Bonjour, c'est Taishi.
Je croyais avoir fait payer leur dû à ces honteux voleurs qui visaient les maisons vides, mais me voilà de nouveau roulé dans la farine par ce dieu minable. Merdre, je m'en souviendrai.
« Déjà oublié☆ »
Ah, c'est parce qu'elle s'est fait rougir et repousser par Marl juste après qu'elle a décidé de l'oublier illico, c'est ça ? Je pige. Nan mais, quelle belle fuite en avant, tout de même.
Elle est trop mignonne, Real-san, qui use de tous les stratagèmes pour tenter de m'élever au rang de dieu afin qu'on reste ensemble pour l'éternité. Hein ? C'était pas une déesse déchue qui préside à la dépravation et au plaisir ? Sûre que c'est pas une déesse de la pureté et de la vaillance, par hasard ?
« T'es bruyant !? Toi non plus t'étais pas mal paniqué, hein !! »
Ahaha, après ça, on m'a passé au grill sur ma relation avec elle, question pour question. J'ai tout balancé, ou plutôt on m'a tout fait balancer, tous les échanges dont je me souvenais.
« ……Hein ? »
Résultat, elle a brillamment obtenu le statut de « camarade » de la part de mes épouses. Je l'aurais jamais cru, celle-là. Hahaha, t'as pas intérêt à te cacher derrière ta voix, montre ton visage. Viens, je t'embrasserai avec toute la ruse dont je suis capable, où que tu ailles.
« N-n-n-non, c'est pas ça !! »
Sa présence s'évanouit. Gagné, fin de la troisième partie ! Bon, « troisième partie » c'est au pif, mais bref.
« Qu'est-ce qui vous prend ? Vous rigoliez tout seul tout à coup. »
« Y a eu un truc marrant ? » dit-elle en faisant apparaître sa tête aux cheveux fauves dans mon champ de vision. Non, c'est pas que y a un truc marrant d'écrit sur ces papiers.
Elle s'appelle Marl. Son vrai nom : Marielle Blanc Miskronia. Première princesse du royaume de Miskronia, qui détient l'est de la continent, et mon épouse bien-aimée qui porte notre enfant. En ce moment, elle porte des vêtements amples qui dissimulent un peu son ventre, mais celui-ci a bien gonflé ces temps-ci. Ça risque de résonner sur le bébé, alors arrête avec ces positions impossibles, viens là.
« J'ai capté les ondes du dieu minable, alors j'ai appliqué les conseils de Marl. Il a fui en beauté. »
« Ah bon, Real-san était venue ! Elle pourrait bien se montrer, tiens. Elle est mignonne, Real-san. Ses beaux cheveux, sa peau toute blanche et toute douce, ses yeux qui brillent. J'aimerais bien la serrer très fort une fois. »
Marl relève les yeux de mes documents et m'adresse un sourire en coin.
Nous sommes à Clover, la capitale de l'Union Yūma. Plus précisément, dans le bureau du manoir du seigneur, au centre-ville. Les embrouilles impliquant les diverses puissances extérieures sont à peu près réglées, du coup le prochain chantier, ce sont les problèmes internes — ceux que l'Union Yūma traîne elle-même.
Plutôt du genre à bouger mon corps pour tout casser, j'avais jusqu'ici refilé quasi tout le traitement des dossiers internes à mes épouses compétentes. Mais impossible de leur faire bosser comme dans une entreprise noire alors qu'elles sont enceintes. C'est pour ça que, depuis ce matin, je suis coincé dans le bureau à les seconder de mon mieux pour alléger leur charge.
« Cela dit, comme ça, l'Union Yūma, c'est quand même la foire aux problèmes. »
« C'est sûr. Des gens aux gabarits, cultures, coutumes, espérances de vie, régimes alimentaires totalement différents qui se retrouvent ensemble, forcément… »
Doigt sur les lèvres, le regard vague, Marl penche à nouveau la tête.
Combien d'espèces vivent à Clover, déjà ? Let's see : hommes-bêtes, Alkenia, Oni, Lézards, Sahuagins — Sahuagins ? Kappas ? Bon, Sahuagins, ça ira. Sahuagins, elfes des rivières aquatiques, Centaures, Antils, elfes des forêts, Nains… et, en petit nombre, Harpies, démons de la nuit, gens de cristal, hommes-ailes, monocles. Et les humains. Ah, y a aussi les fées. Et strictement speaking, les hommes-bêtes se divisent grosso modo en herbivores et carnivores. En comptant ça, ça fait… dix-huit espèces.
