Le lendemain de mon rendez-vous avec Rulune.
J'avais prévu un rendez-vous avec Al et nous devions nous retrouver devant l'auberge.
…………Hein ? Mis en mots, je passe pour rien d'autre qu'un salaud de premier ordre !? Non, c'est vrai, mais quand même !
Pourquoi Al et Saria tombent-elles amoureuses d'un type comme moi ? Al, surtout, ferait mieux de sortir avec un beau gosse plus sympa que moi. Quant à Saria… c'est une gorille, ceci dit.
Alors que je me creusais la tête avec cette question sans fin, Al m'interpella par derrière.
« D-désolée de t'avoir fait attendre… »
« Non, pas du tout, je viens à pen―――― »
J'en restai là, perdant mes mots.
Car l'Al qui se tenait là, d'habitude en t-shirt à manches courtes laissant voir son ventre et en short, portait une jupe longue et un hoodie blanc.
Vêtue différemment de d'habitude, Al n'avait plus son allure belle et cool, mais paraissait incroyablement mignonne, et encore plus charmante.
Subjugué par son apparence, je restai bouche bée, et Al rougit, me lançant des mots dans une panique.
« Q-qu'est-ce que c'est… C'est bizarre que je m'habille comme ça !? »
« Pas du tout ! Je n'ai pas pensé une seconde que c'était bizarre ! Ça te va à merveille. Tout à l'heure, c'était juste… euh… tu étais trop mignonne, Al… »
« ~~~~ !! »
À mes mots, Al rougit encore plus et baissa la tête.
Qu'est-ce que c'est que ça !? C'est gênant ! Vraiment super gênant !?
C'est vrai qu'Al paraissait vraiment mignonne, et je voulais bien sûr le lui dire correctement…
Mais je n'imaginais pas que ce serait aussi gênant !? Les hommes du monde arrivent à faire ce genre de chose à difficulté maximale avec un calme olympien !? Je ne peux pas croire qu'on soit de la même espèce ! Moi qui suis en train de cesser d'être humain, en plus !
« B-bref ! A-allons-y ! »
« O-oui, c-ça marche ! »
L'atmosphère devint maladroite, mais nous commençâmes notre rendez-vous sans tarder.
Mais à peine avions-nous fait quelques pas hors de l'auberge qu'Al me rappela à nouveau.
« S-Seiichi ! »
« Hm ? »
« La main… on peut… se la tenir ? »
« … »
Je me tournai vers Al, qui, rouge comme une écrevisse, me tendait la main en la faisant trembler.
Que faire.
Al avait l'air irrésistiblement mignonne, et mon cerveau ne pensait qu'à notre idylle.
À moitié hébété, je saisis la main d'Al.
« ! Ha, hahaha »
Al illumina son visage d'un large sourire. … Si elle se réjouit autant, qu'elle prenne ma main autant qu'elle veut. Ou mieux, je pourrais lui couper le bras et le lui donner ? Avec mon corps actuel, j'ai l'impression que je pourrais le faire repousser ! … Mais ça serait censuré à coup sûr, alors arrêtons-là.
Après cet échange, nous repartîmes.
Ce rendez-vous avait été décidé parce qu'Al avait dit vouloir aller manger en tête-à-tête, elle aussi, quand j'avais annoncé y aller avec Rulune ; mais nous pensions tous deux aller ailleurs qu'au restaurant.
Mais comme je passe encore mes jours à aller et venir entre les mêmes endroits familiers de la capitale, je comptais profiter de l'occasion pour me faire faire le tour de la ville par Al.
« Au fait, quand vous avez passé l'examen pour devenir aventuriers, je suis devenu votre surveillant et je vous ai fait un petit tour de la ville, toi et Saria. C'est drôle, mais ça me semble déjà être de l'histoire ancienne. »
« C'est vrai… »
À l'époque où Saria et moi venions d'arriver dans cette ville, Al nous avait guidés — ne serait-ce qu'un peu — vers l'église de Bellfleur où se trouve l'orphelinat, alors qu'elle nous accompagnait en tant que surveillante d'examen.
« Tu te souviens ? Quand on est allés chez Adriana, j'ai lâché le mot "quartier supérieur". »
« Ah… j'ai l'impression qu'un mot comme ça est sorti, oui… »
« Je n'en ai pas parlé en détail à ce moment-là, mais en fait cette ville est divisée en secteurs. Il y a le "quartier commercial", le "quartier des divertissements", le "quartier supérieur" et le "quartier résidentiel". Le "quartier commercial" concentre plein de boutiques, le "quartier des divertissements" regroupe diverses installations de loisirs, le "quartier supérieur" est habité par les nobles et constitue un emplacement de choix proche des deux premiers. Le "quartier résidentiel", c'est explicite. Bref, au centre de ces "quartiers" se trouvent la place et le château royal. »
« … »
Que faire. Je ne savais rien de tout ça.
