Demain, je quitte la capitale. Je pensais que la famille impériale ne le permettrait pas, vu mon identité, mais l'emploi du temps s'est arrangé plus facilement que prévu.
'Je ne savais pas que je pourrais repartir aussi vite.'
Il semblait que Lexion et Gregory aient trouvé une parade. Lexion a transmis une copie de la procuration de Gregory à la famille impériale juste avant que Kronos ne frappe. Face au document portant le sceau impérial, ils ont choisi de sauver la face. Résultat : Gregory a été condamné à un mois de confinement dans son dortoir, et le duc de Sparrow a reçu l'ordre de regagner le nord au plus vite.
Ce traitement montrait clairement leur mécontentement face à la présence de Lexion, dont l'influence était grande.
La missive, vantant sa bienveillance de monarque clément, était bourrée de rhétorique. Une fois tout cela ôté, le fond de la lettre se résumait à une injonction de déguerpir immédiatement.
'Je vais disparaître avant qu'ils ne changent d'avis.'
Je n'ai jamais aimé la morgue particulière de la famille royale d'Aden, mais cette fois, leur fierté mesquine a joué en ma faveur. Heureusement, la famille impériale jugeait fort déshonorant de revenir sur sa parole.
Grâce à cela, Lexion et moi avons pu gagner le nord sans trop d'histoires.
« Demain marquera la fin de ma vie à la capitale… »
Songer à retrouver un lieu douillet, comme un repos pour mon cœur, m'apaisait. Contrairement à la capitale, les terres du nord étaient un paradis pour mon esprit. Tout le monde rêve d'y vivre, mais pour moi, la capitale n'était qu'un lieu de désolation. Le nord, en revanche, était différent. J'y aimais tant de choses.
Les flocons sur les arbres quand il neige beaucoup, l'air glacial qui mord le bout du nez au matin…
Même le souvenir du thé chaud au citron que Daisy préparait me donnait un élan de nostalgie et de manque.
'J'ai envie d'y aller vite.'
Tandis que j'attendais le départ avec impatience, le livre, inévitablement, préfigurait ce qui se tramait en coulisses.
― L'aperçu est arrivé !
Sur une joyeuse sonnerie de notification, le livre s'ouvrit devant mes yeux et l'aperçu se déploya.
[Les pensées du Dragon Maléfique s'approfondirent et les bêtes commencèrent à en subir l'influence.]
[Du fait de l'augmentation du nombre de démons, les routes furent bloquées et le groupe de Tiarozetti en route vers le nord se retrouva bloqué à son tour. Lexion part en expédition pour mater les bêtes, sécuriser la route et assurer un voyage sans danger. Pendant ce temps, Tiarozetti reste à la villa et attend que le blocus soit levé, jusqu'à ce qu'un accident imprévu survienne…]
« Un accident imprévu ? »
J'interrogeai l'aperçu qui semblait s'arrêter en plein milieu. Le guide répondit sur un ton neutre.
― Le contenu de l'aperçu a été réduit par souci d'intervention de la voyageuse.
« … Tu ne trouves pas que c'est un peu mesquin, pour moi ? »
― Ne sois pas trop déçue. J'encourage toujours les voyageuses.
Clac ! Je réagis assez rudement à cette restriction prévisible. Le livre s'était toujours montré dur avec moi, et ce genre de manœuvre me paraissait désormais dérisoire.
'Je n'en reviens pas de pouvoir qualifier ce traitement de dérisoire. J'agis comme une vraie voyageuse, maintenant.'
Je ne pus m'empêcher de rire. Entre-temps, mon cœur s'était endurci à force d'être balloté par la tyrannie de l'intrigue d'origine. Après cela, je fermai le livre sans plus le regarder.
Dans le noir, je clignai des yeux. Même les yeux fermés puis rouverts, l'obscurité persistait.
Tandis que je me perdais dans l'abîme qui m'entourait, une pensée me traversa.
