« Dring~ Dring~ »
Dans un tintement mélodieux, la vieille porte de la boutique s'ouvrit.
C'était une supérette tout ce qu'il y a de classique. On voyait pourtant, d'un bout à l'autre du magasin, le soin méticuleux que son tenancier lui apportait.
L'agencement, tout simple, divisait la boutique en plusieurs zones. Hormis le comptoir, il y avait plusieurs rayonnages bien rangés. Avec la brise fraîche propre aux soirs d'automne dans la région frontalière du royaume, le couchant orangé pénétrait dans la boutique et teintait la charpente de bois d'une couche de tons chauds.
La visiteuse était une jeune femme. Elle portait un uniforme militaire d'un blanc argenté. Il différait de l'uniforme militaire ordinaire : il tenait davantage de la tenue d'élève officier, celle que portent les étudiants.
L'uniforme ne parvenait pas à dissimuler la silhouette de la jeune femme. De longs cheveux d'un bleu violacé coulaient au-delà de ses épaules. Elle dégageait une aura de grâce et de raffinement.
Derrière le comptoir, Dekan était avachi paresseusement sur une chaise.
Il avait les traits délicats d'un elfe, mais le regard un peu froid.
Il se tenait le menton d'une main et, de l'autre, une pomme rouge qu'il fixait d'un air absent.
La jeune femme se dirigea droit vers le comptoir et frappa la table de la main, cherchant apparemment à attirer l'attention de Dekan.
Dekan fronça légèrement les sourcils et releva la tête.
Ses yeux furent bientôt attirés par le regard bleu et limpide, pareil à une gemme, de la jeune femme, et par ses lèvres douces comme une cerise.
Il ne put s'empêcher de fixer son visage un bref instant.
'Très bien, je te pardonne de m'avoir dérangé pendant que je méditais sur la vie.'
Dekan se redressa sur son siège et demanda avec un sourire commercial :
« Vous cherchez à acheter quelque chose ? »
Theresia hésita un moment, parcourut deux fois la petite boutique du regard, puis se tourna vers Dekan.
« C'est vous, le propriétaire de cette supérette ? »
« Je me contente de la garder. »
« Dans ce cas, cette carte a-t-elle été vendue par votre boutique ? »
Theresia sortit une carte magique et la posa devant Dekan.
C'était une carte d'invocation de gobelin de rang 1.
Étant la carte d'invocation la plus facile à fabriquer, elle était en général très bon marché.
Du fait de leurs caractéristiques et de leurs effets extrêmement faibles, très peu de gens se donnaient la peine de jouer un deck de gobelins.
Dekan reconnut la carte magique au premier coup d'œil. Effectivement, c'était bien lui qui l'avait fabriquée.
Le gobelin sur la carte portait une tenue peu ordinaire.
Il avait un masque noir et tenait une arme étrange, semblable à une arme à feu.
« Elle a bien été vendue par notre boutique. Il y a un problème ? »
« Il n'y a aucun problème, mais il y a un problème majeur ! »
Theresia s'emporta aussitôt.
« Tous les types de decks de cartes magiques de l'Académie de magie de Hevenlit, dans la Capitale royale, ont été bouleversés par cette carte ! »
« Ah bon ? »
Dekan haussa les sourcils et regarda Theresia sans comprendre.
Il avait produit en série un lot de cartes Gobelin Gangster peu de temps auparavant et les avait vendues à un marchand itinérant.
Jamais il n'aurait imaginé qu'elles susciteraient une telle réaction.
Il examina de nouveau la carte posée sur la table et confirma qu'elle était bel et bien de sa fabrication.
« Mais cette carte est tout ce qu'il y a de banal... »
Dekan se gratta la tête, perplexe, en relisant la description de la carte.
[Gobelin Gangster]
[Type : carte d'invocation]
[Rareté : Bleu Peu commun]
[Rang : 1]
[Attaque : 100]
[Vie : 100]
[Effet : lorsque l'invocation inflige des dégâts, voler un objet à l'adversaire au lieu d'infliger les dégâts.]
[Note : « Un Smith & Wesson M1917 de fabrication maison pour régler tous vos problèmes ! »]
Dekan releva la tête et observa de nouveau l'expression de la jeune femme. Il comprit soudain pourquoi elle était dans un tel état.
'Elle est sans doute écœurée par cette carte, non ?'
'Mais... pourquoi ?'
'Je n'ai même pas vendu la carte vraiment écœurante...'
« Le problème ne serait-il pas réglé si vous emportiez simplement quelques Gobelins Gangsters de plus ? »
'Si tu ne peux pas les battre, rejoins-les.'
Le regard de Dekan était plein d'incompréhension.
« Qui donc emporterait autant de cartes de rang 1 ? Et puis, savez-vous seulement combien coûte un seul Gobelin Gangster dans la capitale ? »
La remarque de Dekan avait de quoi rendre Theresia à moitié folle. Elle en conclut que c'était un profane et qu'il ne connaissait rien aux cartes magiques !
