Ma journée aurait pu être bien pire. Être encore coincée sur Espoiramissa… je ne sais pas, la station qui explose spontanément ?
« Vous êtes sûr que c'est tout ? »
« Tout ce qu'on a pu trouver… Ce n'était pas une PDE bien documentée. »
« … Je me débrouillerai avec ce qu'on m'a apporté. Souvenez-vous : situation Clarford. »
« Compris, je vais prendre position, la salle de commandement est prête et Vyle est à l'écoute. »
« Donc les caméras et le matériel audio fonctionnent de nouveau ? »
« Par intermittence, nous n'arrivons pas encore à trouver la cause des pannes. »
De l'autre côté de la table se tenait un membre de la station spatiale mobile Lestant, à qui un autre membre d'équipage venait d'apporter le troisième jeu de documents numériques. C'était assez drôle de les voir croire que je n'entendais pas leurs messes basses. Bien sûr, ils ne savaient pas à quel point mon ouïe était fine, mais ils faisaient de leur mieux !
Malgré tout, je voulais que cette situation avance plus vite. Après cinq ans piégée sur un caillou hostile, ma première vraie discussion complète avec d'autres humains se tient dans une salle d'interrogatoire.
« S'il vous plaît », « Nous avons un endroit où vous reposer », « Nous allons devoir vous poser quelques questions »… Si vous comptez m'emmener dans une salle d'interrogatoire, alors DITES-LE, TOUT SIMPLEMENT.
Avant cela, mon seul interrogatoire avait consisté en quelques questions élémentaires, destinées à savoir si on pouvait me prendre à bord sans danger, et on m'avait donné une gelée nutritive de basse qualité mais très riche.
Je ne m'attendais pas vraiment au luxe : quand on est piégé sur une planète, ou d'ailleurs n'importe où en général, on finit forcément par envisager la plupart des possibilités d'évasion.
J'espérais maintenant que l'interrogatoire allait commencer, mais au lieu de ça, il a fallu trois heures de plus, et toujours rien !
Plus ça traînait, plus la tête du membre d'équipage assis en face de moi ressemblait à une vilaine créature orque-gobeline que j'avais envie de carboniser… De faire exploser.
Ce qui m'a en partie surprise. De minuscules pensées violentes insignifiantes ? J'en ai depuis des années. Mais avoir ces pensées à l'endroit d'un autre humain ? Je sais que je n'en avais pas croisé depuis longtemps, mais… enfin si, il m'arrivait de temps en temps de réfléchir à la façon de me venger et d'écraser les salauds de ma liste ÀEB (À Exterminer Brutalement).
Bon, je n'agissais pas sur ces pensées. Donc tout allait bien.
'Peut-être… Non, j'ai vraiment besoin de me détendre… Haaaa…'
Enfermée dans cette vilaine salle d'interrogatoire (toute pensée nostalgique pour l'esthétique du design moderne venait d'être jetée dans le trou noir le plus proche), je devenais un tout petit peu plus agacée à chaque seconde.
Mais bien sûr ! Je n'en ai jamais rien laissé paraître sur mon visage : ce qui était assis devant les trois officiers, c'était une femme raffinée et froide comme la pierre.
La pièce elle-même était petite, cubique, et les murs étaient tous du même gris blanchâtre ennuyeux. La couleur venait du revêtement employé pour protéger le matériau de la chaleur, des impacts, des rayonnements et de quelques autres broutilles ; excellent pour garder le matériau solide, mais c'est une plaie coûteuse à teindre.
Tout en pestant pour rire contre l'équipage de la station spatiale, j'ai essayé de sonder le terrain pour obtenir des informations.
« Euh… Vous vous appelez comment, au fait ? »
« ? » Il a levé les yeux de ses documents. « Mademoiselle, patientez, je vous prie. Nous pourrons bavarder une fois la discussion commencée. »
« D'accord, d'accord. Juste une chose : cette station a un communicateur hyper longue distance ? »
« … » Il s'est arrêté, et il a écouté quelqu'un parler dans son oreillette. Ayant reçu une sorte de confirmation, il a repris : « Un seul. Nos vaisseaux de transport sont de vieilles reliques qui n'ont pas encore été équipées des nouvelles technologies. »
J'étais encore dans le bas de mon échelle personnelle de l'agacement : il faudrait encore 4,79 jours de captivité et de traitement pareil avant que je tente quelque chose pour de vrai. Je suis très patiente, moi.
N'empêche, même les grottes n'étaient pas aussi ennuyeuses. Pleines de pierres multicolores, de cristaux, de mousse, d'air carnivore et d'un tas d'autres créatures. Cela restait tout de même tout en bas de ma liste des endroits d'Espoiramissa à visiter, sur le seul critère de l'apparence.