« Je n'irai pas. »
Je me rappelai ce que Lexion avait dit pour m'en dissuader. Quel que soit l'angle sous lequel je l'examinais, son comportement était suspect. Le guide avait expliqué que j'étais la seule à être revenue de ce roman.
Je ne pouvais concevoir que Lexion, n'étant qu'un personnage, n'avait pas d'identité propre ; il ne faisait qu'agir selon les paramètres qui lui étaient assignés. Le problème, c'est que ses paramètres étaient désormais flexibles. Il s'écartait souvent de la route tracée. De ce fait, il ressemblait à une balle de rugby qu'on ne sait pas où elle va rebondir. Et j'étais aussi anxieuse qu'un enfant qui l'aurait laissée tomber dans l'eau.
Le fait d'ignorer ce que ses actions pouvaient entraîner me rendait nerveuse.
'Mais qu'est-ce qui te passe par la tête ?' Je fermai lentement les yeux. J'avais l'impression que si je les gardais ouverts, je ne parviendrais pas à m'endormir.
Le silence régnait autour de moi. Dans ce lieu paisible, j'entendais un faible bourdonnement dans mes oreilles. J'avais l'esprit encombré.
'Est-ce à moi de découvrir ce qui arrive à Lexion ?'
Honnêtement, il n'était pas clair qu'il ait conscience de ses propres variables. Peut-être parce que je le connaissais d'avant le retour, je ressentais un décalage plus grand. Même des choses qui pouvaient sembler naturelles me paraissaient maladroites.
Quoi qu'il en soit, la fissure avait déjà commencé au moment où je suis revenue brusquement.
Pourtant, moi…
« J'aimerais que tu sois encore celui d'avant… »
Je murmurai les yeux fermés. Je souhaitais qu'il soit le même qu'avant mon retour.
Je souhaitais que les paroles du guide soient un mensonge et qu'il possède sa propre identité.
Alors, je pensais que je me sentirais moins coupable.
'Ce n'est pas parce que je suis devenue le personnage principal qu'il me porte attention. Ce n'est pas que j'ai volé la place de Seirin…' Je me disais simplement qu'il serait bien qu'il puisse me regarder entièrement.
La nuit blanche se prolongea jusqu'à l'aube.
Deuxième partie — Route vers le nord.
Cap au nord.
Cela faisait un moment que Lexion et moi étions en route, mais nous n'avions pas pu aller bien loin. C'était parce que les pensées du Dragon Maléfique se renforçaient et que le nombre de démons augmentait.
Tout se déroulait selon l'Aperçu.
Après l'attaque du Dragon Maléfique à la capitale, ses pensées s'étaient propagées dans tout l'Empire. Peut-être parce que je l'avais blessé, il semblait plus déchaîné. Le dragon est une créature qui guérit ses blessures selon la concentration de malveillance. J'ai atteint sa patte, ce doit être la raison pour laquelle il a commencé à répandre ses pensées parmi les démons.
'Tout a fini comme ça parce que je l'ai dévié.'
Les routes menant au nord furent fermées les unes après les autres. Nous en avons traversé plusieurs, mais les routes se refermaient sans cesse et nous avons perdu plusieurs jours.
La région de Hakun vers laquelle nous nous dirigions était la dernière route praticable. Et selon l'aperçu, celle-ci aussi allait être fermée.
Je savais tout, mais je fis semblant de l'ignorer et j'attendis dans la voiture.
Au bout d'un moment, la voix de Théo parvint de l'extérieur.
« Il parait que de ce côté non plus, ce n'est plus sous contrôle. »
À l'entendre, on devinait qu'il avait bien du mal. J'approchai la tête de la fenêtre pour mieux entendre.
« Est-ce la seule voie ? »
J'entendis la voix calme de Lexion.
'Maintenant, il va former un groupe d'extermination.'
C'était le dernier endroit ; si nous voulions regagner le nord, il devait de toute façon lancer l'extermination. D'autant que, bien que Hakun soit un peu loin des provinces du nord, on peut s'y rendre assez vite en passant par la mer.