« À la louche, dix-huit espèces. Normal que ça parte en vrille. »
« Exact. Sans compter le lancement de l'agriculture et de la transformation de matériaux de monstres, les prospections et exploitations minières, la gestion des monstres autour de Clover et sur la route trans-Grande-Forêt, la liaison avec les hameaux dispersés dans la Grande Forêt, la mise en place des lois et de la fiscalité… Et puis, y a aussi ça qui arrive bientôt, non ? »
« Bientôt, quoi ? »
Ma question fait plisser les yeux de Marl en mode « j't'ai à l'œil ». Hein ? J'ai dit une connerie ? Je reflechis… rien ne me revient.
« Le butin que Taishi-san a raflé au royaume de Geppels, il devrait arriver pile poil maintenant, non ? »
« O-ouais… c'est vrai ? »
« Alors qu'y a des problèmes par-dessus la tête… »
« Je reflechis. »
Je joins les mains devant mon épouse chérie et m'incline en priant.
En guise de reparations pour la tentative d'invasion de l'Union Yūma ourdie par des nobles provinciaux de Geppels, j'ai exigé du royaume de Geppels la remise de la totalité de ses esclaves demi-humains.
Vieux, jeunes, hommes, femmes, toutes races confondues, esclaves pour dettes, esclaves criminels, esclaves de naissance — peu importe. Tous les esclaves demi-humains existant à Geppels. C'était le « butin de guerre » que j'avais réclamé.
Pas que je veuille contester le système esclavagiste de ce monde, ou de ce continent. Quelle qu'en soit la raison, je trouve pas si mal que des gens endettés deviennent esclaves pour bosser, et je vois pas non plus d'inconvénient à ce que des criminels soient astreints à des travaux forcés.
Pourquoi ? Parce que les esclaves pour dettes, même s'ils en bavent, bénéficient d'un filet de sécurité : l'obligation de leur fournir vêtement, nourriture et logement à un niveau décent. Quant aux esclaves criminels… ben c'est quasi la peine de mort, en pratique. Le pour ou contre, bof. De toute façon, ils sont jamais libérés, dit-on, et crèvent à la tâche. Mais y a des cas comme Flam, alors… Si on commence à parler d'erreurs judiciaires, on en finit pas. Le système « esclave criminel au lieu de la mort », j'arrive pas à le rejeter en bloc.
Alors pourquoi avoir décidé d'accueillir cette masse d'esclaves demi-humains ? Parce que j'ai entendu parler de chasses à l'esclave menées par des humains dans la Grande Forêt. S'ils ont été emmenés comme ça, je veux les rendre. Mais impossible de savoir où ils sont… « Tiens, bonne occasion, je vais demander tous les esclaves demi-humains comme trophée de cette guerre ! » — c'est la décision à courte vue que j'ai prise, oui.
Résultat : les trois princesses chargées de l'interne m'ont pressé comme un citron. Physiquement et mentalement. Ouais, de toutes les façons. Pardon, j'en peux plus.
« Bon, passons. C'est sûr que ça va être coton, mais pour l'instant, l'arrivée de monde n'est pas que du négatif. »
« Ouais, c'est vrai. »
Honnêtement, en ce moment, on a besoin de bras, peu importe le secteur. Lancement d'industries, construction, forces de défense, commerce — tout tourne avec des gens.
Pour l'avenir, faut pas que de la main-d'œuvre brute, faut former des cadres. Sur ce point, je compte un peu sur les esclaves du savoir qui viendront sûrement de Geppels. Chez les nobles ou les grosses maisons de commerce, certains esclaves sont des fonctionnaires, comptables, instituteurs, médecins, artisans — des « esclaves du savoir » dotés de compétences spécialisées. Vu qu'on peut espérer récupérer ce genre de profils, j'ai obtenu mon pardon.
Pendant que je ruminais tout ça, l'appareil de communication posé juste à côté de notre bureau se met à luire et à sonner. Le plus récent des trois.
« On en parlait, tiens ? »
« Probablement. »
Je réponds en étirant mes lèvres en sourire et tends la main vers le combiné.
☆★☆
« Bref, on a reçu l'avis de Geppels pour la première livraison d'esclaves… »
Suite au message de Geppels, une réunion d'urgence familiale — enfin, une réunion de direction de l'Union Yūma — se tenait au manoir. Y a pas que mes épouses, y a aussi les cadres qui tiennent des postes clés à Clover, donc « réunion familiale » c'est un peu tiré par les cheveux, ouais.