Puis enfin, ils ont terminé leurs préparatifs et ont entamé la « discussion ».
« Bonjour, mademoiselle. Je suis Harold Johnburger, officier ordinaire à bord de la station spatiale Lestant. J'aimerais avoir une petite discussion avec vous et vous poser quelques questions. »
« Vous vous appelez bien Ceella Stella ? »
'Je vous l'ai déjà dit.' « Oui. »
Accéder à mes informations aurait dû être facile. Toute personne portée disparue dans l'espace était ajoutée à une liste de personnes « disparues », et n'en était retirée que lorsqu'on la confirmait morte, ou qu'assez de temps s'était écoulé.
Être une personne disparue posait aussi quelques problèmes, puisque je n'avais pas le droit d'accéder au réseau galactique ni d'appeler qui que ce soit avant que mon dossier soit réglé. Il y avait encore d'autres lois stupides qui restreignaient mon accès à l'information jusqu'à mon retour chez moi.
« Vous avez vingt-sept ans cette année, c'est exact ? »
'J'avais donc juste sur la date, ouf.' « Difficile de suivre le temps sans horloge et sans connaître le cycle annuel de la planète. Mais probablement. »
« Votre père est Chris Stella, votre mère Tella Stella, votre frère Tyell Stella, votre sœur Mella Stella. C'est exact ? »
« Votre précédente profession était… »
Bla, bla. Cela a duré plus de trente minutes. Des questions élémentaires sur qui j'étais, ce que j'avais fait, d'où je venais. C'est devenu étrange quand ils ont commencé à me demander qui avait été mon premier amour et la fois où je m'étais perdue au centre commercial…
« Bien, cela suffira comme questions pour le moment. »
« Mais nous devons encore effectuer et confirmer quelques tests. »
Mon bonheur d'un instant… De nouveau confisqué.
Ils avaient déjà pris un échantillon de mon sang, ce qui correspondait au second point, et j'avais quelques idées sur le premier.
« Vous vous souvenez comment on s'en sert ? » Un nouveau membre d'équipage est entré dans la pièce et a posé sur la table un petit appareil sur lequel on pouvait placer la main.
« Bien sûr. » Un Lecteur d'Âme…
J'ai posé la main sur la plaque de métal incurvée, d'un vert clair ; je devais la laisser là trente secondes. Un individu peut voir sa propre puissance, son niveau et ses compétences par sa Page d'Âme, mais tenter de voir la Page d'Âme d'autrui est une tâche délicate.
Oui, il existe certaines compétences rares qui en glanent des informations à des degrés variables. Mais même avec les progrès de la technologie et la manipulation des Vocations, il restait impossible de recréer ces effets par la technique.
Alors on a créé la meilleure option suivante. Un appareil pour lire la force de l'âme. Les âmes grandissent et se renforcent avec les niveaux, donc pour obtenir une estimation générale approximative, la solution la plus simple était de scanner la puissance de l'âme. Un système de classification a ensuite été mis en place avec le déploiement de ce dispositif.
« … J3. » J'ai vu une petite lueur de surprise dans son œil. « Rang d'âme, palier J3. » De Z à A et de 3 à 1, les écarts entre chaque palier se creusaient légèrement à mesure qu'on montait.
'… Donc il est incapable de scanner l'Attache.' « Tiens, pas mal. »
J'ai attendu que mon interrogateur continue, mais il semblait ailleurs. « Vous êtes vivant ? » ai-je demandé.
« Oh, pardon. » Il avait vraiment l'air gêné, ce qui était surprenant puisqu'il était resté presque inexpressif tout du long, et son visage a légèrement rougi. « Je vous attendais… plus forte ? » a-t-il répondu. Ma seule bonne hypothèse, c'était qu'il m'avait comparée à d'autres figures de l'histoire.
« Je ne me suis pas battue pour arriver au sommet comme certaines légendes du passé. J'ai juste essayé de survivre. »
« Vous n'avez pas souhaité la force… et tenté de l'obtenir ? Un rang d'âme de palier J3 est supérieur à celui de beaucoup de militaires. »
'C'est un passionné d'histoire ou quoi ?'
« Si. Et ça m'aurait bien servi », mes yeux se sont assombris, « contre les petits essaims de moustiques qui me rongeaient la peau. Contre la créature sanglier d'enfer, dont les attaques me soignaient tout en détruisant de grands morceaux de mon corps, si bien qu'elle avait toujours plus à manger. Voir mes intestins se faire dévorer devant moi… »
« Bien, cela suffit ! » Harold s'est empressé de m'interrompre.
'Un peu nerveux face aux descriptions bien détaillées ? Bon à savoir.'
« Très bien », ai-je répondu gaiement, ce qui l'a mis plus mal à l'aise encore.
