
On allait la marier de force au prince Merkis du royaume voisin de Geppels, et elle avait tenté de s'enfuir par un passage secret situé dans le trésor royal.
C'est là qu'elle avait accidentellement brisé un artefact magique appelé l'Orbe de l'Oracle, et en avait subi les effets.
« L'Orbe de l'Oracle ? »
« Oui, c'est un outil magique qui accorde à son utilisateur un oracle pour lui attirer un bon avenir. »
Ce n'était ni un réchaud magique portable, ni un anneau de protection enchanté.
C'était un authentique artefact, descendu des dieux aux hommes. C'est pour ça qu'on l'appelait outil magique, apparemment.
Les effets de l'Orbe étaient connus, mais personne n'avait réussi à l'activer : ni en le tenant en priant, ni en se concentrant. Il avait fini par dormir dans les coffres de la famille royale de Miskronia.
Personne n'avait dû imaginer que le briser était la méthode d'activation.
« Et ensuite, qu'est-ce qui s'est passé ? »
« J'ai entendu une voix. »
« Une voix ? »
« Oui, une voix qui résonnait directement dans ma tête. »
Mauvais pressentiment.
J'ai l'impression de connaître ce truc.
« … Qu'est-ce qu'elle disait ? »
« Elle m'a dit qu'un homme aux cheveux et aux yeux noirs nommé Taishi apparaîtrait à la guilde des aventuriers de Crossroad, dans le royaume de Calendil, et qu'il fallait le "manger" dans un sens sexuel. »
« Hé bien, tu l'as cru ? »
« Pas du tout, au début j'étais sceptique. Mais je n'avais nulle part où aller, et cette voix m'a sauvée à plusieurs reprises jusqu'à ce que j'atteigne Crossroad. Et puis… »
« Et puis ? »
« Quand j'ai vu Taishi-san, j'ai eu le coup de foudre… »
Mär rougit et enfouit son visage contre ma poitrine.
Mignonne, mais je dois vérifier un truc.
J'ouvris le menu et appuyai sur l'option que j'avais soigneusement ignorée jusqu'ici.
« Mou ? Tu daignes enfin m'appeler. Je croyais que tu m'avais oublié. »
Toujours cette voix qui résonne dans ma tête.
Ça fait un moment que je ne l'avais pas entendue. Je ne pense pas qu'un mois se soit écoulé.
« Environ vingt jours, disons. »
C'est toi qui as fait se rencontrer Mär et moi.
« Exact. C'est une bonne fille, non ? J'en ai bavé, tu sais. »
Pourquoi Mär est-elle tombée amoureuse de moi ?
« C'est purement son goût personnel. Pour reprendre tes mots, c'est un coup de foudre en plein dans le mille. Je jure que je n'ai pas trafiqué. On me dit que je suis moi-même un dieu, mais ça m'embêterait qu'on me le reproche. »
Ah bon, Cupidon est fortiche, hein.
« Pas tant que ça. En tout cas, je n'ai plus rien fait après ça. »
Ah, c'est ça. Crève, ce vieux voyou à dents en avant.
Énervé, je coupai net la communication divine.
Le fait que Mär ait été guidée vers moi par cette entité indescriptible semble réel.
Ça me déplaît. J'ai l'impression que notre rencontre a été salie par cette voix louche.
Il a dit n'avoir manipulé ni les actions ni les sentiments de Mär ni les miens. Impossible de savoir s'il dit vrai, mais je n'ai pas d'autre choix que de le croire.
« Taishi-san… »
Mär me regarde avec des yeux brillants. Elle semble s'être exaltée dans mes bras.
Elle me lèche le cou avec sa langue.
Peu importe ! Mär est mignonne, Mär !
« Nuah ! J'ai encore perdu ! »
« Fufufu, ça fait ma quatrième victoire de suite ! »
Une semaine que nous séjournons au palais.
Une semaine à esquiver les filles de nobles qui collent aux basques, les regards des servantes qui se rassemblent dès qu'on traverse un couloir, les gardes royaux qui demandent sans cesse des combats d'entraînement.
C'était trop, alors aujourd'hui on s'est enfermés dans notre chambre avec Mär.