Hein !? Bon, je n'y ai pas passé tant de temps, mais comment se fait-il que j'ignore autant de choses !? En plus, la division en quartiers, c'est le genre d'info qu'on choppe dès le début, non !? Je suis trop nul !
« D'ailleurs, la guilde et l'auberge où on loge sont dans le "quartier commercial", donc ton rayon d'action se limite basically au "quartier commercial", la place et le château royal. »
« … »
La capitale d'un pays n'est pas si étroite, quand on y pense.
Face à ce fait qui arrive bien trop tard, je ne pus que rester sans voix.
« Bref, l'endroit où je veux t'emmener aujourd'hui, c'est le "quartier des divertissements". »
« Je vois… »
Les coins pour s'amuser semblent être là-bas, donc ça peut valoir le coup d'y aller.
Je suis aussi curieux de savoir à quoi ressemble ce quartier des divertissements.
Pendant que je sombre seul dans mes pensées, Al me prend la main et se met à marcher.
« Allez ! Ne reste pas planté là comme un piquet, on y va ! »
« H-hey ! J'y vais, arrête de me tirer ! »
Traîné par Al, je quittai les lieux.
***
« Voici le "quartier des divertissements" ! »
« Ooooh ! »
Guidé par Al, le "quartier des divertissements" où nous arrivâmes avait une atmosphère unique, lumineuse pourtant différente du paysage de la capitale que j'avais vu jusqu'ici.
« Je parie que tu l'ignores, mais cette capitale a un théâtre célèbre. »
« Ah bon ? »
« Ouais. Y a des représentations tous les jours, alors je me disais qu'on irait en voir une ensemble aujourd'hui. »
« Mais pour ça, il faut pas acheter les billets la veille ou des trucs comme ça ? »
À ma question, Al sortit deux bouts de papier d'un geste fluide.
« Les billets pour la représentation d'aujourd'hui, pour deux. »
« … »
Apparemment, Al les avait achetés pour notre rendez-vous d'aujourd'hui, probablement hier pendant que j'étais sorti avec Rulune.
… Je suis pathétique, moi…
Quelle que soit la puissance incroyable que j'obtiens, elle ne sert à rien dans ce genre de moments… Dire ça me rend triste.
« C-c'est vrai. Alors, tu peux me guider jusqu'au théâtre ? »
« Ouais ! Compte sur moi ! »
Al-san. Vous, vous êtes bien plus un homme que moi…
Nous traversâmes le quartier des divertissements dans une composition étrange : Al avançant le moral au beau fixe, et moi, morne, à ses côtés.
Au bout d'un moment, mon humeur se calma, je pus regarder autour de moi, et l'ambiance joyeuse me gagna à mon tour.
« Oh ! C'est quoi ça !? »
En avançant, un clown au bord de la route jonglait avec sept boules de feu tout en lévitant.
Les boules de feu fusionnèrent peu à peu pour n'en former plus qu'une géante, et au moment où le clown souffla dessus, elle se dispersa en de belles étincelles multicolores avant de s'éteindre en silence.
« Ah, dans le quartier des divertissements, on voit souvent ce genre d'artistes de rue. »
« C'est plus du niveau "artiste de rue" ça !? »
C'est sans doute un exploit rendu possible par la magie, mais est-ce qu'on peut vraiment classer ça dans les arts de rue ? On y sent même une forme d'art…
De toute façon, je ne pourrais jamais faire ça――――.
[Compétence « Art de rue » acquise]
………………….
« Hein ? Qu'est-ce qui t'arrive, Seiichi ? T'as une tête à faire pitié. »
« … Ouais… Rien… »
Je me ressaisis et continuai d'avancer ; cette fois, une femme à la belle voix chantait au bord du chemin.
Sa chanson était très enjouée et collait parfaitement à l'ambiance du quartier des divertissements.
« C'est une chanson qui redonne de l'énergie ! »
Al le dit en souriant largement.
Grâce à Al et à la chanson, moi aussi je m'amusais――――.
[Compétence « Chant » acquise]
Je devins triste d'un coup.
Derrière la femme qui chantait, des gens jouaient joyeusement de divers instruments.
Ah… Leur musique a le pouvoir de réchauffer les cœurs, mon cœur râpé s'apaise en un instant――――.
[Compétence « Instrument » acquise]
Que nenni. Au contraire, ça empira.