« D'abord, confirmer la situation. Yamato. »
D'une phrasé un brin archaïque, Kusha commence à mener la danse.
C'est la cheffe des Alkenia, une race qui vit de longue date dans cette Grande Forêt où existe l'Union Yūma, et l'une de mes épouses.
Son apparence est la plus éloignée de l'humain parmi tous les présents. Du haut des cuisses vers le haut, c'est une beauté aux longs cheveux noirs lustrés ; en dessous, c'est une araignée géante d'aspect féroce. Cette forme difforme est la norme chez les Alkenia.
Son buste — enfin, la partie humaine, du haut des cuisses jusqu'en haut — affiche une jeunesse éternelle, genre mi-vingtaine, mais son âge réel dépasse allègrement les cinq cents ans. Elle dirige les Alkenia depuis des lustres, donc pour moi, nouveau chef d'État, c'est une alliée inestimable.
Accessoirement, la nuit, c'est violent. Physiquement. Sans filtre : niveau perte de sang.
Morsures ? Plus de dix ou vingt fois, j'ai perdu le compte. Griffures ? Facilement plus de cent. Mais qu'elle arrête de me frapper avec ses pattes avant massives, ses gros bras d'attaque. Maintenant, c'est rare, on s'est habitués l'un à l'autre.
« Oui. Les réserves alimentaires sont suffisantes. Rien qu'avec les rations de secours et les céréales fournies récemment par les royaumes de Miskronia et de Calendil, la population de Clover peut tenir trois ans. L'entrepôt spatio-temporel contient légumes frais, fruits, viandes ; il n'y a pas de risque de crise alimentaire immédiate. »
Yamato expédie son rapport d'une traite et hennit. Ouais, c'est un cheval. Enfin, un homme-bête cheval… visage de cheval, sabots, mains et torse humanoïdes, mais quoi qu'il en soit, un grand gaillard qui a l'air d'un cheval bipède.
Mais gare aux apparences : c'est un cheval capable. Au sens littéral : du matin au soir, il bosse comme un cheval de trait et gère seul la logistique et la distribution des ressources à Clover. J'aimerais bien, s'il y a des recrues utilisables parmi les nouveaux arrivants, les mettre sous ses ordres pour lui alléger la tâche. S'il y en a.
« C'est une bonne nouvelle. Mes allers-retours un peu partout n'ont pas servi à rien, alors. »
« C'est vrai. Merci pour ton travail. Prochain rapport : Tina. »
C'est au tour de Tina — visage proche de Marl, son vrai nom : Tinaava Blanc Miskronia. Deuxième princesse de l'ex-royaume de Miskronia, sœur de Marl, et l'une de mes épouses.
« Les installations d'accueil sont prêtes. On a réaménagé le camp de prisonniers en pensant à tous les cas de figure pour garantir l'intimité, donc ça devrait tenir pour l'instant. »
« Faura quand même construire de vraies maisons, petit à petit. Si y a des gens compétents pour ça, ça aiderait. »
« Comment savoir ? Je m'y connais pas trop dans ce domaine… »
Marl penche la tête. Ouais, c'est vrai. Marl comme Tina, sans parler de Neira, sont de vraies princesses. Elles n'ont quasi jamais eu affaire aux esclaves. Moi-même, par curiosité, j'ai mis les pieds une fois sur un marché aux esclaves, mais depuis que j'ai trouvé Flam, brisée mentalement, et qu'on l'a rachetée, j'ai gardé une gêne vague et j'y suis plus retourné.
Et les autres ? Elfe Melkina, Elmina-san, Rifana — peu probable qu'elles aient eu affaire aux esclaves. Melkina a voyagé hors de la Grande Forêt pour bouffer, donc peut-être qu'elle sait ? Les trois filles hommes-bêtes, Deborah, Kusha — elles n'ont jamais quitté leurs forêts ou villages pour côtoyer les humains, donc elles ignorent tout.
« Moi non plus, je connais pas. J'ai failli me faire vendre plusieurs fois, du coup j'ai toujours évité les marchés d'esclaves. »
Juste à côté, sentant mon regard, Melkina secoue la tête.
Elle aussi est mon épouse. Au début, c'était une elfe tsuntsuntsun, genre tsundere puissance dix, mais après que j'ai tenu ma promesse de soigner les hommes-bêtes et préparé un nouveau foyer dans la Grande Forêt, elle a soudain déclaré qu'elle devenait mon épouse et s'est mise en mode déré-déré à fond. Ce revirement radical m'a sacrément déstabilisé au début.