Dans un monde où les divertissements sont rares, s'enfermer ensemble veut dire faire "ça" ou "ça", mais avec les servantes qui nous surveillent, impossible de flirter en plein jour.
Pendant qu'on glandait, Mär a demandé à une servante d'apporter un truc qui ressemble à un jeu de société.
Un jeu intellectuel type échecs ou shōgi. Apparemment, ça s'appelle le Blitz. Comme la magie existe, les règles sont un peu différentes.
Je ne suis pas fort à ce genre de jeux, j'en suis conscient.
Mais Mär est forte. Trop forte. Je ne peux rien faire.
« Chikushō… Un jour, je te battrai. »
« Fufu, j'attends ça avec impatience. »
Mär rangea soigneusement les pièces de Blitz dans leur boîte et la rendit à la servante.
Ces pièces ont l'air d'être un article de luxe, au début j'ai hésité à les toucher.
Parait-il qu'elles sont faites en crocs de monstre de haut rang.
« Cet ensemble vaut bien dix pièces d'or. »
« C'est flippant. »
C'est le même prix que l'épée courte en mithril que j'ai offerte à Mär. Les loisirs de la haute société sont vraiment dingues.
Bon, il me reste du temps. Qu'est-ce qu'on fait ?
« Bon, on s'ennie ferme. On manque de rien, mais ça manque de piment. »
« Et si on taquinait les servantes ! »
« Guehehe, c'est pas con, ça. »
En disant ça, Mär et moi regardons la servante qui attend près de la porte du salon.
Elle fait de son mieux pour garder un visage impassible, mais sous nos rires grivois, elle commence à suer.
« C'est une blague, désolé. »
« Non, c'est impensable. »
Son expression, tout en feignant l'impassibilité, dégage un soulagement palpable.
Non, ce n'est pas le moment de harceler les servantes.
D'un autre côté, aller au terrain d'entraînement non plus.
La plupart du temps, les gardes royaux s'y entraînent, et dès qu'ils me repèrent, ils se bousculent pour me demander un combat d'entraînement.
Parait-il que croiser le fer avec le héros est un honneur.
Une fois qu'on a vraiment croisé le fer, que ce soit parce qu'ils ont été impressionnés ou qu'ils en veulent à mort, je me retrouve à les affronter jusqu'à l'épuisement.
Ça fait passer le temps, mais je ne suis pas maso pour le faire tous les jours. Je l'ai déjà fait hier.
Mais bon, quoi faire ? Le Blitz a tué un peu de temps, mais il n'est même pas midi.
Tiens, j'ai une idée.
« Mär, j'ai une faveur à te demander. »
« Quoi ? »
« Apprends-moi plein de trucs. »
Une heure plus tard, Mär et moi nous rendions à l'Académie royale de magie de Calendil.
Bien sûr, on n'est pas sortis du palais tous les deux : des gardes royaux nous ont escortés.
L'académie accueille des enfants de haute noblesse, la sécurité y est donc draconienne. On a jugé qu'on y serait en sécurité.
« C'est à l'école qu'il faut aller pour étudier, évidemment ! »
« Mouais, enfin… »
Il y a une semaine, je n'aurais jamais imaginé mettre les pieds ici. La vie est imprévisible.
On nous faisait visiter l'enceinte par le vice-directeur, un vieux bonhomme qui avait tout du mage stéréotypé.
Le bâtiment principal fait trois étages, en pierre.
Le chemin du portail au bâtiment est dallé, bordé de pelouses et de parterres de fleurs impeccables.
Au milieu, le chemin se bifurque, menant à une vaste plaine soigneusement nivelée.
Des élèves en uniforme couraient ou lançaient des sorts.
"Lançaient des sorts", cela dit, c'étaient des sorts de niveau 1. Heureusement, pas de héroïne aux cheveux roses qui fait tout exploser.
« Voici la grande bibliothèque. Pour le retour, prévenez le bibliothécaire. »
« Oui, merci. »
Quand je baissai la tête en le remerciant, le vieux vice-directeur acquiesça satisfait et s'en alla.
