Trois jours après avoir vaincu la tortue adamantine.
Rolan-san et An-san ont décidé de prendre congé. Initialement, elles prévoyaient seulement passer une nuit avant de repartir, mais les attaques des monstres ont allongé leur séjour.
« Nous vous remercions pour votre accueil. Dès que tout sera prêt, nous reviendrons vous voir. »
« D’accord, j’attends votre visite. »
Rolan-san semblait désireuse d’obtenir les matériaux de la tortue adamantine, mais elle a dû renoncer faute d’argent. Elle paraissait pourtant avoir prévu des fonds suffisants, visiblement entièrement absorbés par l’achat des ressources de la terre-dragon et du dragon volant.
J’ai donc promis qu’à la prochaine fois, elle m’apporterait davantage de pièces et les fournitures qui manquaient. Les textiles n’étant pas disponibles dans les parages, pouvoir compter sur elle constituerait un véritable soulagement.
« Ah, au fait, je ne vous avais pas demandé, mais avez-vous déjà choisi un « nom » pour ce territoire ? Cela m’aiderait beaucoup pour rédiger le contrat si vous pouviez me l’indiquer… »
À la question de Rolan-san, j’ai répondu simplement par un vague son. Effectivement, il n’avait pas encore été décidé.
Dans ce royaume, il revient au nom de famille du noble propriétaire de servir de dénomination au fief. Le domaine voisin de Vittua correspond à la terre possédée par le Comte Vittua.
Si l’on s’en tenait à cette tradition, ce territoire aurait porté mon nom de famille, mais la situation ne se prêtait pas à cela.
Mon propre nom de famille, Forlean, appartenait en effet à la famille royale. Lui donner ce statut aurait fait de cet endroit un domaine officiellement rattaché à la couronne.
Il me fallait donc obligatoirement lui attribuer une autre appellation.
En y réfléchissant, je n’avais toujours pas baptisé le village non plus. Comment ferait ? J’étais vraiment mauvais pour trouver ce genre de choses…
« Tu sembles bien perdu dans tes pensées. »
« Hein ? »
Apparue subitement dans les airs sans prévenir, il s’agissait en réalité de Luna, la fenrir.
Apparemment attentive à notre échange grâce à ses grandes oreilles, elle s’est insérée très naturellement dans la discussion.
« S’il s’agit d’un nom pour ces terres, je possède une excellente proposition pour toi, Théodore. »
« Vraiment ! »
« Oui, avant d’être ravagée par le brouillard impur, cette terre connaît une prospérité florissante. De nombreux « rois » illustres convergent ici pour y étaler leur puissance. »
Luna s’exprima avec une pointe de nostalgie.
Je me demandai bien quel aspect présentait cet endroit à l’époque. Moi aussi j’aurais aimé y assister.
« Finalement, cette contrée est désignée sous ce nom empreint de convoitise : Legaria, la Terre des Rois. Si tu comptes restaurer ces lieux, nul titre ne saurait être plus approprié. »
« Le fief de Legaria… C’est effectivement parfait ! »
Pour moi, conserver cette ancienne dénomination a du sens si l’on entend reconstruire cette Terre de Mort telle qu’elle fut jadis.
Dès que j’ai validé ce choix, Luna a éclaté d’un sourire radieux. Ce prénom doit nécessairement lui évoquer de forts souvenirs.
Pour ce qui était du premier établissement édifié sur place, je l’ai baptisé Luka.
Cette appellation puisa son origine dans le nom de la cité qui s’élevait autrefois à cet emplacement. L’endroit rassemblait effectivement tant de peuples différents qu’il passait pour être une sorte de paradis, d’où l’emprunt lexical ayant donné ce nom au village.
Moi-même nourrissais l’ambition d’en faire un hameau accueillant toutes sortes de personnes.
« Entendu. Je consignerai alors les dénominations du territoire et du village dans les registres. »
« Je te fais confiance. Au fait… où se trouve An-san ? »
Le moment de partir était pourtant venu, et je ne la voyais nulle part.
Qu’avait-elle bien pu faire tandis que Rolan-san montait déjà dans la calèche ?
« N-noooon, pardon !! J’ai retardé !! »
Pendant que je réfléchissais, An a déboulé enfin en courant, l’air paniqué.
Ses bras étaient chargés d’une quantité impressionnante de légumes. Je me demandais bien ce que signifiait ce fatras.
« Mais quelle idiote ! Où étais-tu passée?! »
« Aïe ! Désolée ! Dès que j’ai mentionné mon départ, les habitants du village se sont jetés sur moi… »
An-san s’excuse les yeux embués de larmes.