Mais bon, moi non plus j'étais pas mécontent d'être chéri à ce point. Elle a porté mon enfant quasi en même temps que Marl. Une épouse précieuse parmi les précieuses.
« Du coup… »
Mon regard converge vers Flam, qui a, parmi nous, l'expérience la plus directe des esclaves, et qui passe pour la plus sensée.
« M-moi ? »
Flam recule un peu sous l'attention de toutes.
À la base, fille d'une famille de chevaliers de Calendil, bonne lame, mais une suite de malchances l'a fait finir dans les services secrets — l'unité d'assassinat — de Calendil. Elle a foncé sur moi pour m'assassiner, moi qui commençais à percer comme héros ; j'ai riposté et anéanti l'unité, sauvant Flam par hasard. Plus tard, par un concours de circonstances, Marl et moi l'avons découverte comme esclave criminelle sur un marché et rachetée. Après moult péripéties, elle est devenue mon épouse. C'est la plus ancienne après Marl.
Récemment, on a appris qu'elle porte aussi mon enfant. Jusqu'ici, elle s'investissait à fond dans l'entraînement et le commandement des troupes de défense, le contre-espionnage, mais c'est en pause. Pas question de risquer le gosse.
« E-eben… Moi non plus je connais pas le marché sur le bout des doigts, mais la majorité des esclaves vendus étaient des serfs. Les esclaves du savoir sont rares, et leur prix, cinq à dix fois celui d'un serf. Du coup, forcément, y en a peu. J'ai aussi entendu dire que chez les hauts nobles, des esclaves hommes-bêtes « d'agrément » se négocient, mais ça me concernait pas. Les esclaves du savoir sont classés : ceux qui savent juste lire, écrire, compter ; ceux qui le font couramment ; ceux qui peuvent l'enseigner. À chaque palier, le prix s'envole. Ce sont surtout des marchands ou fonctionnaires tombés en esclavage pour dettes. »
« Je vois. Donc les nouveaux arrivants seront mostly d'ex-serfs, sans compétences spéciales. Menuisiers, artisans, faut pas trop compter dessus… Faut prévoir d'envoyer les volontaires apprendre à Miskronia comme apprentis. »
Peut-être que la plupart reprendront la charrue, mais certains doivent avoir des rêves. Vouloir brandir l'épée pour protéger, cuisiner de bons plats, forger armes et armures, écrire des livres, peindre, chanter… La liste est infinie, mais y a sûrement des gens qui veulent devenir autre chose qu'avant.
« Quoi ? »
« Non, c'est… Je trouve ça impressionnant, tout ce que tu envisages. »
« Vraiment ? Que ça marche ou pas, j'ai envie d'essayer plein de trucs. Après tout, dès qu'ils posent le pied ici, ils ne sont plus des esclaves, mais des citoyens. »
Bien sûr, impossible de leur filer direct un job inconnu ; au début, ce sera des tâches simples ou proches de ce qu'ils connaissaient.
« Donc, côté vêtement, nourriture, logement, y a pas de souci immédiat, c'est ça ? Vêtements, literie, articles de vie courante, ça passe aussi pour l'instant ? »
« Oui, de ce côté-là aussi y a un stock correct. Par contre, le tissu, c'est juste. »
« Tissu, hein… Coton et laine, c'est des spécialités de Geppels, ça. »
« Exact. Miskronia et Calendil en produisent aussi, mais pour les étoffes et le textile, Geppels reste la référence. »
Geppels, Miskronia, Calendil — les trois royaumes ont des superficies comparables, mais pour les zones habitables par les humains, Geppels est le plus vaste. Cause inconnue, mais le territoire de Geppels compte très peu de zones de monstres puissants. Quelques terres un peu maigres, mais beaucoup de plaines, élevage florissant, grandes exploitations. Moins de combats contre les monstres = soldats plus faibles, dit-on.
« J'ai pas trop envie, mais ronger son frein éternellement n'avance à rien. Faut essayer de faire un pas vers eux. Si on se fait refouler ou qu'on nous pond des conditions pourries, on demandera à Miskronia ou Calendil de médier. »
Faire profiter Geppels d'avantages commerciaux pour en faire un partenaire — pas forcément un allié, mais au moins un interlocuteur sur un pied d'égalité — n'est pas un investissement perdu. Construire une relation par le commerce, c'est pas une mauvaise carte.