« Y a un paquet de bouquins. »
« Oui. Demandez au bibliothécaire où sont les manuels, et commençons tout de suite ! »
Sur ces mots, Mär s'avança d'un pas décidé vers le comptoir du bibliothécaire.
Je lui laisse faire et jette un nouveau coup d'œil à l'intérieur de la bibliothèque.
Des livres. Des livres. Des livres. Rien que des livres.
La quantité rivalise sans problème avec les bibliothèques de mon ancien monde.
Quand j'habitais à Crossroad, j'ai jeté un œil dans une librairie pendant mes courses.
Même les livres bon marché coûtaient au moins deux pièces d'argent.
Probablement que l'imprimerie n'existe pas encore dans ce monde. Je pourrais la proposer, mais elle finira par apparaître naturellement, alors pas la peine d'interférer.
D'abord, faire ça risquerait de faire perdre à ce monde son charme, son "ambiance autre monde".
En tout cas, pour l'instant, je veux profiter de ce monde tel qu'il est.
« Taishi-san ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Pendant que je réfléchissais à ça, Mär, les bras chargés de quelques livres, me regardait avec un air intrigué.
« Non, rien. Bon, commençons le cours, professeure Mär. »
« Bien, élève Taishi. »
On rigola en s'appelant comme ça.
Que cette voix aille se faire foutre. Je vais vivre librement dans ce monde.
Le cours couvrit plein de domaines.
D'abord, la géographie de base.
Ce monde s'appelle Érialdo.
On dit que des civilisations y sont nées et ont disparu à maintes reprises, en boucle.
Aujourd'hui, nous sommes le 3 novembre 2203 du Nouveau calendrier divin. L'année fait 365 jours, le jour 24 heures. Étrangement, c'est pareil que dans mon ancien monde. Pas très "autre monde".
2203 ans se sont écoulés depuis que les nouveaux dieux ont reçu la charge de gouverner le monde des anciens dieux.
« Hé ? Ils existent ? »
« Hé ? Ils existent ? »
J'ai dû laisser échapper "Les dieux existent vraiment ?", parce que Mär me regarda avec un air "évidemment" et me le confirma, me forçant à reposer la question.
« Oui, ils descendent parfois pour donner des oracles, accomplir des miracles, offrir des outils magiques. L'an dernier, vers la fin de l'année, le dieu de l'alcool Meronel est descendu dans une ville provinciale de l'empire de Sandreiss, sur le deuxième continent, et a fait la bringue à boire et à chanter. »
Quelle divinité de proximité…
La religion de ce monde repose sur des dieux bien réels, qui guident directement leurs fidèles par le biais d'oracles.
« Hé ? Alors l'oracle de l'Orbe, c'est aussi un de ces dieux ? »
« Non, d'après la légende, l'Orbe de l'Oracle a été offert par les anciens dieux. »
« Et ces anciens dieux, ils sont devenus quoi ? »
« On dit qu'ils se sont mis à dormir après avoir confié la gouvernance du monde aux nouveaux dieux. Ou bien qu'ils sont morts en se déchirant eux-mêmes pour créer les nouveaux dieux. »
Il est en pleine forme, le vieux voyou.
On s'est égaré, revenons à la géographie.
Le continent où se trouvent le royaume de Calendil où nous sommes, et le royaume de Miskronia d'où vient Mär, s'appelle le continent de Pito. Ou premier continent.
Climat globalement tempéré et doux, riches récoltes, continent agréable à vivre.
De ce fait, les monstres s'y reproduisent activement, et de vastes zones restent inexplorées.
Le royaume de Calendil occupe le centre du continent de Pito. C'est un royaume traditionnel, béni de vastes plaines et de forêts.
Les plaines sont largement cultivées, assurant une production alimentaire si importante qu'on l'appelle le grenier du continent. L'industrie principale est bien sûr l'agriculture.
C'est un pays riche dans l'ensemble, mais comme il n'a pas d'accès à la mer et ne produit pas de sel gemme, il doit importer le sel.
De plus, bien que les forêts soient nombreuses, beaucoup sont contrôlées par des monstres, donc l'exploitation des ressources forestières n'avance guère.
Ensuite, le royaume de Miskronia, la patrie de Mär.