Hé, y a pas quelqu'un pour faire quelque chose de ce corps !? J'ai l'impression de voler le fruit des efforts des autres, ma culpabilité est à son comble !?
En quelques dizaines de mètres, j'ai choppé trois compétences ! Vraiment, désolé !
Tandis que je marchais lourdement, brisé en secret, une femme à la tenue osée m'aborda soudain.
« Dis donc, monsieur, tu viens pas chez moi ? Je te ferai plein de services ♥ »
« Heeeh !? M-moi !? »
« Mais oui. Y a qui d'autre ? »
C'est quoi ce truc ? Une racolage pour un bar à hôtesses ?
Face à cette situation inédite, je ne pouvais cacher mon trouble, et la femme enroula son bras autour du mien.
« C'est bon, viens donc ? »
« Euh, ah, non, enfin… »
M-mademoiselle, votre poitrine me touche ! C'est ça, le charme adulte !? C'est trop tôt pour moi ! Et en plus, je suis mineur !
Pas habitué aux femmes, je ne pus mobiliser les compétences sociales pour m'en sortir.
Alors que mon cerveau tournait au ralenti pour chercher une issue…
« C-c'est mon… m-m-mon petit ami ! Touche pas ! »
Al, pour contrer la femme, plaqua mon autre bras contre sa poitrine.
De c-côté aussi, une sensation moelleuse !
Face à l'action d'Al, mon visage bouillit d'un coup. Plus rouge qu'une écrevisse.
Le visage écarlate, je ne pus que me figer. La femme, les yeux ronds devant le comportement d'Al, pouffa et s'éloigna.
« Oh, pardon. S'il y a ta copine, c'est pas grave. T'inquiète, je fais plus rien. »
Sur ces mots, elle disparaît de notre vue.
…………
« Le quartier des divertissements, c'est pour adultes, hein. »
« Qu'est-ce que tu racontes… »
Al répond d'une voix fatiguée à mes mots.
Et elle me lance un regard de travers, les yeux levés vers moi.
« M-moilà que je suis là, et tu suis une nana comme ça… J-je te pardonnerai pas ! »
Pourquoi cette personne est-elle aussi mignonne ?
Même sans vouloir m'extasier, je m'extasie devant chacun des gestes d'Al.
« Ça va… même si tu me croiras peut-être pas, tant que j'ai Al et les autres, ça me suffit. »
… Inévitablement, ne pouvoir dire "Al seule" ici me fait pitié quant à ma situation.
Au fond, mes specs physiques ont évolué, mais mon intérieur n'a pas progressé d'un millimètre…
[Compétence « Séduction » acquise]
Encore une fois, mon corps seul a subi une étrange évolution.
Cela dit, au final, au lieu de se tenir la main, Al garda mon bras enlacé jusqu'au théâtre visé.
Le théâtre auquel nous parvînmes avait l'allure d'un temple, dégageant une atmosphère solennelle et noble.
À l'entrée, un préposé nous prit nos billets, et nous entrâmes.
« … »
Une fois à l'intérieur, je restai bouche bée devant le faste des lieux.
Au plafond pendait un lustre d'une luxuosité invraisemblable, baigné d'une douce lumière orangée, et le plafond lui-même était orné de figures et de fleurs peintes par quelque maître, d'une vivacité saisissante.
Au centre trônait un grand escalier, flanqué de colonnes magnifiques décorées de feuilles d'or et d'argent.
Tout autour, des messieurs-dames bien mis discutaient avec des sourires distingués.
Que faire. Le sentiment d'être hors de place est maximal.
« Euh… Al ? On fait pas tache, nous… Moi surtout, avec ma capuche… »
« Hein ? Faut pas t'en faire. Y a que des nobles en vue, mais les roturiers viennent aussi normalement. Et c'est pas non plus guindé comme en a l'air, tant que t'as une tenue correcte, c'est bon. »
« J'ai l'impression de même pas remplir le minimum, moi ! Qui vient encapuchonné dans un endroit pareil !? C'est moi ! »
« Suffit de l'enlever, mais même sans ça, les nobles d'ici s'en fichent de ces broutilles. … Si ça te prend vraiment la tête, enlève-le, mais… »
Al dit ça en ayant l'air de détester que j'enlève ma robe.
… Bon, si elle s'en fiche, moi ça m'arrange de pas avoir à l'enlever à chaque fois…
« Bon, alors la tenue c'est réglé… Moi aussi j'ai la flemme de l'enlever… »
« Ok. Allez, direction nos places ! »
Nous gravîmes le grand escalier du hall, parcourûmes un long couloir, et atteignîmes nos places au deuxième étage.
Les places qu'Al avait prises me semblaient bonnes, même pour moi qui voyais une pièce pour la première fois.
