GRONDEMENT !!!
Le monde trembla.
À cet instant, chaque être vivant natif du donjon éprouva une seule émotion, dans sa forme la plus pure et la plus brute.
Une peur primordiale.
En transe ou non, ils la sentaient vibrer jusque dans leurs os.
Ils ressentaient l'affrontement imminent entre deux forces irrésistibles, capables de faire illusion avec des fléaux naturels.
Hélas, leur intuition n'était pas faussée.
Ce moment survint bien plus vite que Rui ne l'aurait imaginé.
Depuis les entrailles du noyau du donjon, il le découvrit.
Il vit la cible de son opération.
Il vit ce à quoi il avait consacré ces deux dernières années pour triompher.
Il vit la bête de niveau Maître qui veillait sur le cœur du Donjon Mellow.
Et elle suscita en lui une seule émotion, née au fond de son cœur.
L'horreur.
Pure, brute, sans filtre.
C'était un monstre.
Un vrai monstre.
C'était le fruit d'un amalgame réunissant toutes les cauchemars de créatures, tous les dessins de monstres qu'un enfant avait jamais tracés, toute matérialisation visuelle du concept même de monstruosité.
Pire que tout cela à la fois.
Il possédait plusieurs têtes.
Une de dragon, une d'ange et une de phénix.
Son corps semblait être une fusion hybride d'innombrables créatures. Il arborait à la fois les écailles et les plumes d'un phénix, et portait en tout six paires d'ailes : quatre ailes angéliques, une paire d'ailes de dragon et une paire d'ailes de phénix.
On aurait dit que quelqu'un avait écartelé diverses formes de vie puis s'était efforcé de les broyer pour n'en former qu'une seule.
Sa seule présence inspirait l'effroi au cœur de tous les êtres vivants qui contemplaient sa silhouette grotesque et monstrueuse.
C'était un monstre.
Le monstre par excellence.
Les révélations de l'Arbre de Vie lui permirent de comprendre exactement ce qu'il observait.
« Une Chimère… ! » murmura Rui, la voix hagarde.
Les Chimères.
Il s'agissait d'une espèce particulièrement abominable au sein de l'Arbre de Vie de Gaïa.
Leur caractéristique génétique majeure était leur capacité à absorber leurs proies vivantes et à les intégrer à leur propre chair.
Considérées comme des prédateurs apicaux, comme toutes les espèces de ce rang, elles étaient capables d'autonomie évolutive en tant que forme de vie.
Dans le cas de cette espèce, elle y parvenait simplement en assimilant les parties et traits souhaitables de n'importe quelle créature consommée, tout en veillant minutieusement à ce que sa proie ne meure jamais réellement sur le plan médical.
De surcroît, elle ne prenait pas directement le contrôle des segments assimilés et intégrés via son propre système nerveux.
Non.
La vérité était infiniment plus terrifiante.
Elle dévorait ses victimes vivantes, sans jamais les laisser mourir, préservant ainsi leur cerveau et leur système nerveux pour les utiliser comme interfaces de contrôle des membres qu'elle incorporait.
Le cerveau de l'espèce Chimère abritait un lobe neuro-parasitaire qui s'étendait jusqu'au cortex préfrontal de celui de la victime afin d'en prendre le contrôle manuel.
Autrement dit, elle contrôlait les cerveaux de ses proies pour piloter leurs corps logés à l'intérieur du sien. Un réseau de contrôle cérébral répugnant et grotesque exploitant l'esprit, l'expérience et la mémoire musculaire de ses victimes.
Pourtant, malgré cette capacité glaçante à usurper l'esprit de proies vivantes mais dissociées logées dans son propre corps, une seule réalité était devenue limpide aux yeux de Rui dès l'instant où il fut témoin de la créature surgissant du noyau du donjon, de l'autre côté du planèteïde.
« ...Elle est en transe. » Glissa-t-il, la voix tremblante d'effroi. « La Chimère et toutes les formes de vie intégrées à son corps sont soumises à la transe du donjon ! »
Le marionnettiste s'était mué en marionnette.
D'une poésie glaçante, le constat ne présageait rien de bon pour Rui.
Les multiples yeux des têtes de la Chimère se tournèrent vers la source du danger. Leurs pupilles se dilatèrent tandis que la créature identifiait la menace contre le donjon à laquelle elle avait été dépêchée pour mettre fin.
GRONDEMENT !!!
Le monde entier frémit alors que le ciel et la terre hurlaient sous la douleur. En un seul bond, l'effroyable horreur atteignit l'autre bout du donjon, propulsée par ses puissantes ailes à une vitesse incalculable, franchissant une centaine de kilomètres en un clin d'œil.
En l'espace d'un instant, elle fit face à Rui.
Un rugissement cacophonique et terrifiant parcourut chaque être vivant du donjon, semant le désespoir au cœur de tous ceux qui entendirent son cri de carnage.
Une vague tsunamique glauque et terrifiante jaillit de la Chimère, balayant l'ensemble des êtres vivants du donjon et les paralysant sous le coup de l'effroi et de la terreur.
Pas Rui.
Tandis que la biosphère du Donjon Mellow s'effondrait sous le poids de la peur et du désespoir, son cœur s'enflammait d'enthousiasme et de motivation, tandis qu'une détermination sans bornes irradiait de l'intérieur.
Au fond de ses yeux d'un noir absolu naquit une obscurité interminable.
Un vide.
Qui avalait tout ce qu'il regardait.
« Viens. » Son ton était glacial.
L'obéissance ne se fit pas attendre.
SHOUUUUUUUUUUH !
D'un seul battement de ses ailes angéliques, un terrible tornade se forma, capable de réduire une chaîne de montagnes en poussière. Une calamité d'une puissance cataclysmique naquit d'un mouvement infime.
SHOUUUUUUUUUUH !
D'un deuxième battement, l'assaut titanesque fonça vers Rui à la vitesse de l'éclair. Une attaque plus puissante que tout ce qu'il ait jamais connu fusa directement sur lui.
Menaçant de l'effacer purement et simplement.
BOOOOOM !!!
À cet instant précis, le monde semblait avoir péri.
À cet instant, ciel et terre hurlèrent sous la douleur tandis que la Chimère lui infligeait sans effort une blessure affreuse.
La tornade, creusant un cratère large et profond de trente kilomètres, provoqua un tsunami inédit qui s'écrasa sur le Donjon Mellow, menaçant d'anéantir toute vie en un instant.
D'innombrables créatures périrent sur le coup.
L'intégralité de l'écosystème aquatique du Lac Mellow, niché au sein de la Variété Mellow, sombra.
Il mourut instantanément.
Aucun être vivant du donjon n'aurait pu survivre à une telle force terrifiante.
Aucune forme de vie du donjon n'aurait pu résister à une telle puissance glaçante.
Ou du moins, c'est ce que l'on aurait cru.
Pourtant, il y était là.
Là encore, il se tenait debout. Au cœur de l'abîme engendré par la puissance hideuse de la créature, il restait immobile.
Des dizaines de blessures maculaient son corps.
Pourtant, il souriait.
Il regardait droit dans les yeux cette horreur parmi les horreurs.
Un sourire sauvage s'étira sur ses traits, débordant d'une excitation sans fin.
Au fond de l'abîme, il trônait, grinçant des dents, adoptant sa position signature.
« Quoi ? Tu fais pas mieux que ça ? »