Situé au sud-est du continent de Pito, il dispose de ressources en eau abondantes : lacs, rivières. Il a aussi un accès à la mer, donc des produits de la mer.
Il commerce non seulement avec les pays du continent de Pito, mais aussi avec ceux du deuxième continent, le continent de Puramu. La capitale Ribāsu rassemble des marchandises du monde entier.
Beaucoup de lignes maritimes la desservent, ce qui en fait aussi un pays de passage pour les voyageurs.
En revanche, lacs et rivières regorgent de monstres aquatiques. L'eau apporte des bienfaits, mais aussi des dangers.
Côté agriculture, la riziculture y est florissante ( ! ), et contrairement à Calendil où le pain est la base, le riz est l'aliment de base.
Calendil importe son sel de Miskronia, ce qui donne à ce dernier une position de force sur son voisin.
« C'est pour ça que Calendil ne peut pas tenir tête à Miskronia. »
« D'où la mine déconfite du roi. »
Vient ensuite le royaume de Geppels, où Mär devait se marier.
Un pays de grandes plaines à l'est du continent, producteur de coton et d'élevage (chevaux, vaches, moutons).
De plus, la densité de monstres y est extrêmement faible comparée aux autres régions. C'est le pays le moins infesté de monstres du continent de Pito.
L'agriculture y est aussi active, et comme il a un accès à la mer, sa cuisine, qui utilise une grande variété d'ingrédients, est réputée.
En revanche, il est en conflit latent depuis des années avec les tribus de centaures — des demi-humains mi-hommes mi-chevaux — qui habitent les plaines. Peu de monstres, mais l'ordre public n'est pas terrible.
Il reste deux pays sur le continent de Pito.
L'un est le royaume nain de Mauntobasu, dans les montagnes du nord-ouest.
Ils extraient, transforment et exportent les métaux abondants de leurs montagnes sous forme d'armes et de bijoux.
Les ouvrages nains sont tous de haute qualité, très prisés.
Côté nourriture, ils importent beaucoup de Calendil, mais ils cultivent aussi en terrasses sur les flancs de montagne.
Et presque tout le thé qui circule sur le continent de Pito vient de Mauntobasu.
Cependant, les montagnes ont des écarts de température violents, pullulent de monstres puissants comme les wyvernes et les griffons, et des dragons y apparaissent parfois. C'est une région inhospitalière pour quiconque n'est pas nain.
Le dernier n'est pas vraiment un "pays" au sens institutionnel.
C'est la grande forêt qui s'étend au nord du continent.
Y vivent diverses tribus de demi-humains et d'elfes, qui cohabitent dans le respect mutuel.
On dit qu'elle recèle de nombreux vestiges de l'ère des anciens dieux, voire de civilisations encore plus anciennes, mais presque personne n'est revenu des profondeurs où rôdent de puissants monstres.
Les tribus de la forêt vivent modestement en commerçant les produits de la forêt, des objets sortis de ruines, ou du bois prélevé pour l'entretien de la forêt.
« Voilà pour la géographie générale du continent de Pito et ses pays ! Y en a-t-il un qui vous intéresse ? »
« Le royaume de Miskronia. »
« Hein ? »
« Le royaume de Miskronia. »
« V… vraiment ?! »
« Sérieux. Vraiment sérieux, vraiment sérieux. »
Si je vais à Miskronia, je pourrai manger du riz.
Non, le pain c'est pas mal, hein, vraiment pas mal, mais bon sang, je veux du riz !
J'aime la viande, j'aime ! Mais je veux manger mon riz blanc avec du poisson grillé au sel !
« Euh… puis-je demander pourquoi ? »
« Parce que je veux manger du riz. »
« Comme on s'y attend de Taishi-san, vous comprenez tout. »
Mär et moi nous prenons la main.
Ce jour-là, un nouveau lien est né entre nous, ça va de soi.
Au passage, l'endroit qui ressemblait le plus à une école de magie, c'était le terrain de sport où j'ai vu des élèves lancer des sorts à l'entrée. Si on y retourne, je demanderai à voir un peu plus.
Les repas au palais sont apportés dans la chambre.