Pas de friandises, pop-corn ou boissons en vente comme dans les cinémas de la Terre.
« Au fait, c'est quoi la pièce d'aujourd'hui ? »
Me rendant compte sur le coup que j'ignorais le programme, je demandai à Al.
« Hein ? Aujourd'hui… c'est "La Petite Sirène", une histoire apportée par un héros d'un autre monde, normalement. »
Un peu de retenue, les héros. Moi non plus j'ai pas à parler.
Ceci dit, je n'aurais jamais cru revoir une histoire familière de la Terre dans un autre monde. Bon, j'ai jamais vu la pièce de La Petite Sirène, mais l'histoire, je la connais par cœur…
Surtout, le fait qu'on en fasse du théâtre prouve que les grandes histoires terriennes sont bien ficelées.
Pendant qu'on patientait en discutant, le rideau finit par se lever.
Toutes les lumières de la salle s'éteignirent, ne laissant que la scène éclairée.
Dès lors, je ne fus que pure émotion.
Impossible sur Terre : de l'eau véritable était utilisée, et la sirène était jouée par une vraie sirène.
De plus, tous les acteurs, hommes et femmes, étaient d'une beauté frappante, et chacun déployait un talent d'acteur qui vous hapait dans l'histoire.
L'eau provenait sans doute de la magie, mais dans la scène où le navire du prince est pris dans la tempête, un vrai bateau flottait en l'air, balloté de tous côtés, de quoi m'écarquiller les yeux.
Tout, absolument tout, était un théâtre impossible sur Terre, né de l'altérité de ce monde.
Bien sûr, côté machinerie de scène et finesse technique, la Terre est peut-être au-dessus, mais ici la magie résout tout comme si de rien n'était. La science n'a plus qu'à bien se tenir.
Ce qui m'émut encore plus, alors que j'étais déjà en pleurs depuis le début, c'est que La Petite Sirène se termina en happy end.
La Petite Sirène de Dis○ey finit bien aussi, mais là, pas d'aventure épique : juste une belle histoire où les deux finissent ensemble.
À la fin, entre le jeu des acteurs, la mise en scène magique et la force de l'histoire, je pleurai sans pouvoir m'en empêcher.
« C-c'était… une belle histoire… »
« Haha. T'as tant aimé que t'en pleures ! »
Même me voyant chialer comme un gosse, Al ne me posa qu'un regard chaleureux, sans la moindre moquerie.
Ahaha, faut bien évacuer les toxines du corps de temps en temps ! … C'est des excuses, ça.
Mais pleurer d'émotion, c'est quand même mieux que de tristesse. Ceci dit, mon corps qui fonce en diagonale au-dessus de mon imagination me fait pleurer sans arrêt, ces temps-ci !
Peu importe, c'était une histoire vraiment émouvante, tant mieux !
[Compétence « Jeu d'acteur » acquise]
Noooooooooooooooooooooooon !!
Mon émotion vient de se transformer en tristesse en un instant !!
Mon corps me harcèle vraiment l'esprit !? Est-ce que je suis détesté même par mon propre corps ? Toi seul en qui j'avais confiance… mon corps !
On peut dire sans exagération que je suis dénué de droits humains vis-à-vis de mon corps.
« Dis, y a d'autres pièces que La Petite Sirène d'aujourd'hui ? »
« Bien sûr. Y a "Cendrillon", "Blanche-Neige"… »
Non mais franchement, retenez-vous, les héros. Jusqu'où comptez-vous propager la culture terrienne.
Puisque ça vient de héros japonais, pays de la sous-culture, j'ai peur qu'on finisse par avoir des mangas et des animes…
« Ce que je viens de dire, ce sont des histoires apportées par des héros d'autres mondes comme La Petite Sirène, mais il y a aussi des pièces originales de ce monde, comme "L'Épouse et la Maîtresse ~Drame passionnel fou~" ou "L'Amant en Force". »
Ils pouvaient pas faire des titres un peu plus corrects !? C'est grave quand même !?
Au contraire, ça donne envie de voir ce que c'est !
Je me dis que monter des histoires terriennes, c'était la bonne idée. C'est quoi, "L'Amant en Force" ? Quel genre de mise en scène magique ils font…
L'autre monde fonce en diagonale au-dessus de mon imagination, encore plus que mon corps.
« Tant pis. On reviendra voir une autre pièce. »
Puisque j'avais sincèrement trouvé la pièce intéressante, je le dis à Al, qui s'écarquilla un instant les yeux avant de hocher la tête, ravie.
Ainsi, après avoir déjeuné ensemble, notre rendez-vous se termina par notre retour à l'auberge.