« … Vous avez gardé votre raison, après ça ? »
« N'est-ce pas justement ce que vous cherchez à découvrir ? » J'ai retrouvé mon expression neutre. Quelqu'un s'est mis à parler dans son oreillette, ce qui l'a calmé.
Nous avons poursuivi la conversation.
« Vous êtes toujours une [Mage de Feu], c'est bien ça ? »
D'un claquement de doigts, une petite flamme de mana est apparue. Boudeuse, j'ai dit : « Qu'est-ce que vous en pensez ? »
Toujours mal à l'aise, il est passé à la question suivante. Puis, sept questions plus tard.
'Allezzz. Dépêchez-vouuus.'
« À vos seize ans, en 2955 AB, le 31 Belorange. Vous avez choisi la Vocation [Mage de Feu], c'est exact ? »
'… Vous venez à peu près de poser une variante de cette question.'
Ma planète d'origine n'avait que quatre « mois », qu'on appelait d'ordinaire des saisons, d'environ 91 jours chacun ; Belorange était le troisième. Cela créait une petite confusion, parce qu'il restait correct de les appeler des mois sur Metous, alors qu'un « mois » était le terme employé dans l'espace et sur les autres planètes, dans les unités de temps standard, pour désigner une période de trente journées de vingt-quatre heures.
« Oui », mon sourire avait complètement disparu à ce stade, « vous n'avez rien de mieux à me demander ? »
J'ai vu mon interrogateur hocher la tête, avec l'air de comprendre.
Je ne pouvais qu'espérer que cela voulait dire…
« Question suivante : quel était le nom de votre premier établissement scolaire ? »
'Ne jamais rien souhaiter…'
Tandis que le vaisseau qui avait récupéré Ceella à la surface de la planète hostile s'élançait dans l'atmosphère.
La Planète-Donjon observait et laissait le vaisseau partir. Désignée par les humains comme la planète [0F-9875], autrement connue sous le nom de Planète-Donjon Espoiramissa, elle existait depuis près de deux mille ans.
L'apparition des Donjons avait coïncidé avec l'Événement ReedZero. Se présentant le plus souvent sous forme de portails ou de domaines clos, ils s'étaient répandus à travers l'univers. Le plus dangereux des trois types de Donjons était la classification Planète.
Là, le cœur se cachait quelque part à l'intérieur de la planète elle-même et s'en emparait lentement. Le seul type de Donjon qui fût une menace constante à chaque instant. La Terre n'aurait peut-être pas perdu 90 % de sa population s'il ne s'en était pas formé un sur la Terre au début de la Bascule.
Cependant, là où était le danger existait l'occasion. Sur les Planètes-Donjons, une fois le cœur détruit, plus aucun Donjon ne réapparaissait sur la planète. Et si l'emprise du Donjon avait recouvert plus de 50 % du globe, la planète devenait entièrement habitable pour l'humanité, même sans le Cœur du Donjon.
L'ennui, c'était que la difficulté augmentait considérablement à mesure que croissait l'influence de la Planète-Donjon. Le Cœur du Donjon-Planète de la Terre avait atteint 70 % avant d'être enfin détruit, au terme d'une marche suicide menée par Arthur Shin.
Par la suite, une fois l'humanité étendue à l'espace, il devint une politique de conquérir toute Planète-Donjon dès qu'elle atteignait 50 %.
Bien sûr, la cupidité tenta d'étendre ses griffes sur l'entreprise. Un pourcentage plus élevé signifiait aussi de plus grandes ressources une fois la planète nettoyée. Mais après de nombreux échecs et de lourdes pertes humaines, une loi intergalactique fut votée : toute Planète-Donjon découverte devait être conquise avant d'atteindre 60 %.
À ce jour, aucune Planète-Donjon pleinement formée n'avait jamais été conquise. La plus proche : 98 %. Et pourtant, l'écart entre ce chiffre et 100 % emplissait de crainte tous ceux qui s'y essayaient.
Espoiramissa était l'une des plus anciennes Planètes-Donjons découvertes par l'humanité, et la seule à s'être pleinement formée avant que l'humanité ne l'atteigne. Par un mélange d'ignorance et de confiance, de multiples tentatives furent menées pour trouver et détruire son cœur. Chacune s'acheva par un échec.
Pendant très longtemps, Espoiramissa ne se souciait pas de ce qui se passait sur son corps. Elle empêchait seulement les vaisseaux de s'échapper s'ils s'approchaient de trop près. En s'assurant que chacun sache qu'il s'agissait d'un aller sans retour.
Quittant enfin la lisière du domaine d'Espoiramissa, le vaisseau fila vers la station mobile voisine. Espoiramissa regarda avec calme sa nouvelle paire d'yeux s'éloigner de la maison. Attendant avec impatience son retour.