Le premier jour seulement, on a mangé dans une immense salle à manger avec une table gigantesque, en compagnie du roi, de la reine, des princes et des princesses, mais c'était d'un raffinement tel qu'on n'avait pas l'impression d'avoir mangé.
Je ne connais pas les bonnes manières à table, voilà.
Du coup, dès le lendemain, j'ai supplié qu'on nous serve au salon, et on a pu manger ensemble, Mär et moi.
Après tout, je ne suis qu'un aventurier sans éducation, un pauvre type comme moi ne supporte pas ce genre d'ambiance.
Oui, un repas, ça doit être bon. Sans se laisser enfermer par les manières et les règles, en mangeant librement. C'est ça qui compte.
« Hamu ! Hahu, hahu, hafū ! »
« Taishi-san, c'est mal élevé. »
Mär sourit en coin.
C'est pas ma faute, c'est mon premier riz blanc depuis environ un mois. Du riz blanc pur.
J'ai demandé à la servante sans trop y croire, et bingo.
Apparemment, ils avaient prévu du riz pour Mär. Pas bêtes.
Le fait que l'accompagnement soit un steak au lieu d'un maquereau grillé au sel est un peu décevant, mais quand même : du riz blanc.
Par contre, je veux des baguettes. Avec un couteau et une fourchette, c'est pas impossible, mais bon. Allez, je les ferai moi-même la prochaine fois, c'est décidé.
Je mange sans réfléchir. Non, "manger" est trop faible, je dévore.
« Vous aimez vraiment le riz, hein… »
« Ah, j'ai grandi en en mangeant tout le temps. »
« C'était quoi, le pays d'origine de Taishi-san ? »
À la question de Mär, je marque une pause, le temps de réfléchir.
Est-ce que je peux le dire ? Même si je le dis, y a des trucs qu'on ne me croira pas.
Si je balance sur le système politique ou la technologie, ça pourrait influencer ce monde par un hasard.
J'avale ce que j'ai en bouche, bois une gorgée d'eau, et ouvre la bouche.
« Mmm, comme je l'ai dit, c'était un pays paisible. Pas de monstres, pas de guerres. Gagner de l'argent pour vivre, c'est dur, mais manquer de bouffe, c'est inimaginable. Tant que t'as du fric, tu manges ce que tu veux, quand tu veux. »
Érialdo n'a pas de konbini ouverts 24h/24.
Ah, la guilde des aventuriers, elle, est ouverte 24h/24.
« Heee… Ça a l'air d'un rêve. »
« C'est selon. Y avait un pays où près de trente mille personnes se suicidaient chaque année à cause du stress et de la misère. "Un pays comme un rêve", c'est pas le bon mot, je crois. »
« Tr… trente mille ?! »
Le visage de Mär se déforme de stupeur. Normal, c'est flippant.
« Avec autant de suicides par an, le pays ne s'effondre pas ? »
« La population totale devait être d'environ cent vingt millions, alors proportionnellement c'est minime, non ? Mais le vieillissement et la baisse des naissances posaient problème. »
« Cent vingt millions… Les chiffres n'ont rien à voir. »
La population de cette capitale doit être d'environ cent mille au total.
Si la plus grande ville en a cent mille, le pays tout entier ne doit pas dépasser le million.
« C'est un pays avec de l'histoire. La riziculture y est florissante depuis des temps immémoriaux, le riz a toujours été l'aliment de base. Le pain s'est répandu il y a une soixantaine d'années, je dirais. Maintenant on mange pas mal de pain, mais le riz reste l'aliment de base principal, je pense. »
Je choisis des sujets anodins pour faire avancer le repas.
Ce riz blanc, je m'en suis régalé. Mär aussi, semble-t-il, a retrouvé le goût de sa patrie.
« Ah ~, j'ai bien mangé. Dans une ville aussi grande, y a bien un resto qui sert du riz blanc, non ? »
« C'est sûr ! Quand on pourra bouger, on ira chercher ensemble ! »
S'il n'y en a pas, j'achèterai du riz et je cuisinerai moi-même.
Puisque le pays d'à côté en produit, on doit pouvoir s'en procurer au marché.