Mieux vaut emprunter la voie d'eau que de tenter un raccourci maintenant.
J'ouvris la fenêtre à point nommé et sortis la tête. Grâce à un nouvel anneau, mes cheveux étaient noirs comme la nuit. Je cachais mon identité, de peur d'être mêlée à quelque embêtante affaire en route vers le nord.
À la capitale, les rumeurs sur la survivante du désastre des Esol couraient déjà, alors la prudence n'était pas de trop.
'Heureusement, mon corps n'est plus aussi fragile qu'avant.'
Avant le retour, j'avais été trimballée par d'infâmes marchands et avais subi force dégâts, si bien que le moindre mouvement m'épuisait considérablement. Et si je m'épuisais trop, c'était encore pire.
Cependant, maintenant que ce processus a été omis, j'étais du côté des gens en bonne santé, hormis ma constitution congénitale frêle.
D'ailleurs, après avoir utilisé « Asta » sur le Dragon Maléfique, ma condition physique s'était grandement améliorée. Les articulations que la torture rendait douloureuses allaient déjà bien.
Dans cet état, même si j'utilisais un peu « Soin », mon corps n'en subirait pas la contrainte.
Pourtant, même en parlant de cette amélioration, la surprotection de Lexion n'en finissait pas.
'Pas la peine d'être surprotecteur à ce point…'
Lexion avait toujours été comme ça. Quand il décide de protéger quelqu'un, il essaie d'en prendre soin au point d'en faire trop.
C'est pour cela que Tiarozetti lui était redevable. Parce que leur première rencontre avait été si extrême qu'il n'avait pas eu d'autre choix que de la protéger.
En outre, le pouvoir des Esol est une arme à double tranchant. Il savait que si j'utilisais mon pouvoir à la légère, je perdrais la vie comme n'importe quel Esol, donc il essayait de me protéger encore plus.
'C'est pour ça que je dois rester tranquille…'
En ouvrant la fenêtre, je croisis le regard de Lexion et demandai prudemment.
« On est bloqués ici aussi ? »
« Ouais. On dirait qu'on devra rester ici aujourd'hui. »
« La situation a l'air plus grave que je ne le pensais. »
« C'est bon. Je trouverai un moyen. Si ça ne marche pas, je frayerai un passage sur la route. »
Le ton de Lexion était doux. Quand il disait qu'il allait frayer un passage, cela signifiait qu'il finirait par participer lui-même à l'extermination. En même temps, les Chevaliers Noirs sont avec nous, donc percer ne devrait pas être bien compliqué.
'On dirait que le lieu de l'aperçu, c'est Hakun…'
Hakun était réputée pour ses rivières. La rivière était reliée à la mer, c'était une zone au port développé.
Nous posâmes nos bagages dans une auberge offrant une belle vue sur la rivière Hakun. Ensuite, nous nous rendîmes au restaurant avec terrasse pour dîner. Le gérant de l'auberge nous l'avait recommandé pour la beauté du paysage.
Alors que nous dînions agréablement, un petit garçon faisait le tour des tables en vendant des accessoires en coquillages. Le propriétaire du restaurant ne l'arrêtait pas vraiment. Il semblait tolérer la misérable situation de l'enfant. Le garçon s'approcha de la table où Lexion et moi étions assis et tendit les accessoires.
« Un pour vingt rings ! Ça ira à merveille avec la couleur des yeux de votre femme. C'est fait main ! »
Le garçon nous offrit les accessoires avec aplomb. Le collier dans sa minuscule main était un coquillage du même bleu profond que mes yeux.
Grâce au garçon qui m'appelait sa « femme », je devins consciente de la réaction de Lexion. De son côté, il accueillit les paroles de l'enfant avec un air calme.
« Vous avez certamente bon œil. »
« Merci, mon Seigneur. »
On aurait dit qu'il ne se souciait guère des mots du garçon.
Cependant, la phrase suivante de Lexion me laissa la bouche béante.
« Ma femme, tu peux choisir ce que tu veux. »