Il apparaît clairement que ces denrées proviennent des villageois. Effectivement, An-san s’est liée d’amitié avec eux à un point remarquable. Sans doute a-t-on refusé de la laisser partir sans un petit souvenir gourmand.
« Mais tout est réglé désormais ! Je me suis bien occupée des adieux ! »
« Soupir… Ces gens-là. Peux-tu sérieusement envisager de rester seule là-bas…? »
« Euh ? »
An a levé les sourcils face aux paroles de Rolan-san.
Tandis que je cherchais également à saisir la portée de la remarque, Rolan-san s’est tournée vers moi et a adopté soudain une expression grave.
« Théodore-sama, en réalité, j’aimerais vous soumettre une demande particulière. »
« Heu, oui. Que voulez-vous dire ? »
J’ai posé la question avec une certaine tension.
Sa réponse a dépassé totalement mes espérances.
« Accepteriez-vous de laisser ma cadette… An, installer son activité au sein de Luka ? »
« …Héin !? »
Je suis resté médusé devant cette proposition soudaine.
Avant même que je n’aie formulé la moindre interrogation, An s’est exclamée à haute voix.
« Q-qu-quoi voulez-vous dire, senpai !?! Êtes-vous en train de me virer ?! Non, s’il vous plaît, épargnez-moi ça ! J’arrêterai de faire des retards et de montrer des caprices dorénavant ! »
An plaide sa cause les yeux brillants de pleurs.
Certes, elle manquait parfois de finesse, mais la renvoyer pour cela me semblait cruel. J’allais tenter d’intervenir quand Rolan-san a secoué la tête pour m’en dissuader.
« Point du tout. Je souhaite au contraire que tu ouvres ton propre commerce ici, au village de Luka. »
« Euh…? »
An a poussé un son complètement ahuri.
Pris à partie par cette recommandation, j’ai compris immédiatement la logique derrière sa proposition. Le village de Luka verra affluer une grande quantité de liquidités. Ouvrir une boutique deviendra ainsi parfaitement viable.
Notre société entretenait de bonnes relations avec la Compagnie Bestia, il paraît naturel que le premier établissement soit géré par eux.
« An, soyons honnête : tu n’es pas taillée pour le négoce. Tu mens très mal, tu te fais abuser sans broncher. Ta gentillesse excessive finira par attirer tous les prédateurs de la profession. »
« Ouâh… Peut-être, mais… »
An a rabattu tristement son nez vers ses oreilles canines affaissées.
La jeune fille semble bien consciente de sa réputation.
« Cependant, tu possèdes un don que je ne partage pas. Un vrai don pour sympathiser. Avec mon caractère, il m’aurait fallu infiniment plus de temps pour nouer des liens aussi solides avec les villageois que tu l’as fait. »
« Senpai… »
Elle était effectivement franche et attachante, ce qui lui avait permis de s’intégrer parfaitement au village.
Toutes les personnes ne réussissent pas une telle insertion.
« Grâce à ton influence, tu sauras établir d’excellentes relations commerciales ici. Es-tu prête à relever ce défi majeur ? »
« D’accord, j’accepte ! Je tiendrai tes attentes en vie, senpai ! »
An a acquiescé avec une énergie communicative.
Puis Rolan-san tourna à nouveau son regard vers moi.
« Théodore-sama, accepteriez-vous d’autoriser An à ouvrir son commerce dans ce hameau ? Bien sûr, nous prendrons en charge entièrement les frais d’installation et de démarrage. »
Rolan-san maintient fermement cette offre.
Un tel projet me convenait parfaitement. Les villageois ne pourraient qu’y gagner.
Néanmoins, il y avait un seul point de son offre que je ne pouvais accepter tel quel.
« Très volontiers. Par contre… je m’occupe personnellement de la construction de la boutique. »
Aussitôt dit, j’ai activé la Fabrication Automatique et ai fait ériger sur-le-champ un immeuble résidentiel de belle facture transformé en magasin.
Puisqu’elle résiderait ici dans notre communauté, An faisait désormais partie de nos rangs. Il était normal de lui apporter tout le soutien possible.
« C-c’est magnifique. C’est vraiment le mien…!? »
« Exactement. N’hésite surtout pas à me solliciter si quoi que ce manque. »
« Je vous remercie infiniment ! Ça faisait longtemps que je rêvais de tenir un tel commerce ! Je mettrai toutes mes chances de mon côté pour répondre à vos attentes ! »
An a dévoilé un éclatant sourire rayonnant.
Ainsi, notre village peut accueillir un nouveau compagnon de route.
***