« Encore faut-il avoir un contact… Je retourne mettre le siège à sac au palais royal ? »
Taquiner ce prince froid au seuil de tolérance minimal pour lui extorquer des contacts, c'est pas con. Surtout que moi, je m'amuse.
« N'y pense même pas. Y a des canaux officiels. »
Mon projet de troisième raid sur le palais royal meurt dans l'œuf, tué net par Neira.
Cheveux dorés scintillants, yeux d'un bleu gemme littéralement joyau. Son vrai nom : Kariyuneira Arvil Calendil. Ex-princesse du royaume de Calendil, à l'ouest du continent, et mon épouse. Notre histoire est tout aussi chaotique que celle de Flam, mais c'est sa libération de sa détention au palais de Geppels qui a scellé son sort : j'ai comblé les fossés extérieurs et l'ai prise pour femme.
Elle a un petit air hautain, mais c'est une timide au cœur tendre, et la taquiner la rend incroyablement mignonne. Et elle est d'un sérieux extrême pour son travail et son rôle, une vraie travailleuse qui en bave.
« Le contact de Neira, c'est ? »
« Ma sœur aînée. Je vous en ai pas déjà parlé ? »
« Ah, ouais. La sœur de Neira a épousé un noble de Geppels, c'est ça ? »
Me revient qu'on en a causé quand j'ai extrait Neira du palais de Geppels. Ok, ça peut le faire.
« Hmm. Dans ce cas, il faut prévoir une visite du seigneur et de Neira chez cette sœur, dans un proche avenir. »
« Oui, c'est la meilleure option. Reste l'organisation pour l'accueil effectif des ex-esclaves. »
« Organisation ? On y va, on les embarque, on revient, non ? »
Je penche la tête devant la remarque de Marl. Je pensais qu'on irait par la porte de transfert, qu'on chargerait tout le monde et qu'on rentrerait par la même porte. Y a une cérémonie ou quoi ?
« Taishi-san tout seul pour l'accueil, ça fait mauvais genre. Lui seul peut utiliser la porte, donc c'est obligé qu'il y aille, mais y aller sans aucun accompagnateur, c'est pas bien. »
« C'est comme ça, hein. Du coup, Marl, Melkina, Flam et Karen restent. »
Karen porte aussi mon enfant. Surtout elle, qui est jeune même pour une enceinte, et homme-bête — grossesse et accouchement plus courts que chez les humains ou elfes —, j'ai des inquiétudes.
J'interdis la porte de transfert aux enceintes : effets inconnus sur le fœtus. Moi-même, le transfert me donne un coup de bambou momentané ; l'infliger à un gosse, trop flippant. Y a même des gens qui choppent le mal de transfert.
« Oui. Reste à décider qui y va… »
« Moi, je reste pour l'accueil. »
Elmina-san coupe la parole en souriant. C'est la mère biologique de Melkina, et l'une de mes épouses.
Ouais, laisse tomber les détails. Que je suis en terrain miné, je le sais mieux que personne. Mais c'est elle qui m'a recueilli, soigné sous toutes les coutures, quand les dieux m'ont mis en pièces et que j'ai atterri dans la Grande Forêt, errant sans but.
On a passé pas mal de temps ensemble. De mon côté, j'ai dû m'éloigner longtemps de mes épouses. Elmina-san a perdu son mari il y a belle lurette, la solitude la rongeait. Et elle a superposé l'image de son défunt mari sur moi, paumé sans destination… Tout ça mélangé a fait qu'on en est arrivés là.
Heureusement, du point de vue elfe, comme du point de vue de mes épouses, comme de celui de Melkina, c'est juste à la limite du tolérable, donc j'ai été pardonné. Enfin… « pardonné » ? J'ai l'impression de m'être fait presser comme un citron, mais comme je suis encore en vie, c'est que c'est bon.
De par son expérience, Elmina-san est une référence pour les épouses. Peut-être par culpabilité, elle reste en retrait à Clover et s'occupe surtout du soutien de toutes. C'est la grande sœur fiable de tout le monde. Même Kusha compte sur elle maintenant.
« Donc : moi, Kusha, Deborah, Rifana, Sherry on va à Geppels. Elmina-san, Shitan, Yamato assurent l'accueil à Clover. Marl, Melkina, Flam, Karen en garde. Tina et Neira tiennent le manoir. »
Je confirme les accords de tous et hoche la tête. Ok, c'est pour demain. Que tout se passe bien… Bien sûr que non ? Ouais, y a pas de raison. Pas de drapeau.