La carte n'était pas totalement exploitable, ni imparable.
C'était purement et simplement une carte écœurante. L'effet dépendait entièrement de la chance.
Avec de la malchance, on ne trouvait parfois que quelques bonbons dans la poche de l'adversaire. Avec de la chance, on pouvait lui voler son deck tout entier !
Mettre davantage de Gobelins Gangsters de rang 1 dans son deck, c'était gâcher de la place. Mais ne pas en emporter du tout, c'était priver son deck de son effet dissuasif et risquer de se faire piéger par celui de l'adversaire !
C'était une surenchère vers le bas !
« Alors quoi ? »
« ... Avez-vous des cartes pour un deck de gobelins ? »
Dekan : « ... J'en ai. »
Il n'allait évidemment pas refuser une cliente, encore moins quelqu'un qui avait fait tout le trajet depuis la capitale jusqu'à ce petit village pour acheter ses cartes.
Dekan ouvrit le comptoir, en sortit un classeur de cartes et l'étala sur la table. Il alla à la fin et trouva une carte de rang 2 qu'il venait de fabriquer.
« Gobelin Shérif, voilà ce que je vous recommande. »
« Shérif ? »
Le style du dessin était le même. Il était évident que cette carte avait été faite par le même génie.
L'incompréhension se lisait sur le visage de Theresia. Certes, c'était une carte de rang 2, mais n'y avait-il pas contradiction entre un shérif et un gangster ?
Dekan n'en dit pas davantage. Il sortit la carte et la lui tendit.
[Gobelin Shérif]
[Type : carte d'invocation]
[Rareté : Violet Rare]
[Rang : 2]
[Attaque : 200]
[Vie : 200]
[Effet : lorsqu'un Gobelin Gangster est en jeu, l'invocation obtient l'effet du Gobelin Gangster et invoque deux Gobelins Gangsters supplémentaires.]
[Note : « Shérif, c'est mon petit boulot ; gangster, c'est mon vrai métier ! »]
« C'est quoi, cet effet, bon sang... »
Theresia resta abasourdie en lisant l'effet de la carte.
Sans même parler de l'allure de la carte, si quatre Gobelins Gangsters se ruaient soudain sur elle, elle choisirait à coup sûr de faire immédiatement demi-tour et de fuir.
À la seconde où elle reprit ses esprits, elle dit à Dekan :
« Je l'achète ! Combien ? »
Elle était bien décidée à ne laisser personne d'autre mettre la main sur cette carte écœurante !
« ... En fait, je ne connais pas bien les prix des cartes dans la capitale. Et si vous me faisiez une offre ? »
Dekan commençait à regretter d'avoir vendu son lot de Gobelins Gangsters à ce marchand itinérant pour cent pièces frappées l'unité.
Il n'avait aucune idée du prix qu'atteignaient les Gobelins Gangsters dans la capitale, mais il savait qu'il devait dépasser ses attentes.
Theresia réfléchit un moment avant de demander prudemment :
« Que diriez-vous de soixante pièces d'or ? »
'Ouah !'
Dekan faillit tomber de sa chaise.
Une pièce d'or valait mille pièces frappées.
Vingt pièces d'or suffisaient à couvrir une année entière de frais de subsistance pour une famille d'un petit village frontalier comme le sien.
Theresia observa Dekan. Il avait beau avoir l'air de quelqu'un qui ignorait le prix du marché de ses propres cartes, elle répugnait à l'escroquer.
Elle était certaine qu'il y avait, dans cette petite supérette, un fabricant de cartes légendaire.
Elle avait besoin de recourir davantage aux talents de ce maître artisan.
Theresia se mordit la lèvre.
« Cette carte peut certainement se vendre plus cher dans la capitale, mais je n'ai pas emporté autant d'argent avec moi. Il faut que je garde de quoi payer mon voyage de retour... Si ce n'est pas assez, je peux compléter la différence avec quelques-unes de mes cartes magiques. »
Theresia aurait bien voulu acheter des cartes de rang 3 et de rang 4, mais elle savait qu'elle n'en aurait pas les moyens.
« Soixante pièces d'or, c'est très bien. »
La voyant tout à fait sincère, Dekan sortit son registre et se mit à écrire.
Theresia détacha de sa ceinture une bourse de pièces d'or et la tendit à Dekan sans la moindre hésitation.
« Au fait, pouvez-vous me montrer à quoi ressemblent vos cartes de rang 3 ? »
Theresia était très curieuse de découvrir à quel point les cartes de rang 3 produites par cette boutique seraient merveilleuses.
Même si elle ne pouvait pas se les offrir, elle voulait les voir.
« Nous n'avons pas de cartes de rang 3 à la vente ici. »
« Comment est-ce possible ? »
« Tout simplement parce que je ne sais pas encore fabriquer de cartes magiques de rang 3. »
Theresia : « ? »
« C'est vous qui avez fabriqué ces cartes ? »